EFFETS SUR ^ORGANISME , SES RAPPORTS AVEC LA
GLYCOSURIE ET l’ ALBUMINURIE.
La polyurie n’épargne aucun âge; on l’observe dans la première enfance comme à la période sénile de la vie; elle éclate soudainement, ou, ce qui est plus rare, se développe avec une certaine lenteur. Tantôt le malade se plaint de la gêue que lui impose l’obligation d’uriner fréquemment; tantôt il souffre principalement de la soif, et toujours ces deux symptômes, quelle que soit leur subordination, sont inséparables l’un de l’autre : aussi n’y a-t-il pas de polyurie vraie sans polydipsie. Mais il est des individus pour qui la sensation de la soif est un supplice, tandis que d’autres n’y trouvent qu’un avertissement qui les engage à boire avec profusion. 11 en est de môme de l’envie d’uriner, qui, chez quelques malades, est d’une exigence impérieuse, tandis que d’autres restent maîtres de la fonction. Dans un certain nombre de cas, la polyurie ne constitue guère qu’une infirmité ; les individus restent bien portants, conservent l’intégrité de leurs fonctions et leur activité, et n’éprouvent qu’une incommodité plus ou moins grande sans retentissement appréciable sur l’organisme, si longue que soit l’affection. Cependant il est commun de voir les polyuriques devenir tout au moins délicals et présenter à un faible degré les malaises généraux
auxquels les diabétiques sont sujets. Ils se plaignent alors de douleurs épigastriques, de pesanteurs, de maux de reins, de fatigues, s’amaigrissent, s’œdématient et succombent.
La polyurie est loin d’avoir une marche continue; elle présente chez le même individu, à des époques différentes, suivant les conditions hygiéniques diverses, des degrés variables d’intensité; quelques faits, rares il est vrai, signalent même une sorte d’intermittence. Ce qui est incontestable et indiqué dans un grand nombre d’observations, c’est la suspension ou la suppression de la polyurie par une maladie aiguë intermittente, variole, pleurésie, rhumatisme articulaire aigu, etc. Dans deux cas même on a vu une guérison soutenue survenir à la suite de ces maladies. La durée de la polyurie est variable, et les conditions de cette variabilité paraissent se rattacher en partie aux circonstances pathogéniques ou étiologiques qui ont présidé au développement de la polyurie.
Ainsi la polyurie qui succède à un traumatisme n’a souvent qu’une durée de quelques mois ou de quelques semaines, tandis que la polyurie qui succède aux lésions spontanées de l’encéphale est en général persistante comme ces lésions. La polyurie des buveurs est aussi généralement longue et persistante, celle des hystériques l’est peut-être un peu moins; mais la polyurie héréditaire, presque toujours congénitale ou datant au moins des premiers
mois de l’enfance, est tenace, et dure le plus souvent toute la vie.
Telle est l’esquisse générale de la polyurie (diabète insipide).. Entrons maintenant dans plus de détails relativement aux caractères des urines, à leur abondance et aux conséquences de leur déperdition exagérée; relativement, enfin, aux effets de la polyurie sur l’organisme.
De la fonction urinaire et de l'état des urines . — Le symptôme capital du diabète insipide, celui pour lequel il est encore connu sous le nom de polyurie, et autour duquel pivotent, pour ainsi dire, tous les autres, est l’excrétion d’une quantité exagérée des urinés. Cette quantité varie depuis quatre et cinq litres jusqu’à trente et quarante litres dans les vingt-quatre heures, et quelquefois même elle dépasse ce chiffre, sans grand inconvénient pour la santé des malades. Elle est généralement proportionnelle à celle des boissons ingérées. Souvent plus considérable, quelquefois aussi elle est moindre. Les urines rendues sont limpides, claires, transparentes, sans odeur ni saveur, et assez semblables à l’eau; elles sont d’ordinaire légèrement acides ou neutres, et dans un certain nombre de cas alcalines. Leur densité, toujours faible, varie depuis un poids spécifique inférieur à celui de l’eau pure jusqu’à 1010; elle a été rarement plus élevée, et le plus souvent elle a oscillé entre 1002 et 1004. Ces caractères sont importants à consigner, mais ceux que peut donner la chimie ne le sont pas moins; toutefois nous sommes forcé de rccon-
naître qu’en raison des difficultés que présente cette étude, il reste beaucoup à faire à ce sujet.
Quelques expérimentateurs ont pensé qu’il suffisait en pareil cas d’analyser une quantité donnée d’urines, et se sont trouvés satisfaits parce qu’ils y avaient constaté la présence d’une abondante quantité d’eau; ils n’ont pas songé que, pour avoir des renseignements exacts et comparables, il importe de faire l’analyse des urines de vingt- quatre heures. Cette analyse seulement peut avoir de la valeur, en faisant connaître la somme totale des matières solides excrétées pendant cet espace de temps. Or, dans ces conditions, il y a, ainsi que nous allons le voir, de grandes oscillations tenant à des circonstances qu’il n’est pas toujours facile de déterminer. Les données les plus importantes et les plus exactes, je dirai presque les seules que nous ayons sur la matière, nous ont été fournies par le pharmacien en chef de l’hôpital de . Strasbourg , M. Hepp, et sont consignées dans les deux thèses de MM. Kien et Kiener. Ces données comparables , puisqu’elles ont été obtenues par le même procédé, accusent une très-grande augmentation d’eau sans changement notable des principes solides, si ce n’est dans les deux premiers des cas que voici, où les principes paraissent avoir subi une légère augmentation.
Obs. LT. — Maçon, 2o ans, entré à l’hôpital le 9 décembre 1864, se dit atteint depuis dix ans d’une polyurie considérable qu’il a toujours négligée, et qu’il prétend être survenue
Lanceroaux. 3
après des libations copieuses. Pas d’antécédents héréditaires pour la polyurie ou la tuberculisation pulmonaire dont il est aussi atteint. Depuis quelque temps, il se sent faiblir. Hémoptysie abondante il y a dix-huit mois.
A son entrée, le malade boit de 10 à 15 litres d’eau par jour et rend une égale quantité d’urine pâle, sans albumine et sans sucre; l’analyse de 13,134 centimètres cubes donne les chiffres suivants :
Densité, 1001 ,2 ; eau, 13028,328 ; matériaux solides, 105,772,
se décomposant en :
Urée 6,72
Acide urique néant.
Matières extractives. . . . 72,09
Sels inorganiques 26,26
Chlorure sodique. . . • . . 11,82
Les jours suivants, la quantité d’urine augmente et monte jusqu’à 20 litres par jour, puis elle tombe à 10 et même à 5, en même temps que s’aggravent les lésions pulmonaires ou qu’elles se compliquent de lésions incidentelles , pleurésie, pneumothorax.
Le 7 mai, dix jours avant la mort, il est rendu 5,800 centimètres cubes d’urine, d’une densité de 1001, acide et contenant : eau, 5763,60; matières solides, 46,40, soit :
Urée
Matières extractives. .
Sels inorganiques . . .
Chlorure sodique. . . .
Dans l’intervalle qui sépare la première analyse de la dernière, les oscillations sont assez nombreuses ; au moment de l’entrée à l’hôpital, les urines sont très-pauvres en urée et excessivement riches en matières extractives et en sels inorganiques. L’urée, qui a pour minimum normal environ 28 grammes, descend à 40 et môme à 6; les matières extractives, dont le maximum normal est de 13 à 14 grammes, montent à 89 grammes, et les sels inorganiques sont également doublés de poids. Plus tard des vomissements surviennent, et en même temps l’urée et les sels inorganiques disparaissent.
L’autopsie ne révèle aucune altération rénale appréciable
à l’œil nu ni au microscope; congestion des glomérules de Malpighi; foie augmenté de volume et gras, tuberculose pulmonaire et hydropneumothorax; la moelle allongée ne présente aucune lésion à l’examen microscopique. (Kien, /oc. cit. p.22.)
Obs. Lïï. — Homme de 34 ans, tempérament lymphatique, bonne constitution; amaigrissement depuis six mois, signes de tuberculisation pulmonaire. État général bon, appétit normal; polyurique depuis plusieurs mois (3 litres d’urine par jour). Réaction acide, ni albumine ni glycose.
Du 22 au 23 janvier, émission de 2,950 centimètres cubes. Densité, 1010; acides :
Eau 2878,02
Matières solides 71,98
Matières solides.
Urée 31,03
Acide urique trace
Matières extractives .... 6,72
Sels inorganiques 34,22
Chlorure sodique 23,89
Les 25-26. Émission, 3,000 centimètres cubes. Densité, 1010 ; acides.
Eau . 2926,02
Matières solides 73,08
Matières so'ides.
Urée 25,14
Matières extractives. . . , . 14,46
Sels inorganiques 34,20
Chlorure sodique 24,30
Moins tourmenté par la soif; boit souvent, mais avec modéra* tion ; pas de sécheresse de la peau.
7 mars. Émission de 3,700 centimètres cubes. Densité, 1016;
acides.
Eau. 3604,83
Matières solides 95,17
Matières solides.
Urée 47,68
Matières extractives 6.35
Sels inorganiques 41,14
Chlorure sodique 31,68
État, stationnaire.
Le 14. Émission, 3,760 centimètres cubes. Densité, 1012 ; acides.
Eau 3663,23
Matières solides 96,77
Matières solides.
Urée 44,04
Matières extractives. .... 12,70
Sels inorganiques 40,02
Chlorure sodique 27,92
Sortie quelques jours après. (Kien, loc. cit., p. 28. Kiener, loc. cit. p. 42.)
Obs. LUI. — Femme de 38 ans, bonne constitution, tempérament nerveux ; toux et asthme nerveux, pas de lésions pulmonaires; menstruation irrégulière, fonctions digestives intactes, attaques franchement hystériques ; six mois après le début de ces attaques , polyurie et anesthésie complète de la moitié inférieure du corps dont elle ne s’est aperçue que par hasard. La polyurie s’est établie peu à peu, émission moyenne de 5 à 6 litres par vingt-quatre heures. Soif peu vive, cependant les boissons sont proportionnelles aux urines. Pasde boulimie. Peau sèche.
13-14 février 1864. Urines acides. Densité, 1003,5; couleur verdâtre, ni glycose ni albumine. Analyse de 5,400 centimètres
cubes :
Eau 5352
Matières solides 48
Matières solides :
Urée 27,13
Acide urique 0,41
Matières extractives 6,15
Sels inorganiques . 14,14
Chlorure sodique 8,79
D’autres analyses faites postérieurement donnèrent à peu de chose près les mêmes résultats. L’anesthésie cutanée disparut au bout de trois mois. La polyurie, au bout d’un an, n’avait changé ni de nature ni d’intensité; les attaques hystériques se montraient encore fréquemment; la valériane, l’asa-fœtida, la belladone ont été employées sans succès, ainsi que l’essence de térébenthine. (Kien, page 13, loc. cit.)
11 semblerait d’après cette dernière analyse, comme le pense le Dr Kien, qu’il y eut dans ce fait une diminution des matières solides de l’urine ; mais, dans une analyse faite plus tard et rapportée dans la thèse de M. Kiener, p. 157, le chiffre de ces matières était de 64 sur 3435,60 d’eau, dont urée 34, matières extractives 13, et sels 16,10.
Ajoutons encore, à propos de ce même fait, que d’autres analyses consignées dans la thèse de ce dernier auteur sont différentes des précédentes; de là nous conclurons que l’étude chimique de l’urine des polyuriques est jusqu’ici peu avancée et reste encore à faire pour ainsi dire ; car ce qui nous paraît ressortir le plus clairement de ces faits, c’est la variabilité de la composition chimique des urines chez un même malade.
Par conséquent, pour avoir des données positives sur ce sujet, il serait nécessaire de connaître un plus grand nombre de faits que ceux que nous possédons, ce qui se comprend d’ailleurs quand on sait combien, chez un individu sain et dans les conditions normales, est variable la quantité de l’eau et des matières solides rendues par les urines dans les vingt-quatre heures, et quand on sait que cette quantité est sus-
ceptible de variations suivant les individus. Aussi nous n’attacherons qu’une importance médiocre à ces analyses. Elles nous apprennent pourtant un fait, c’est que, chez les polyuriques, la disproportion dans les principes constituants de l’urine porte plus spécialement sur l’élément eau, puisque cet élément est toujours augmenté dans une proportion énorme par rapport aux matières solides.
Quant à la proportion de ces matières, serait-elle, comme le pense le Dr Kien, tantôt diminuée, tantôt augmentée, et y aurait-il lieu d’admettre la division adoptée par cet auteur, de diviser la polyurie essentielle en deux groupes : l’hydrurie, état dans lequel les matières solides sont toujours en moindre quantité ; le diabète insipide, caractérisé par l’augmentation de ces mômes principes? Je ne le crois nullement, du moins tant que nous n’aurons pas un plus grand nombre d’analyses chimiques. D’ailleurs cette manière de voir, qui n’est pas celle du Dr Roberts, est justement critiquée par le Dr Kiener, qui en a montré les contradictions. En résumé, il est possible d’établir, jusqu’à plus ample informé, que les faits en question ne constituent qu’un seul groupe, et si les matières solides excrétées par les reins dans les vingt-quatre heures s’y rencontrent dans des proportions variables, cela tient simplement, comme le pense le Dr Kiener, à des conditions individuelles particulières, et non à des conditions morbides spéciales. Mais faut-il maintenant admettre, avec ce dernier auteur, que la
quantité de matières fixes entraînées par l’urine augmente, non en raison proportionnelle, mais dans une certaine mesure et d’une manière continue avec la quantité de l’émission?
C’est là une conclusion qu’il est jusqu’à un certain point possible de tirer de quelques expériences bien faites par M. Kien sur lui-même; car, augmentant la quantité des boissons, ce médecin augmentait en même temps la somme des déchets organiques et surtout la quantité d’urée; résultat déjà mentionné par Bischoff.D’un autre côtéWeikart(l) avait reconnu que, dans les mêmes conditions, le sel marin augmente dans la proportion la plus considérable. On comprend que l’espèce de drainage produit par l’ingestion d’une grande quantité de boisson ne soit pas sans influence sur l’économie; c’est d’ailleurs ce que démontrent péremptoirement les médications thermales.
Toutefois, ces données ne sont peut-être pas applicables à nos faits, où il s’agit de conditions un peu différentes de celles d’un individu qui, par sa simple volonté, absorbe quelques litres de liquide en plus que sa consommation habituelle. D’un autre côté, admeltrons-nous, toujours avec M. Kiener, qu'à mesure que la polyurie devient plus intense, la quantité des matières extractives dépasse celle de l’urée, devient double, triple, de telle sorte que le rapport normal est renversé? Sans doute, si cette donnée reposait sur
(1) Weikart, Archiv. der HeilJcunde, 1. 1, 1860.
un plus grand nombre de faits, nous n’hésiterions pas à l’admettre ; mais, comme elle n’est étayée que sur trois observations, nous préférons ajourner notre avis, d’autant mieux que dans les nombreux cas que nous avons consultés lesaccidents urémiques indépendants de toute lésion rénale sont rares et pour ainsi dire exceptionnels (1).
L’augmentation de la quantité d’urine est nécessairementaccompagnée d’un besoin plus fréquent d’uriner, et ce besoin présente cette particularité qu’il est d’ordinaire des plus urgents. Il existe de plus, du moins après un certain temps, un léger degré d’irritabilité de la vessie. Les parois de cet organe s’hypertrophient, quelquefois elles se fatiguent ; tout récemment le professeur Gosselin me racontait qu’il avait souvent rencontré chez les polyuriques d’un certain âge des rétentions extrêmement gênantes pour le malade, qui éprouve le besoin presque incessant d’être sondé.
De l'état, des fonctions digestives . — La soif est un phénomène inséparable de la polyurie (diabète insipide), et ce phénomène a sa raison d’être nécessaire dans la grande quantité d’eau excrétée par les reins. De la difficulté où se trouve généralement le méde-
(1) Selon Beale [loc. cit., page 174, 1865), au début du diabète insipide, la quantité d’urée excrétée est au-dessus de la moyenne, parce que la dilution des tissus favorise leur désagrégation. Mais plus tard la quantité d’urée excrétée diminue, parce qu’il s’en forme moins dans l’organisme qu’à l’état normal. La proportion des sels inorganiques comparée aux constituants organiques de l’urine est très-grande, bien que d’une façon absolue la quantité excrétée soit moindre qu’à l’état normal.
ein on même Le malade de savoir si ce symptôme a précédé ou suivi la polyurie et de connaître la subordination de ces deux phénomènes, sont résultées des opinions diverses: la distinction de la pol ydipsie et de la polyurie par quelques auteurs, leur réunion par d’autres; mais déjà nous nous sommes expliqué à cet égard, et tant qu’il ne sera pas prouvé qu’il puisse exister une soif exagérée indépendante d’une sécrétion urinaire exagérée, nous continuerons à subordonner ce symptôme à la polyurie. Or, dans les faits que nous analysons, la soif se montre avec une intensité variable ; elle est toujours augmentée à moins qu’il ne survienne un état aigu ; elle est quelquefois simplement gênante, le plus souvent elle est vive, impérieuse, inextinguible, elle tourmente les malades le jour et la nuit, les dérange de leur sommeil et va même jusqu’à lesforcer à boire del’urine. Ce besoin, en effet, ne peut être réprimé sans inconvénient pour le malade. La quantité de boisson nécessaire à chaque malade est également très-variable, un peu moindre que la quantité des urines rendues, ou proportionnelle.
L’appétit est ordinairement conservé, quelquefois il est diminué, rarement il est augmenté de façon à constituer une véritable boulimie ; mais il y aurait lieu de rechercher si, dans ces cas, il n’y a pas augmentation des déchets organiques des urines. Les malades ont plutôt de la constipation que de la diarrhée, si ce n’est toutefois dans les cas graves et vers la fin
de la vie. Presque toutes les fois qu’il est fait mention d’une diarrhée persistante dans le cours de l’affection, il existe une lésion concomitante des reins/ Ainsi ce phénomène serait l’effet de l’urémie (v. obs. Roger, etc.) et non de la polyurie. Lorsque, en pareil cas, il n’existe aucune lésion des reins, il y a sans doute lieu de rechercher, ainsi que l’a déjà fait le Dr Kiener, si la diarrhée ou môme d’autres symptômes concomitants ne sont pas sous la dépendance d’une intoxication urémique. Cette intoxication paraissait assez vraisemblable dans un cas que j’ai observé. C’est là du reste un point de vue nouveau que les observations ultérieures devront éclaircir. Dans un cas rapporté par M. Kien et parM. Kiener, l’analyse chimique a dévoilé un excès d’urée dans le sang en môme temps qu’une diminution de cette substance dans l’urine.
Effets sur l' organisme. — Si on excepte quelques désordres sérieux, tels que la diarrhée et ses conséquences, phénomènes des derniers temps de la polyurie, comme aussi les inconvénients qui s’attachent à une émission fréquente et trop considérable d’urine, il faut reconnaître que la polyurie retentit peu sur la santé générale de l’organisme, qu’elle n’en trouble pas sensiblement les fonctions, et que dans un certain nombre de cas elle est pour ainsi dire plutôt une infirmité qu’une maladie. Effectivement les fonctions intellectuelles conservent leur intégrité, car, à l’encontre de Landouzy, nous considérons comme un simple fait de coïncidence l’imbécillilé et
la manie du vol observées chez deux malades dont cet auteur nous a laissé l’histoire. Les fonctions respiratoires ne présentent pas non plus de troubles sérieux, et tout à l’heure j’aurai l’occasion de dire ce qu’il faut penser de la phthisie qui survient quelquefois chez les polyuriques. Quant à la circulation, elle n’est le siège d’aucun désordre, et le sang, à part des cas exceptionnels , paraît conserver ses propriétés ; la température notée dans un cas était de 37°.
Si quelques observations signalent l’apparition à la surface de la peau de taches de scorbut ou de purpura, elles sont trop peu nombreuses pour qu’il soit possible d’eu tirer une déduction. Pourtant, dans un cas de polyurie très-avancée, Galezowski (1) aurait constaté l’existence de taches apoplectiques dans les rétines, moins nombreuses et moins étendues toutefois que dans la plupart des affections générales (maladie du cœur, albuminurie, etc.).
Ainsi il faut croire, avec le professeur Sée (2), quela polyurie simple peut durer longtemps sans porter le moindre trouble dans la santé. Les malades polyuriques, du reste, ne maigrissent pas d’une façon sensible ; le plus grand nombre conservent leur vigueur primitive, et n’était la fatigue inhérente à leur infirmité, ils se croiraient pour la plupart très-bien portants.
Les désirs vénériens sont généralement conservés
(1) Galezowski, Étude ophthalmoscopique sur les altérations du nerf optique, etc. Thèse de Paris, 1865.
(2) Sée, Leçons de pathologie expérimentale, p. 89, Paris, 1866.
chez eux, contrairement à ce qui arrive dans les maladies qui s’accompagnent de déperditions un peu considérables, le diabète sucré par exemple. Un certain nombre de polyuriques ont pu compter plusieurs enfants (obs. Boissat, etc.) ; une femme entre autres, atteinte depuis son enfance, était à son onzième lorsque son observation fat publiée. Il importe toutefois que les moyens de réparation, les aliments et les boissons ne fassent pas défaut aux polyuriques. L’insuffisance des boissons amène chez eux une sensation incommode de chaleur (obs. Strange), des picotements, des douleurs à l’épigastre; ils accusent un malaise général, tous phénomènes qui sont le résultat de la déshydratation des tissus, ainsi que l’ont prouvé les expériences de Neuschler , de Neuffer et de quelques autres observateurs.
Ces troubles, cependant, sont passagers comme la cause qui les produit, et lorsque les polyuriques ont des moyens suffisants de réparation, leurs fonctions nutritives ne subissent aucune altération notable, du moins pendant un long espace de temps. C’est ainsi qu’aucun des nombreux cas que nous avons analysés ne fait mention de ces troubles de la vue, de ces cataractes si bien étudiées par un de nos compétiteurs, le Dr Lécorché. Deux fois pourtant il est question de désordres oculaires; mais, dans un cas, ces désordres étaient sous la dépendance d’une lésion cérébrale, et dans l’autre, il s’agissait d’une amaurose albuminurique. De même les furoncles de la peau, les anthrax, les gangrènes, affections assez communes dans le
diabète sucré, et dont Marchai (de Calvi), Charcot et Fritz nous ont fait connaître l’importance et la gravité, font totalement défaut dans les observations de simple polyurie. A plus forte raison n’y rencontret-on aucune indication de ces caries dentaires, de ces inflammations des rebords alvéolaires, affections si particulières au diabète sucré. N’étaient deux faits seulement, il serait également clair que la polyurie n’entraîne jamais à sa suite de lésions consomptives des organes de la respiration. Mais, pour peu que l’on étudié ces faits, on reconnaîtra bientôt qu’ils n’indiquent pas positivement une influence fâcheuse de la polyurie par rapport aux organes respiratoires. L’un de ces cas, en effet, est celui d’un jeune homme ( 1 ) qui abusait des alcooliques, et pour qui sait l’action nuisible de ces excès sur les poumons en particulier, il est bien évident que ce cas reste sans valeur au point de vue de la relation qui nous occupe. L’autre est celui d’un homme (2) âgé de 34 ans et qui, d’après le Dr Kien, avait dans sa famille des antécédents de phthisie. Il est vrai que M. Kiener nie ces antécédents; mais, dans tous les cas, ce fait isolé ne saurait rien prouver, et personne ne sera surpris de rencontrer un phthisique sur 75 à 80 individus; tel est, en effet, le chiffre approximatif des observations de polyurie. Pourtant, il est dans ces deux faits une circonstance qui mérite d’être signalée: c’est la présence, à certains intervalles, d’un excès de matières
(1) Obs. n° 1, p. 22, thèse de Kien; n° 4, p. 61, thèse de Kiener.
(2) Obs. n° 2, p. 28, thèse de Kien ; n" 2, p. 42, thèse de Kiener.
solides dans les urines des vingt-quatre heures. Cette circonstance, en effet, pourrait bien laisser croire que la phthisie a pu être influencée par le désordre urinaire ; mais disons que cet excès d’urée, si toutefois il existe, est presque insignifiant et meme contesté par le Dr Kiener; qu’en tout cas il pourrait tout aussi bien être l’effet que la cause de la maladie thoracique.
11 existe un troisième cas de polyurie avec phthisie concomitante, mais il a trait à un malade qui avait été primitivement glycosurique. Conséquemment, nous sommes en droit de conclure que la polyurie ne produit aucun des graves désordres de nutrition qui s’observent quelquefois dans le cours du diabète sucré, et qu’elle n’altère pas d’une façon notable les fonctions nutritives. Aussi ne pouvons-nous, jusqu’à présent du moins, admettre l’assertion un peu légère de Reiîh, qui prétend que tôt ou tard la polydipsie conduit à la phthisie. Cependant les individus atteints du diabète insipide sont plutôt maigres que gras ; et après un temps ordinairement fort long, la fatigue qui résulte d’une soif insupportable et d’une diurèse exagérée, la déperdition un peu plus grande de quelques principes inséparables du lavage incessant des tissus par la grande quantité des liquides absorbés, finissent par amener l’affaiblissement des forces, la perte de la vigueur corporelle. C’est alors qu’il se manifeste une anémie plus ou moins marquée, qu’apparaît l’œdème des pieds, et que la mort
vient clore la scène, si jusque-là il n’est pas survenu d’autres complications.
Rapports avec la glycosurie et î albuminurie . — Nous ferons connaître plus loin les différences qui séparent le diabète sucré de la polyurie (diabète insipide); mais, dès à présent, il n’est pas sans intérêt de rechercher si une certaine connexion peut exister entre ces affections. Elliotson, en 1837 ( Lancet , t. Il, p. 700, 1837-1838), rapporte, dans une leçon, qu’il a vu des cas de diabète insipide se changer en diabète sucré et certains cas de diabètes mellitus, celui qui fait l’objet de sa leçon entre autres, se terminer par un diabète insipide dans lequel l’urine présentait une densité qui ne dépassait pas 1000, et paraissait plus pure et plus limpide que le liquide de toute autre sécrétion, celui de l’hydrocéphale excepté. Watts (Lancet, 1840) soutient la même opinion, il croit à la métamorphose possible de ces affections et même à leur alternance, et prétend en avoir vu des exemples. Traube (Canstatf s Jahresbericht , 1854, t. IV, p. 234) aurait également vu le diabète insipide alterner avec le diabète sucré ou lui succéder. Même résultat aurait été constaté par Bence Jones (Gaz. des hop., 1854, n° 7). Enfin Trousseau, après lui Reith et plusieurs autres auteurs, ont admis que nonseulement les deux diabètes pou ment se transformer, mais qu’ils pouvaient être produits réciproquement par hérédité. Remarquons que jusqu’ici nous n’avons que des assertions, émanant, je le reconnais, d’autorités imposantes ; mais il nous faut plus, ce sont
des faits. Or, quand on cherche ces derniers, on reconnaît bientôt qu’ils sont rares. 11 existe pourtant quelques cas de diabète sucré terminés par une véritable polyurie avec urines d’une faible densité. Nous en citerons deux entre autres : l’un, de Haughton , ne présente qu’un intérêt médiocre ; l’autre, observé dans le service de Trousseau et rapporté par MM. Luys et Dumontpallier, pourrait bien ne prouver autre chose si ce n’est que le sucre disparaît quelquefois des urines des individus affectés de diabète sucré, quand surtout ces individus approchent du terme fatal.
Obs. LIV. — Homme âgé de 35 ans, qui, à son entrée à l’Hôtell)ieu, dans le service de M. Trousseau, se plaignait d’une toux opiniâtre et d’une polyurie datant déjà d’assez loin. D’après le rapport du Dr Pillon, il aurait eu un diabète sucré, cinq ans auparavant. On constata que ce malade avait une phthisie tuberculeuse avec cavernes nombreuses et vastes. 11 rendait par jour 6 à 7 litres d’urines qui, examinées plusieurs fois, ne décelèrent la présence ni du sucre ni de l’albumine ; la densité en était de 1001 à 1007. Mais étant pris de symptômes aigus du côté de la poitrine, il ne rendit qu’une très-légère quantité d’urines. La phthisie pulmonaire fit de rapides progrès ; tout à coup le malade fut atteint de scorbut aigu et couvert de taches hémorrhagiques nombreuses, et quatorze jours après l’éruption, il mourut sans avoir présenté aucune complication cérébrale.
A l’autopsie, on trouva la paroi du quatrième ventricule plus vasculaire qu’à l’état normal ; de gros troncs vasculaires se dessinaient à sa surface, et, en y regardant de près, on voyait nettement quelques taches fauves, disséminées, diffuses, aux régions supérieures au-dessus du processus supérieur du cervelet. Quelques autres taches semblables se voyaient également audessous des points d’insertion des branches de l’acoustique. En laisant une section transversale, M. Luys a constaté que toute
la substance grise était le sicge d’une vascularisation insolite qui lui donnait un aspect rosé, et l’examen histologique des taches a montré que ces colorations étaient dues à la dégénérescence graisseuse de toutes les cellules nerveuses des régions correspondantes. Cette dégénérescence était arrivée au point que l’on pouvait dire que dans ce cas les éléments histologiques avaient cessé d’exister en tant qu’individualités anatomiques propres. (Luys, loc. cit .)
Quant à savoir si la polyurie (diabète insipide) est susceptible de se transformer en diabète sucré, c’est là une question qui ne me semble nullement résolue dans le sens indiqué par les maîtres que je viens de citer. C’est qu’en effet il n’existe, que je sache, aucun fait avéré de polyurie non traumatique qui se soit terminé par une glycosurie. De toutes les observations que nous avons relevées pour ce travail, il n’en est aucune qui fasse mention de ce mode de terminaison. Conséquemment, il n’est pas possible d’identifier le diabète insipide avec le diabète sucré, ainsi que le voudraient certains auteurs. Au contraire, nous verrons plus loin que ces affections sont très-distinctes, notamment au point de vue de leur retentissement sur l’organisme. Une exception serait à faire cependant à l’égard de la glycosurie traumatique; cette forme pathologique, se rapproche beaucoup plus que le diabète sucré spontané des cas que nous étudions, car elle paraît avoir quelquefois succédé à la polyurie (Fischer).
Le rapport qu’on a cru saisir entre la glycosurie et le diabète insipide, on a prétendu l’établir aussi
Lancereaux. 4
entre l’albuminurie et le même diabète; mais il est
fort douteux que ralbuminurie puisse faire suite à la polyurie ou survenir en même temps, sans l’intervention d’une cause spéciale. D’ailleurs, quand on cherche des faits à l’appui de cette assertion, on n’en trouve aucun probant. Nous voyons bien, il est vrai, parmi les observations analysées par nous dans ce travail, trois cas où la présence de l’albuminurie est signalée; mais cette albuminurie étant l’effet d’une lésion rénale concomitante bien constatée , nous ne connaissons pas d’exemple du même phénomène qui n’ait pas élé sous la dépendance d’une altération des reins. Ce n’est donc pas sur des observations qui font défaut qu’on a pu s’appuyer pour établir la théorie du rapport des deux affections, mais on s’est fondé uniquement sur les données de la physiologie expérimentale, qui sont cependant insuffisantes pour légitimer de pareilles conclusions, tant que manquera la démonstration clinique.
Ce court exposé suffit pour faire voir avec quelle réserve il faut accepter ces assertions touchant les rapports de la glycosurie et de l’albuminurie avec le diabète insipide, en tant qu’affections alternantes ou consécutives l’une à l’autre.