‹ De la politique dans ses rapports avec la morale, essai sur la République de PlatonChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DD COMMDXISHB

SoHmnc : DiKussion du communisme. Erreur de Platon , reproduit» par les communistes modernes.

Ce qui justifie aux yeux de Platon les institutions qu’il propose , c’est la nécessité de maintenir l’ordre et l’unité dans l’État. Les dérèglements de la volonté humaine engendrent le désordre et la désunion: en détruisant la propriété et la famille, le législateur ferme l’asile de la liberté individuelle (1).

Après avoir fidèlement exposé ce plan de communauté sociale , nous devons rechercher si Platon n’a pas été conduit à son insu , par des déductions plus spécieuses que légitimes, à cette conclusion qu’il croit inséparable du principe de l’unité nationale (2). Si l’on ne peut impunément méconnaître la nature de l’homme et ses plus nobles instincts, la réflexion nous montrera les déceptions cachées sous cette poétique promesse d’un âge d’or nouveau. Nous verrons l’amour de la patrie étouffé par ces mêmes institutions, qui ont tout sacrifié au culte exclusif de la patrie. Alors s’évanouira le

(1) Voir chap. VI.

(2) Ibid.

DU COMMUNISME

prestige de cette communauté tyrannique; nous serons en droit de ne plus voir dans un tel système qu’une dangereuse hypothèse , et nous le désavouerons, comme une chimère qui trouble l’ordre et l’harmonie de la République.

Platon a prouvé que la perfection de l’Etat dépend de la perfection des citoyens qui doivent remplir toutes les professions sociales (1), que la valeur des citoyens dépend de l’éducation qui leur est donnée (2) , que l’éducation doit avoir pour fondement la justice (3) , que la justice a pour véritable expression l’ordre , l’accord et l’harmonie de toutes les parties de l’État (4). Non-seulement le communisme n’est point contenu dans ces prémisses, mais il les contredit ouvertement (5 J : prétendre que l’harmonie sociale exige l’anéantissement absolu des membres qui composent la société , c’est vouloir concilier deux idées qui s’excluent. Le bien de la patrie dépend de l’énergie , du dévouement des citoyens : étouffer au nom de la loi les libertés individuelles, c’est paralyser toutes les forces, énerver ou éteindre tous les courages. Comment le dommage des citoyens tournerait-il au profit de l’État? Qui ne voit, au contraire, que l’amour de la patrie a ses racines vives dans les sentiments

(I) Voir chap. III.

(J) — chip. IV.

(3) — chap. V.

(t) — chap. VI.

(S) • Ce plan , dit Aristote, est précisément incompatible avec le but qne • Platon assigne à l’État. •

np6< «X(x 5 sTieiT>, m\ti 4cïv ùirap}(civ, iSûvaTOv.

( Politique , lit. Il, chap. I, 3.)

DU COMMUNISME

que proscrit ici le législateur? L’homme ne peut s’intéresseraux choses qu’autantqu’ellesle touchent de près ; et si l’intérêt personnel n’est pas le seul mobile de tous ses actes , il en est du moins une condition nécessaire et indestructible. Supprimer la propriété , la famille , c’est détruire ce qui attache irrésistiblement le citoyen à la fortune , au bonheur , à la sécurité de l’État ; en lui fermant l’asile domestique pour le vouer tout entier aux fonctions publiques, l’on éteint son énergie et l’on émousse son ardeur. Les idées abstraites, les intérêts généraux, qui ne s’adressent qu’à la raison, laissent le cœur froid et indifférent , la volonté molle et inerte. C’est dans les affections privées , dans les sentiments personnels , dans tous ces mobiles puissants , dont la famille est le domaine et l’asile, quese fortifient les vertus publiques; là s’éveillent l’instinct national, le dévouement civique, et l’amour du pays. « Ce serait une Chose mons- » trueuse , dit Fénelon . de se préférer soi-même » à toute sa patrie , sa patrie à tout le genre hu- » main , car l’amour raisonnable se réglant toujours » sur le degré de perfection et d’excellence de » chaque objet, commence par l’universel et des- » cend par gradation au particulier. Au contraire , » le soin qu’il faut avoir de faire remplir à chacun » les devoirs de cette loi éternelle doit commencer » par le particulier et remonter au général (1). » Platon prétend que dans sa République chaque citoyen portera le même intérêt aux affaires des

(1) Euai tur U gouvernement civil, cbap. IL

DU COMMUNISME

autres qu’aux siennes propres, puisqu’il pourra dire de toute chose : Ceci est à moi sans être mien (1). Aristote lui répond avec justesse qu’il ne sera pas moins vrai de dire : Rien n'est à moi de ce gui est mien (2) ; qu’on portera peu de sollicitude à des intérêts qui ne toucheront personne; et que l’aiguillon du travail étant supprimé, chacun s’épargnera des efforts superflus et s’en remettra aux autres des fonctions qu’il devait remplir.

Platon s’imagine avoir étendu le foyer domestique , sans le détruire. « L’État ne sera plus qu’une • seule famille (3). » Aristote prouve , au contraire, que toute famille est effacée, toute affection tarie dans ce système. « Ainsi que la saveur de quelques » gouttes de miel disparait dans une vaste quantité » d’eau , l’affection que font naître les noms si doux » de père et de fils sera perdue dans un État où il » sera tout à fait inutile que le fils songe au père , » le père au fils, les enfants à leurs frères (4). »

Enfin Platon reconnaît que le devoir du législateur est de rendre heureux l’État tout entier : mais il croit arriver à ce résultat en privant telle ou telle classe de citoyens, les guerriers, par exemple, de toute jouissance personnelle , au profit de je ne sais quelle félicité générale, qui rejaillira sur eux comme sur les autres , et dont ils prendront leur part (5). Aristote montre encore le néant de cette promesse :

(1) Plat., p. &C 2 , c, d, e.

(2) Aristote, Polit., I. II, ch. I,ep. 11.

(3) Plat., p. & 61 , b, e, d.

(4) Aristote, Polit., I. II. ch. I, n.

(5) Plat., p. 464, a, b, c, d.

88 DD GOUUONISUE.

les particuliers auront sacrifié la proie pour l’ombre^ s’ils suivent Platon vers ce bonheur imaginaire qu’il fait briller à leurs yeux: « L’État tout entier ne sau- » rait être heureux quand la plupart ou quelques- » uns de ses membres, sinon tous, sont privés de » bonheur. Le bonheur ne ressemble pas au nombre » pair qui , pris dans sa totalité , présente des pro- » priétés que n’ont point ses parties. Il en est tout » autrement du bonheur (1). » La félicité ne saurait être générale dans un État qu’autant que les individus y participent; toute jouissance est individuelle.

Bien que ce système présente , comme le remarque Aristote, « une rare apparence de philanthro- » pie , encore qu’au premier aspect il séduise par » la merveilleuse réciprocité de bienveillance qu’il » semble devoir inspirer à tous les citoyens (2) , » cette fraternité si vantée n’est au fond qu’indifiërence et tiédeur.

La République ne répond donc nullement au but que s’est proposé Platon , et dès lors rien ne justifie ces étranges institutions : • Platon , dit » J.- J. Rousseau, dans l’Émile, donne aux femmes » les mômes exercices qu’aux hommes ; je le » crois bien. Ayant ôté de son gouvernement les » familles particulières , et ne sachant plus que » faire des femmes, il se vit forcé de les faire

» hommes Je ne parle point de cette prétendue

* communauté de femmes dont le reproche tant

(1) Aristote, Polit., I.II, cb. II, 10.

( 2 ) Aristote , Polit., I. II, cb. U, 0.

DD COMMDNISUB.

« répété prouve que ceux qui le lui font ne l’ont » jamais lu : je parle de cette promiscuité civile qui » confond partout les deux sexes dans les mêmes » emplois, dans les mêmes travaux, et ne peut » manquer d’engendrer les plus intolérables abus; » je parle de cette subversion des plus doux senti- * ments de la nature immolés à un sentiment arti- » flciel qui ne peut subsister que par eux ; comme » s’il ne fallait pas une prise naturelle pour former » des liens de convention , comme si l’amour qu’on » a pour ses proches n’était pas le principe de celui » qu’on doit à l’État, comme si ce n’était pas par la » petite patrie , qui est la famille , que le cœur s’at- » tache à la grande ; comme si ce n’était pas le bon » flls , le bon mari , le bon père qui fait le bon ci- » toyen. »

Toutefois, il est juste de rappeler ici comment une noble et généreuse pensée a conduit Platon à de si graves erreurs ; on sait que les anciens avaient failde la femme l’esclave et la propriété de l’homme ; les plus heureuses vivaient dans une tutelle absolue; la culture de l’intelligence leur était interdite; la société ne permettait qu’aux Aspasie, aux courtisanes d’élite , les nobles occupations de l’esprit; enfin toute une moitié de la race humaine était retenue dans une éternelle enfance. L’abus de la forceétoulTe toutcommerce affectueux. Les hommes dédaignaient d’associer à leurs peines, à leurs jouissances, à leurs vœux, à leurs entreprises, celles qu’ils tenaient dans la dépendance. La douce et paciflque influence des femmes étant méconnue , on ignorait cet échange d’estime et d’amitié con-

DU COMMUNISME

ûante, cette communion de pensées, d’intérêts et de sentiments , cette pure intimité qui embellit le foyer domestique et sanctifle la famille. De là ces étranges amours qui souillèrent les mœurs de l’antiquité. Là où la femme n’était point la compagne de son époux , l’amour tel qu’on le conçoit dans nos mœurs, chaste, délicat et respectueux, l’amour ne pouvait exister dans le mariage : l’homme eût cru s’abaisser, en offrant à la mère de ses enfants ce culte passionné de tendresse et de dévouement qui élève et consacre l’union des sexes par le commerce des âmes. C’est l’honneur de Platon d’avoir flétri ces unions monstrueuses et ces brutales amours que chantait sans rougir la poésie grecque et latine. « Amours de matelots , s’écrie-t-il » dans le Phèdre , impurs désirs, privautés infâmes, » où l’homme descend au rang de la bête et ne » rougit pas de poursuivre un plaisir contre na- » ture (1). » En protestant contre des lois iniques et des coutumes dégradantes , en relevant la condition des femmes , en réclamant l’émancipation qui leur était due , Platon s’élève au-dessus de son siècle ; il inaugure une civilisation plus pure et plus haute. Il a compris que les deux sexes sont égaux et semblables par le discernement du bien et du mal, par l’instinct du devoir, par la responsabilité de la conscience , par l’attente d’un avenir meilleur, par tout ce qui fait la dignité des créatures libres et raisonnables. Son erreur est d’avoir con-

^1) Pl3t«, p, « ( |/ «(«Wf vrf M> t !»• Vf VJ

a, b, e. Loi», p. 636, b, e, d. Banquet, p. 119, a, b, r, d, e.

DU COMMUNISME

du de l’égalité des droits et des devoirs moraux des deux sexes à l’identité de leurs fonctions sociales. Ce qu’il y a de semblable en eux , c’est seulement la nature morale et la destinée morale , qui sont communes à tous les membres de la famille humaine. Cette unité laisse d’ailleurs subsister la diversité des inclinations et des aptitudes ; elle ne détruit pas les distinctions , elle les concilie ; et vouloir en déduire , comme Platon , l’identité des fonctions, l’égalité absolue des devoirs civils et politiques pour les deux sexes , c’est tomber dans une confusion dangereuse (1).

Dans cette application bizarre et outrée du principe de l’unité nationale, ce qui doit peut-être étonner plus que tout le reste, ce n’est pas que Platon se soit aveuglé sur la perfection d’un système que la réalité condamne sans doute , mais qui, par une logique apparente , peut séduire l’intelligence ; ce n’est pas que cette unité idéale qu'il rêvait lui ait apparu comme un bienfait immense pour l’État; c’est qu’il ait cru cette combinaison praticable. Nous ne parlons pas de la possibilité morale de faire accepter une telle révolution par tout un peuple : Platon va répondre à cette objection , en demandant que la philosophie prenne possession du gouvernement, etobtienne l’assentiment public , non de la force et de la violence , mais de la conviction (2). Il s’agit ici de la possibilité matérielle , des difficultés de l’exécution , des mille ob-

(1) Plat , p. 457, a, b,c.

(2^ Ibid., p. â73, Cy d ; p- liik, n, b.

DU COUKUNISME.

stades qui entravent ce plan et qui nous paraissent insurmontables.

Sur ce point, l’histoire peut expliquer, sinon justifier l’erreur de Platon : l’exemple de la constitution de Lycurgue le dispensait de prouver la possibilité de son système : t ce législateur, dit Plu- » tarque , avoit mis réellement en être une forme » de gouvernement que nul avant lui n’ avoit jamais » inventée, et que depuis autre quelconque n’a pu » imiter ; et a fait veoir, à ceux qui cuident que la » deffinition du parfaitement sage soit chose ima- » ginée en l’air seulement , et qui ne peult estre » réellement en ce monde , toute une ville entière » vivant et se gouvernant philosnphalement , c’est- » à-dire, selon les préceptes et les règles de parfaite » sapience (1). »

Nous retrouvons dans Plutarque (2) , dans Xénophon (3) , dans tous les écrivains anciens qui ont parlé de Sparte, ces institutions hardies que Platon voudrait appliquer à sa République.

Communauté d’exercices pour les deux sexes :

« Lycurgue voulut que les filles endurcissent leur » corps en s’exercitant à courir, jetter la barre et » lancer le dard , à cette fin que le fruit qu’elles » concevroient venant à prendre racine forte en un » corps dispos et robuste , en germast mieux (à). >

Autorité absolue de l’État sur les mariages ; coutume barbare d’exposer les enfants disgraciés de

(1) Plutarque, yi» de Lycurgue, traduction d’Amyot, LXV.

(2) Vie de Lycurgue.

{3) Constit. de Sparte.

(4) yie de Lycurgue, XXV.

DU COMMUNISME

la nature; communauté des enfants, éducation commune et publique , égalité des biens et partage des terres.

t Ayant estably, dit Plutarque, une si grande » honesteté et si réservée tempérance es mariages,

• il n’eut pas moins de soing d’en oster toute vaine

» et féminine jalouzie , estimant que la raison

» vouloit que l’on permeist à ceulx qui en estoyent » dignes, engendrer les enfants en commun (1).

» Ne vouloit point que les enfants faussent propres » aux particuliers , ains à la chose publique (2). » S’il leur sembloit laid , contrefait ou flouet, ilz » l’envoyoyent jetter dedans une fondrière, ayans » opinion qu’il n’estoit expédient ny pour l’enfant » ny pour lachose publique qu’il vescut. Au demeu-

> rant, depuis que l’enfant estoit né, le père n’en » estoit plus le maistre pour le pouvoir faire nourrir » à sa volonté (3).

» Il advisa que pour bannir et chasser hors de sa

> ville l’insolence , l’envie , l’avarice , les délices , et

• d’avantage, la richesse et la pauvreté, qui sont » encore plus grandes et plus anciennes pestes des » citez et des choses publiques, il n’y avoit point » de moyen plus expédient que de persuader à ses » citoyens qu’ils remeissent en commun toutes les

• terres, possessions et héritages de leur pais (/i).

• Si , dit-on que, depuis , en retournant un jour des » chanaps, et passant à travers les terres où les bledz

(1) yie de Lycurgue, XXIX.

(î) Ibid., XXX.

(S) Ibid., XXXII.

(i) Ibid., XII.

DU COMMUNISME

9il

» avoyent esté non guères avant sciez , voyant les tas » de gerbes tous égaulx , et aussi grands les uns » que les autres , il se prit à rire et dit... que tout » le pais de Laconie luy serabloit un héritage de » plusieurs frères qui eussent nouvellement fait » leurs partages (1). »

« Il n’y avoit personne à qui il fust loisible ny » permis de vivre à sa voulonté , ains estoyent de- » dans leur ville ne plus ne moins que dedans » un camp , où chascun sçait ce qu’il doibt avoir » pour son vivre et ce qu’il doibt faire pour le pu- » blic (2). »

Xénophon s’étonne que Sparte ait été l’une des villes les plus puissantes de la Grèce , avec un si petit nombre de citoyens (3). C’est précisément cette condition qui a facilité l’œuvre de Lycurgue.

e Les anciens Grecs, dit Montesquieu, pénétrés » de la nécessité que les peuples qui vivaient sous » un gouvernement populaire fussent élevés à la * vertu , firent pour l’inspirer des institutions sin- «gulières... Les lois de Crète étaient l’original de «celles de Lacédémone; et celles de Platon en « étaient la correction. . . Lycurgue, mêlant le larcin » avec l’esprit de justice , le plus dur esclavage avec » l’extrême liberté , les sentiments les plus atroces » avec la plus grande modération , donna de la sta- » bilité à sa ville. 11 sembla lui ôter toutes les res- » sources, les arts, le commerce, l’argent, les mu- » railles : on y a de l’ambition, sans espérance d’être

(1) Vie de Lycurgue , XII.

(î) Ibid., LI.

(3) Xenopb., Rip. de Sparte, ch. I.

DU COHMUMSHB. 95

» mieux ; on y a les sentiments naturels, et on n’y est • ni enfant, ni mari, ni père: la pudeur même est ôtée » à la chasteté. C’est par ces chemins que Sparte est » menéeà la grandeur et à la gloire... Ces sortes d’in- » stitutions ne peuvent avoir lieu que dans un petit » État, où l’on peut donner une éducation générale » et élever tout un peuple comme une famille; les « lois de Minos , de Lycurgue et de Platon supposent » une attention singulière de tous les citoyens les » uns sur les autres. On ne peut se promettre cela “ dans la confusion, dans la négligence, dans l’é- » tendue des affaires d’un grand peuple (1). »

Ce qui justifle encore le législateur de Lacédémone , c’est qu’il avait pris la guerre pour but ; le gouvernement d’un peuple tourné tout entier vers la conquête devait ressembler à la discipline d’un camp (2). Comment Platon , qui a reproché à Lycurgue de développer exclusivement la vertu guerrière (3), prend- il pour modèle les lois de Sparte? contradiction qu’Aristoto a justement signalée (4). En prouvant dans les Lois qu’il faut régler tout ce qui concerne la guerre en vue de la paix, Platon n’a-t-il pas réfuté sa propre doctrine? Cet État qu’il accuse de ressembler moins à une cité qu’à un camp , n’est-ce pas sa République elle-même (5) ?

Là comme à Sparte , est établie cette dictature inflexible qui immole tout à la discipline , fait vio-

(1) Etprit des Loit , llv. IV, ch. VI, VII.

(S) f'ie de Lycurgue^ LVIII

(3) Plat, Lois, liv. I, p, 632, d, e. Rép., liv. VIII, p. 5i&, d, «; p. a. Arisiot, Polit., llv. II, ch. VI, 22.

(ü) Ari.lote, Polit., llv. IV, ch, XIII, 10.

(3) Voir ch. VI , sub fine. LoU, p. 632, d, e.

ou COMMUNISME.

lenceà la nature humaine, exige une abnégation dangereuse autant qu’impossible , et ruine les fondements naturels de la société. Vainement le législateur proclame la sainteté des mariages : arracher les enfants du foyer domestique, c’est briser la famille dont ils sont le lien et la plus douce espérance. Vainement il parle aux citoyens de fraternité, de concorde , et les consacre dès l’enfance au culte de la patrie : sacrifier à l’esprit public tous les sentiments individuels, au bien général , tous les intérêts particuliers , c’est détruire tout ce qui attache les citoyens à la fortune du pays (1).

Qu’y a-t-il dans ce système qui se rapporte aux principes que l’on invoque (2)? Nous ne voyons que servitude, que misère , que sacrifices ; partout la contrainte qui engendre la répulsion ; la rigueur, la violence. Est-ce là cette union tutélaire qui devait naître de la communauté des croyances, de l’éducation des vertus civiques , de l’accord volontaire des citoyens. Dans un État qui ne se maintient que par l’oppression , la probité, le dévouement, la sagesse sont de vains mots : c’est la force et non la vertu qui assure l’unité nationale.

Revenons donc à notre point de départ; la justice, telle que Platon l’a conçue, n’est point réalisée par ces institutions qui n’en offrent qu’une trompeuse image.

En prouvant que ces utopies ne sont point la

(1) Voir ch. VI , sub One. Lois, p. S32, d. e.

(}) « Quand on fait dépendre le bien de l’État de l'éducation , Il rsi ■ contradictoire de recourir A de semblables moyens. » Aristote, Polit., Ht. II . ch. Il , 10.

DU COUUUMSUB.

déduction légitime des vérités établies dans les premiers livres, nous avons échappé au double péril de rejeter , à cause de leurs conséquences , les principes élevés de la philosophie de Platon , ou de conclure de l’excellence des prémisses à la légitimité des conclusions.

Non-seulement on réfute ainsi les chimères proposées dans la République, mais encore on met à nu le vice secret de toutes les théories communistes , qui arrivent à de semblables résultats par une contradiction analogue, et par la môme déviation d’un principe vrai.

Considérez les divers systèmes de communauté sociale: tous, indépendamment des formes particulières qu’ils doivent à leur origine, présentent ce caractère uniforme d’étouffer la liberté, la personnalité de l’homme sous l’injuste niveau d’une égalité oppressive. Cherchant l’idéal de l’organisation sociale dans l’obéissance passive et servile des citoyens, ils retranchent de l’âme humaine les plus puissants mobiles que Dieu lui ait donnés, et croient par là simplifier les ressorts de l’État, perfectionner la nature de l’homme, tandis qu’ils le dépravent et l’énervent par cette mutilation morale.

11 semble au premier abord que tous ces systèmes soient arrivés au même but par des chemins différents , car chacun d’eux a son origine , son caractère , et pour ainsi dire sa devise particulière : tantôt le communisme naît de l’exagération du principe de la discipline guerrière , tantôt de l’abus du principe théocratique ; ici des excès de l’asso-

Dü COMMUNISME.

ciation commerciale, industrielle, agricole; dans Platon , nous l’avons vu naître de l’exagération du devoir et de la vertu.

Cette diversité n’est qu’apparente , et s’explique par la diversité des éléments de la nature humaine. Chaque système , suivant les circonstances où il se produit , selon le génie de l’auteur, assigne une plus grande importance à celui de ces éléments qu’il croit méconnu et s’efforce d’en accélérer le développement. Mais l’ordre social les embrasse tous indistinctement, car il n’en est pas qui ne concoure à l’accomplissement de la destinée humaine : la nécessité de défendre les citoyens contre d’injustes attaques , crée la discipline guerrière ; de l’échange pacifique des produits du travail naît le commerce , l’industrie ; le bien-être matériel répond aux besoins physiques de l’homme , comme le sentiment religieux , la vertu , le devoir, aux besoins de sa nature morale.

Nous sommes donc en droit de substituer aux divers principes que les communistes prennent pour point de départ , ce principe plus général , dont tous les autres ne sont que l’expression particulière : C homme ne saurait vivre isolé, car la solitude lui interdit le développement naturel de ses facultés , la satisfaction légitime de ses besoins , l’accomplissement de ses devoirs. Et comme la société a son origine dans l’impuissance de chaque individu à se suffire , comme son but est de porter remède à cette impuissance , la loi de l’association est de mettre en commun les ressources de

DU COMMUNISME. 99

tous là OÙ les ressources de chacun sont insuflisantes (1).

De l’exagération de cette pensée sont sorties toutes les erreurs du communisme.

Les plus hardis réformateurs s’accordent au début avec les plus timides: l’ordre social, disent-ils, doit guider les hommes vers le bonheur et la vertu : or, nous voyons toutes les sociétés établies troublées par le désordre et l’iniquité. L’association est donc vicieuse; elle répond mal à son but, qui est de préserver chaque citoyen des périls auxquels l’exposent sa faiblesse et son insuffisance personnelle.

Quel sera le remède? Comment détruira-t-on les abus ? C’est ici le véritable point de la difficulté.

Faut-il changer les conditions générales de la société, constituer l’État sur des bases nouvelles? Ce qui peut se faire de deux manières bien différentes : les uns, en effet, trouvant l’association actuelle insuffisante, proposeront de l’étendre, afin d’annuler de plus en plus les citoyens devant l’État; d’autres, au contraire, la jugeant excessive, voudront la restreindre.

Ou se bornera-t-on , ce qui est pour le moins aussi plausible , à modifier les détails de l’association , à corriger les lois qui règlent la

(1) • Que lea citoyens d'un Etat ne mettent rien en commun, celo • est impossible , car fF.tal est une association. N'y eût-il que l’unité » de lieu, le sot, au moins , sera commun. Mais faudra-t-il que tout m soit commun dans F Etat , ou certaines choses seulement ?

Aristote , Politique, liv. II , ch. I, 2.

DU COUMUNISUE.

part des charges que l’État impose à chacun (1) ?

Les communistes répondent , sans hésiter , qu’il faut changer de tout point les bases de l’État: l’association n’est imparfaite que parce qu’elle est trop restreinte ; l’étendre , l’élargir jusqu’à ses dernières limites, établir une communauté absolue, voilà le remède suprême. Telle est, s’il faut en croire tous les systèmes communistes, la conséquence directe et rigoureuse de ce principe : «l’ordre so- » cial est nécessaire au développement actuel de » l’humanité. »

Étrange assertion qui montre assez comment les esprits extrêmes s’emparent d’un principe vrai pour le pousser à l’absurde , et se perdent par les - excès d’une logique aveugle. Que l’on compare, en effet, leurs conclusions avec leur point de départ:

T(ms les hommes ont besoin de la société qui prêle à la faiblesse individwlle C appui de la force commune; et chacun d'eux fait, en vue du bien général dont il doit partager tes fruits, quelques sacrifices personnels.

Donc il faut sacrifier entièrement les citoyens à l'État : la société parfaite sera celle où, tout étant en commun entre tous , fon verra régner C égalité absolue.

Raisonnement sophistique, dont rien ne justifie les conclusions téméraires, et qui repose sur une équivoque : on part de ce principe que la société est naturelle à l’homme ; et l’on entend par là ,

(1) • Si votu proposez une constitution , il faut qu’on puisse Vae- » eepter et la réaliser, en prenant pour base Vital actuel des ehoze*. »

Aristote , liv. Il , ch. I, It.

Df] COMUDMSUB.

dans les prémisses, que l’ordre social est une des conditions de la destinée humaine ^ vérité reconnue de tous; puis, tout à coup, l’on affirme arbitrairement , dans la conséquence , que la société est la condition suprême et l’essence de l’être humain ; qu’en dehors de l’ordre social un homme n’est plus un homme , et que la perfection du citoyen consiste à s’absorber sans murmure dans l’État dont il est membre. Le principe du communisme est donc réduit à la valeur d’une hypothèse gratuite : rien n’en démontre la légitimité. Bien plus, tout porte à l’infirmer.

C’est le moindre défaut de cette doctrine de manquer de preuves : elle se contredit elle-même ; et les assertions sur lesquelles elle est fondée se ruinent par leur propre exagération : le communisme absolu détruirait tout élément de communauté sociale.

«J’admets, dit Aristote, que l’unité soit pour » l’État le premier des biens. Il est évident, toute-

> fois , que si cette unité est poussée trop loin , » l’État disparait.

« L’État est multiple : si vous voulez le pousser » à l’unité absolue, il faudra réduire l’État aux pro- » portions de la famille, bientôt même à celles de » l’individu , car il y a plus d’unité dans la famille » que dans la société, et plus encore dans l’individu

> que dans la famille.

• Il y a plus : l'État n’est pas seulement composé » d’éléments multiples , mais d’éléments de na- » ture diverse : les membres qui le composent

> sont dissemblables. L’unité de l’État ne peut

DU COUMUmSME.

• donc résulter que de l’harmonie de ces éléments

• divers, l’égalité n’y peut être que proportionnelle (1;. »

Toute association suppose le concours d’éléments divers et distincts : pour qu’elle soit possible , il faut à 1a fois quelque chose qui unisse , qui rapproche les associés, et quelque chose qui les distingue les uns des autres. Si tout est commun , tout est mêlé : les individus disparaissent ; et l’association s’efface quand les membres qui la composent s’y trouvent perdus et annihilés.

Séparée du tout, chaque partie serait incomplète : mais, à son tour, le tout ne saurait avoir une existence, une destinée indépendante de la destinée et de l’existence de ses parties.

La communauté absolue n’a point de sens, si l’on n’admet, pour la former, ce qui la rend illusoire et vaine, des êtres rigoureusement semblables : supposition évidemment contraire à la réalité. De tels êtres n’existent pas dans la nature ; ils se confondraient au lieu de s’associer , puisque , par hypothèse, ils seraient indiscernables : « Or, dit Leibnitz , poser deux choses indiscernables, est poser la même chose sous deux noms (2). « C’est ce qu’Aristote appelle : « essayer de faire, en musique, un accord avec une seule noie {h]. •

Sans doute l’ordre social serait un vain mot , si chaque citoyen se suffisait à lui-même ;mais si l’in-

(1) Aristote , llv. Il , cbap. I, h.

(2) Voir Leibuit/, \ouv /essais sur l'enletuiemenf, liv. II , ch. XXVII, el qtia'riéme lettre à Clarke. h, 6, 6.)

(3) Aristote, liv. II, cli. II, V, »

DU COMMUMSUE.

dividu n’est plus rien qu’en tant qu’il se regarde comme partie intégrante de l’État, l’homme, créature vivante et libre, est détruit; la persounalité humaine est anéantie dans ce mysticisme politique qu’on prend pour la perfection sociale.

Abandonnons donc comme un rêve cette communauté factice, cette fraternité menteuse, cette égalité chimérique qui froisse les intérêts les plus respectables, méconnaît les alTections du sang, les droits sacrés du travail , et contredit les décrets de la Providence. L’homme ne peut renoncer à luimême ni traiter un inconnu comme son enfant.

La nature a distingué chaque individu, chaque destinée ; et Dieu ne veut pas que ce qu’il sépare dans sa sagesse soit confondu par le caprice des hommes. Reconnaissons qu’il y a entre les hommes des inégalités indestructibles , que la liberté qui les engendre est inviolable. « Traiter inégalement les » choses inégales , c’est le vrai fondement de l’éga- » lité(l). »

En constatant l’invincible autorité des principes que viole le communisme, la philosophie est loin d’avoir épuisé ce vaste problème. Aux adversaires de la propriété et de la famille , elle oppose des lois sacrées et inviolables , indépendantes des accidents de la politique. Le législateur doit aller plus loin, car les hommes qui oseht nier ces vérités éternelles sont moins nombreux que ceux ,

(I) Aristote , II», m, ch. IV, 2.

Voir aussi dans Platon , /.oit , llv. VI , p. 757, a, 6 c ;

« ToU vip ivtsoi; t 4 toa 4vita yt^voiT* 4v, n

104 ou GOUUUmSMB.

qui reconnaissant les principes, se bornent à élever des doutes sur la légitimité des applications (1).

C’est l’œuvre des gouvernements, et non celle de la science , de corriger les abus qui rendent suspectes les lois les plus équitables, de dissiper par de sages réformes les scrupules sincères et légitimes, de détruire les préjugés, de soulager les misères, d’élever sans secousse les institutions au niveau des progrès accomplis, des lumières acquises et des besoins nouveaux de l’humanité.

(1) On a vu souvent le même principe donner lieu aux interprétations les plus opposées.

Arissote. qui combattait avant nous le Communisme de Platon, n'en propose pas moins d’étranges théories sur la propriété :

• En ce qui concerne les fortunes, la cninmunaiilé doit-elle s’étendre au

• fonds ou seulement & l'usufruit? Le mieux est évidemment que la prn-

• priété soit particulière, et que l'usufruit soit coinniuo. Ainsi sera réalisé

• le proverbe : tout est commun entre amis.

> Aristote ajoute que ce système est établi dans plus d'un Etat bien organisé ;

» A Sparte , par exemple, chacun emploie les chevaux et les chiens d'au- H trui, comme s’ils lui appartenaient en propre. La communauté s’étend «Jusqu’aux provisions de voyage, quand on est surpris aux champs par le » besoin. C'est l'alTaiie du législateur d'amener les esprits i ce point. » {Polit.. llv.II, ch. II, 5.)

Platon . à son tour, quoique partisan de la communauté absolue, a devancé son rival et tous scs adversaires dans la définition de la vraie égalité sociale : l'auteur de la République s’élève au livre f^IdesEois contre lachimére et l'iniquité de l’égalité absolue ;

«Entre des choses inégales, l'égalité deviendrait Inégalité sans une Juste a proportion : ce sont les deux extrêmes de l'égalité et de l'inégalité qui » remplissent les États de sédition, il y a deux sortes d’égalité qui se ressem-

> blentpar le nom, mais qui sont bien dilTérentes pour la chose. La vraie et » parfaite égalité est celle qui consiste à donner plus A celui qui est plus » grand , moins à celui qui est moindre , à chacun dans la mesure de sa na-

> ture; proportionnant ainsi les honneurs au mérite, elle donne les plus

> grandsA ceux qui ont plus de vertu et d’éducation, à tous selon la raison, » Voilà eu quoi consiste la Justice politique à laquelle nous devons tendre, » les yeux toujours fixés sur celle vraie égalité, s ( P. 7S7, a, b, c.)

DI] COMUUNISHB.

Mais que pourrait faire la politique, si les principes fondamentaux de la société n’étaient sortis triomphants de cette nouvelle épreuve, si l’on ne s’était rallié autour de ces principes, pour seconder les efforts de ceux qui gouvernent?

Les hommes qui combattent ouvertement la propriété et la famille sont en petit nombre peut-être : mais, comme fondateurs d’écoles et chefs de partis, ilssontles plusredoulablesennemisdel’ordre social. Renverser leur système, c’est en même temps ruiner leur pernicieuse influence, disperser leurs adeptes, et déconcerter les agitateurs qui s’abritaient derrière eux.

Quant à ceux qui contestent dans leurs applications légitimes ces mêmes principes dont ils proclamaient tout à l’heure la certitude, on les force à reconnaître qu’ils ne diffèrent des premiers que par leur inconséquence , et que la logique les précipite fatalement vers ces utopies qu’ils ont répudiées. Démontrer qu’ils n’y échappent que par la contradiction , c’est les réduire à cette alternative , d’abjurer une doctrine qui les conduit à des résultats qu’ils désavouent , ou d’accepter franchement le communisme absolu qui a été réfuté.

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