‹ De la politique dans ses rapports avec la morale, essai sur la République de PlatonChapitre 17 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DE L’i'NITfi NATIO!«AI.E.

SoEMAiiE : Que l'unité parfaite, l’harmonie de l'I^iat est la forme par excellence, l’expression véritable de la Justice. — Exagération de re principe, ce qu’on appelle aujourd’hui le Communisme.

Nous savons que l’État emprunte sa valeur des citoyens qui le composent (1) ; les citoyens, de l’éducation qui les a formés (2) ; l’éducation , de la justice qui en est le principe , la règle et le but (3). Nous avons assisté à la naissance de la Justice : nous l’avons vue s’affermir dans le sein de l’État . par le sage équilibre des fonctions sociales. Nous avons déterminé les caractères qui lui sont propres, caractères naturellement conformes à son origine (4). Il est aisé maintenant de marquer son véritable rôle dans la société humaine.

Comme la justice est née des rapports intimes qui lient les citoyens entre eux par un échange mutuel de devoirs et de services , la forme la plus parfaite et l’expression la plus pure de la justice doit être l’unité de l’État, l’étroite fraternité de ses membres, l’accord et l’harmonie de toutes ses parties. « Quel est le plus grand bien d’un État , celui

(1) Chap. III.

(2) Chap. IV.

(3) Chap. V.

(&) Ibid.

DE l’ UNITÉ NATIONALE.

> que le législateur doit se proposer comme but, » et quel en est le plus grand mal? Le plus grand » mal d’un État , c’est ce qui le divise et forme plu- » sieurs cités d’une seule. Son plus grand bien, » c’est ce qui en lie toutes les parties et le rend » un (1). »

Sans doute, en écrivant ces lignes, Platon songe aux destinées de la Grèce : témoin de la décadence précoce de sa patrie , il voit condamnées par les exemples de l’histoire , par les tristes leçons de l’expérience, la discorde et la désunion . qu’il proscrit , au nom de la science , comme un fléau mortel pour les sociétés. Invincible à Marathon, à Salamine, à Platée, où l’invasion étrangère suspend les luttes intérieures, et réunit dans le sentiment du péril commun des cités rivales et ennemies, la Grèce, à peine affranchie des Barbares, s’épuise en dissensions intestines, et tourne ses forces contre elle-même. « O vous , s’écrie Aristophane , qui • à Olympie, aux Therraopyles , à Delphes, ar- » rosez les autels de la même eau lustrale, et ne » formez qu’une seule famille , vous ruinez par la » guerre les Grecs et leurs villes, en présence des » Barbares vos ennemis (2). i Athènes triomphe

(1) Pial., p. 462, a. b.

(2) Aristopb., Lysistrata, v. 1127 Et plus loin, vers 1247 ;

Il O Musc, tu vis près d'Artemisium , les Athéniens, semblables à des • Dieux , s’élancer sur les vaisseaux ennemis, et vaincre les Mèdes, Et i> nous, Léonidas nous poussait au combat comme des sangliers qui ont ■ aiguisé leurs défenses ; l’écume inondait noire chevelure et tout notre > corps : c’est que les Perses égalaient en nombre les grains de sable de la » mer. Reine des bols , Diane chasseresse , viens présider à notre alliance , a viens consacrer notre éiernellc union ! Que désormais la douce amitié a régne entre nous, a

DE l’unité nationale. 69

au temps de Cimon et de Thémistocle , grâce à cet héroïque élan de patriotisme et d’union nationale qui sacrifie la cité même au salut de tous , jette le peuple entier sur la flotte , et transporte audacieusement la guerre en Asie. Mais bientôt éclatent les excès désastreux de la démagogie athénienne , l’au dace des factions , l’anarchie , la licence ; d’imprudents conseillers égarent la multitude ; et après des fautes irréparables , Athènes vaincue voit renverser par Lysandre les murailles de Thémistocle.

Sparte, au contraire, n’a vaincu sa rivale, et maintenu sa suprématie dans la Grèce , que par l’unité de ses lois ; et Descartes en a jugé comme Platon , lorsqu’il dit , au discours de la Méthode : « Si Sparte a été autrefois très-florissante, ce n’a » pas été à cause de la bonté de chacune de ses lois » en particulier, vu que plusieurs étaient fort » étranges, et même contraires aux bonne mœurs, » mais à cause que n’ayant été inventées que par » un seul, elles tendaient toutes à même fin (1). »

Cette unité qui avait manqué à la Grèce , Platon la prescrit comme la loi suprême de la politique; et il s’élève énergiquement contre la désunion qui crée plusieurs États dans un seul, par l’antagonisme des intérêts. « D’où vient cette diver- » sité de sentiments , sinon de ce que tous les » citoyens ne disent pas des mômes choses : ceci

» m’intéresse supprimez cette distinction, sup-

» posez-les tous également touchés des mêmes » choses, l’État ne jouira-t-il pas alors d’une par-

(1) Descaries, 2* partie.

70 DK l’unité nationale.

. faite harmonie? Pourquoi? parce que tous ses » membres ne feront , si je puis parler ainsi , qu’un » seul homme (1). » De même qu’il existe entre l’âme et le corps une si étroite union, que la moindre blessure qui atteint le corps affecte l’âme tout entière , l’État doit se réjouir ou s’affliger de ce qui afflige ou réjouit chacun de ses membres, y prendre part comme s’il le ressentait lui-même :

« 11 régnera entre nos citoyens un accord inconnu

• dans les autres États. Comme chacun aura pour » maxime que l’intérêt d’autrui ne diffère pas du

• sien , ils tendront tous au même but (2). »

On sent que Platon a les yeux fixés sur la législation de Sparte , sur cette Constitution de Lycurgue dont Plutarque a dit : « En somme , il ac- » coustuma ses citoyens à ne vouloir et ne pouvoir » jamais vivre seuls , ains estre par manière de » dire collez et incorporez les uns avec les autres ,

» et à se trouver toujours ensemble comme les

• abeilles à l’entour de leurs supérieurs, sortant » hors d’eulx-mesraes presque par un ravissement » d'amour envers leur païs , et de désir d’bonneur » pour servir entièrement au bien de la chose pu- » blique (3). »

Ce qui fait les grands peuples, c’est l’unité nationale ; non cette unité passagère et factice , que le despotisme fait naître de la contrainte, et maintient par la violence , mais cette unité volontaire, que fonde et que protège la liberté ( Platon s’en

(1) Plat , p. Ii62 c, d,

(2) Ibid., p. A63 et sqq.

(]) Plutarque, f'te dt /.yimrgut, iraductinn ü’Amyot , LIV.

DE l’umté nationale. 71

est-il assez souvenu?), que cimentent les sentiments généreux , les mâles vertus , les nobles passions : Nous aimons la terre natale où nous avons été nourris , et où reposent des cendres vénérées ; aux émotions de la famille, se mêle le souvenir des bienfaits de la commune patrie; la fierté nationale, qui associe la grandeur du pays à l’honneur, à la dignité de chaque citoyen ; la sympathie qu’engendre la communauté des mœurs et des croyances; le respect des traditions glorieuses. Se rencontre-l-il dans l’État des esprits étroits, des cœurs égoïstes, incapables de dévouement, et de patriotisme, l’intérêt est là, pour les enchaîner, à défaut de convictions généreuses. Ceux même qui ne sont sensibles qu’à ce qui leur est personnel , s’attachent encore à l’État qui respecte, protège ou favorise leur bien-être : ils comprennent que dans une République bien ordonnée, l’égoïsme absolu serait au moins un calcul maladroit ; que la prospérité privée n’y est pas distincte de la prospérité nationale; que la chose publique ne peut dépérir, sans entraîner dans sa ruine toutes les fortunes particulières.

Jusque-là tout est vrai dans la pensée de Platon. Pourrons-nous en dire autant de ce qui va suivre, et la trame serrée de ce beau système ne semblet-elle pas un moment rompue ?

Platon , sans se dissimuler la défaveur qui l’attend , et les clameurs qu’il va soulever , sans craindre , comme il le dit lui-même , « les vagues . redoutables » qui menacent de l’engloutir, s’engage ici dans une voie imprévue : il quitte les principes généraux, pour traiter de l’organisation

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