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CHAPITRE lY

De la Poésie descriptive considérée comme genre spécial de composition.

Nous venons d'étudier les formes diverses que prend la poésie descriptive dans les genres principaux de composition qui se partagent le domaine de la poésie. Montrons-la maintenant sous le dernier et sous le plus remarquable de ses aspects. Voyons comment elle peut s'affranchir à son tour de cette dépendance qui fait d'elle l'accessoire d'un système étranger de composition, et, livrée pour ainsi dire à ses propres forces, s'élever par leur emploi à la dignité d'une production libre et primitive de l'art. Déjà nous avons indiqué (ch. I) le point de vue général de cette nouvelle division du genre. Développons ce premier aperçu, et complétons par l'exposé des nombreuses considérations qui en dépendent, la tâche que nous nous sommes imposée.

Concevez un tableau de la nature dégagé du cadre (épique, lyrique ou didactique) dans lequel nous l'avons vu jusqu'ici renfermé ; imaginez que le poète soit conduit à peindre les scènes du monde physique, non en vertu de leur liaison avec un ordre antérieur de faits qu'il a pour but de retracer, mais en vertu de l'impression libre et directe que ses sens en reçoivent. Supposez inspirées par la contemplation de ces scènes , les réflexions et les pensées qui naissent ailleurs de l'enchauiement nécessaire des faits de l'ordre moral , et vous aurez une idée générale de ce que nous venons de nommer «la poésie descriptive considérée «comme genre spécial de composition.» C'est, pour tout expliquer par une comparaison, en poésie la même chose que le tableau de paysage en peinture. L'objet des deux genres d'imitation est le même, et les seules dififérences qui les distinguent sont celles qui tiennent à la nature individuelle de l'art dont chacun d'eux fait partie,

La forme la plus spéciale de ce genre de poésie est la forme générale de la poésie lyrique . C'est ainsi du moins que l'ont présenté les auteurs qui en ont fait l'étude la plus suivie. Mais on la re-

trouve aussi dansdes compositions d'un autre ordre et d'une plus grande étendue ; il suffit, dans ce cas, que la description ne paraisse pas seulement à la suite et comme à l'appui d'un système antérieur de faits , mais soit elle-même l'objet principal du poète et la source de l'effet qu'il veut produire. C'est dans la double spécialité de l'objet représenté ( la nature-paysage ) et du point de vue ( représentation spéciale de cet objet) que gît le vrai caractère du eenre.

Mais le premier de ces caractères ( spécialité de l'objet) mérite une explication. C'est au cercle de phénomènes que comprend le spectacle de la nature-paysage , que nous bornons le domaine du genre; et cette restriction, que n'indique point la définition générale de la poésie descriptive, a besoin elle-même d'être justifiée. Pourquoi, dira-ton, la poésie descriptive, qui tout à l'heure embrassait la presque totalité des faits que le monde sensible est capable de présenter, n'est-elle plus maintenant que l'expression restreinte d'une classe déterminée de ces faits? J'en vois la cause dans des considérations générales tirées de la nature même de l'art. On sait qu'en poésie le véritable

objet de l'imitation est ce monde moral que crée autour de nous le développement des facultés et des passions propres à l'humanité. C'est dans cet ordre de faits, où tout est à la fois liberté par la volonté et nécessité par la raison , que le poète peut calculer les effets et reste maître de l'impression qu'il veut produire. Hors de cette sphère des causes intelligentes, la difficulté d'intéresser augmente d'autant plus que les faits exprimés s'éloignent davantage de l'homme ; et c'est presque toujours en les rattachant à son histoire, que le poète parvient à leur donner un intérêt qu'ils n'exciteraient pas par eux-mêmes. Ainsi, dans tous les cas où la poésie descriptive ne paraît qu'à la suite d'événements dont l'humanité fait partie , l'intérêt qui s'attache à la description dépend déjà de sa liaison avec cet ordre antérieur de faits que le poète retrace; mais quand la description reste isolée de toute relation semblable , il faut que la nature de l'objet supplée à la perte de cet avantage. Or, on chercherait vainement ailleurs que dans les scènes grandes et variées du monde physique, ce charme qui les fait se suffire à elles-mêmes et satisfaire, à force d'images, l'esprit avide d'é-

motions et d'idées. Quand l'homme disparaît de la scène poétique, il n'y peut être remplacé que par ce qu'il y a de plus étonnant dans le monde après son intelligence, le spectacle de la nature. Nous allons voir d'ailleurs que ce spectacle est pour l'homme civilisé le seul qu'un résultat de cette civilisation l'oblige de rechercher et d'aimer pour lui-môme , le seul dont le prix semble augmenter à ses yeux par l'effet même des causes qui l'en éloignent.

Quant au fait qui sert de base à cette explication, il est constaté par l'exemple des poètes descriptifs de toutes les nations. H suffit de les lire, pour se convaincre que toutes les descriptions spéciales et isolées d'objets physiques dont l'ensemble constitue le genre qu'on nomme descriptif, sont réellement empruntées au spectacle de la nature. Jamais on n'a songé à décrire isolément el pour eux-mêmes les créations des arts , les productions de l'industrie humaine , etc.

Il est bon de faire observer qu'aux yeux de quelques littérateurs, la poésie descriptive semble consister tout entière dans la partie spéciale qui a pour objet la reproduction des scènes de la na-

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ture-paysage ' . Nous avons combattu ailleurs cette opinion , et il nous semble que toutes les explications données jusqu'ici font de plus en plus sentir la nécessité de la repousser ^ Peut-être en effet le terme de poésie descriptive fut-il employé dans l'origine pour désigner cette partie spéciale de son domaine. Plus tard on lui donna le nom plus exact de genre descriplif , et nous la désignerons d'une manière plus précise encore par le terme de poésie de paysage , analogue cà celui dont se servent les critiques allemands ( Landschaftsdichtîmnst, Landschaflsmalcrei ).

Quelque naturel que puisse paraître un genre poétique fondé sur l'expression d'un ordre de faits aussi général et aussi remarquable , l'origine n'en

1 M. de Châteaubriaiifl, par exemple, dont nous rapporterons tout à l'heure les propres paroles.

- Nous sommes fondé à croire que notre opinion est aussi celle de la Société savante à laquelle nous avons l'honneur d'adresser cet écrit. C'est un fait généralement connu, qu3 les anciens, riches en modèles de poésie descriptive, n'ont pas eu de poésie de paysage; et, puisque dans l'énoncé de la question, on invite à choisir dans la littérature ancienne des exemples de poésie descriptive, c'est qu'on a reconnu, sans doute , que de ces deux genres l'un était compris dans l'autre, mais ne le constituait pas en entier.

est rien moins qu'ancienne. Nous avons déjà dit que l'emploi des descriptions remontait aussi haut que l'art poétique lui-même ; mais des descriptions , quelque fréquentes qu'on les suppose , jetées dans un système de composition étranger et n'y jouant qu'un rôle accessoire , ne constituent pas le genre spécial que nous étudions. Il s'établit en Europe vers le milieu du dernier siècle , et les premiers modèles en furent donnés par des poètes allemands et anglais , bientôt imités par les français. Ses succès furent rapides , en France surtout, 01^1 la fin de ce même siècle vit éclore une foule de poèmes du genre descriptif, dont le spectacle de la nature fut presque toujours l'objet. Il n'est pas inutile , pour la connaissance du genre , de rappeler quelques-unes des critiques auxquelles il fut en butte h cette époque. Voici comment s'exprimait sur son compte un littérateur célèbre du dernier siècle'.

« Ce qu'on appelle aujourd'hui en poésie le genre "descriptif, n'était pas connu des anciens. C'est

' Marmontcl , cité par l'Encyclopédie métliodique , Dictionnaire de grammaire au mol Descriptif.

» une innovation moderne que n'approuvent guère,

»à ce qu'il me semble, la raison ni le goût

» Dans tous les genres de poésie tels que l'épopée, » le poème didactique , la poésie dramatique, etc. , »et dans les genres analogues, la description peut «trouver sa place. Mais qu'un poème sans objet, » sans dessein , soit une suite de descriptions que «rien n'amène ; que le poète, en regardant autour »de lui, décrive tout ce qui se présente , pour le » seul plaisir de décrire ; s'il ne se lasse pas lui- »méme, il peut être assuré de lasser bientôt ses

"lecteurs Il arrive à tous les hommes de

«décrire en parlant de ce qui les intéresse ; et la «description est liée avec un récit qui l'amène, «avec une intention d'instruire ou de persuader , » avec un intérêt qui lui sert de motif. Mais ce qui » n'arrive à personne , dans aucune situation , » c'est de décrire pour décrire, et de décrire encore « après avoir décrit , sans autre cause que la moxbilité du regard et de la pensée ; et comme en » nous disant : Vous venez de voir la tempête ,

« vous allez voir le calme et la sérénité Un

» poème descriptif n'est que le recueil des études » d'un poète qui exerce ses crayons et se prépare

» à jeter dans un ouvrage régulier les beautés d'un «style harmonieux et pittoresque. »

On remarque d'abord dans cette critique qu'elle porte sur l'abus bien plus que sur l'emploi du genre , et sous ce rapport sa justesse ne saurait être contestée. Du reste, elle paraîtra très-naturelle et très-conséquente à tous ceux qui connaissent les principes de l'ancienne école française. On avait pris en Frsnce pour dsvise poétique ce fameux précepte du législateur du Parnasse :

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.

Dans toute composition jwétique , on cherchait et l'on voulait trouver un but d'utilité pratique sur lequel on fondait la vocation du poète ; et Marmontel, en proscrivant un genre qui ne parle qu'au sentiment et à l'imagination , ne faisait qu'appliquer une règle généralement admise de son temps. Réfuter son opinion serait donc combattre le principe sur lequel elle repose, et une telle discussion sortirait du plan et des bornes de ce discours. Nous nous contenterons de répondre que l'objet de la poésie n'est point en entier là où le critique le place ; que la notion du beau sur laquelle l'art se fonde , est très-distincte de celle de l'utile que la

science a pour objet ; que tout but pratique, considéré comme caractère essentiel de l'art , est en dehors de sa vraie nature ; et qu'imposer au poète l'obligation de s'adresser à toutes nos facultés , c'est lui ôter les moyens d'en satisfaire aucune.

Passons à la discussion du fait le plus remarquable dans l'histoire du genre qui nous occupe, et le plus important pour sa connaissance, parce qu'expliquer ce fait, c'est expliquer l'origine même du genre.

Les anciens , qui nous ont laissé de si beaux modèles de poésie descriptive, n'ont pas eu de poésie de paysage. C'est un point sur lequel tous les littérateurs sont d'accord. Quelle en peut être la cause ? Deux écrivains célèbres en proposent chacun une explication. Quelque imposante que soit l'autorité de leur nom, nous oserons les combattre, et en soumettre une troisième au jugement des lecteurs.

M. de Chateaubriand (Génie du christianisme, 2« partie, livre IV, chap. 1 ) constate d'abord ce fait général, que les anciens n'ont pas eu de poésie de paysage : «Le plus grand et le premier vice de »la mythologie, dit-il, était d'abord de rapetisser

» la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve «incontestable de ce fait, c'est que la poésie que » nous appelons descriptive a été inconnue de l'an- «tiquité *. Les poètes mêmes qui ont chanté la » nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en «ont point fait de descriphon dans le sens que » nous attachons à ce mot. Ils nous ont sans doute » laissé d'admirables peintures des travaux , des «mœurs et du bonheur de la vie rustique; mais « quanta ces tableaux des campagnes, des saisons, «des accidents du ciel , qui ont enrichi la muse «moderne, on en trouve à peine quelques traces «dans leurs écrits.» — Puis il en recherche la cause et en donne l'explication suivante : «On ne » peut guère supposer que des hommes aussi sen- » sibles que les anciens aient manqué d'yeux pour «voir la nature et de talent pour la peindre, si «quelque cause puissante ne les avait aveuglés.

' On objecta à M. de Chateaubriand les belles descriptions dont sont pleins les auteurs anciens. 11 répondit (note sur le passage cité) que, par le ternie de poésie descriptive, il n'entendait désigner que la description spéciale de la nature, la poésie de paysaye. C'est l'opinion que nous lui prêtions tout à l'heure.

»0r, cette cause était la mythologie qui, peuplant » l'univers d'élésiants fantômes, ôtait à la création

cl '

» sa gravité, sa grandeur et sa solitude. Il a fallu «que le christianisme vînt chasser tout ce peuple » de faunes, de satyres et de nymphes, pour rendre » aux grottes leur silence, et aux bois leur rêveries. »... Le spectacle de l'univers ne pouvait faire » sentir aux Grecs et aux Romains les émotions « qu'il porte à nos âmes . . . Les anciens ne voyaient )' partout qu'une uniforme machine d'opéra, etc.» Cette assertion est développée dans le reste du chapitre, et soutenue par toute la magie de ce style qui persuade presque là même oi^i il ne saurait convaincre. Plusieurs objections cependant se présentent. D'abord on se rend difficilement raison de cette influence que l'auteur attribue au système religieux des anciens sur le spectacle de la nature. La foi à des êtres chargés d'en habiter les productions, peut ôter à ce spectacle une partie de sa majesté, mais non pas son attrait; or, ce qui frappe surtout dans la poésie des anciens, c'est le manque de cet amour pour la nature, qui se fait sentir dans celle des modernes. Une objection plus générale se puise daijs l'histoire même de la poésie de pay-

sage. La liltérature des siècles où le christianisme a le plus été en honneur, offre à peine des traces d'un genre auquel on veut que son influence ait donné naissance. Les poètes du moyen âge ne l'ont point connu, tout religieux qu'ils étaient ; et le seul que l'on pourrait excepter, Ossian, ne fut point éclairé par les lumières du christianisme. Si d'ailleurs l'on recherche dans quelles circonstances ce genre a pris naissance, oh le verra se développer au sein d'une société blasée sur les vérités de la Religion , en France au milieu de ce xviiie siècle, si fameux par son esprit de doute et d'incrédulité. De telles contradictions ne sontelles point une réfutation de l'hypothèse qui y conduit? La religion chrétienne peut avoir eu sa part d'influence dans le fait dont nous cherchons l'explication ; mais nous verrons que cette influence s'est combinée avec l'action de causes plus générales et plus immédiates.

Un autre écrivain que ses profondes réflexions sur l'art ont élevé comme critique presqu'à la hauteur où ses ouvrages l'avaient déjà placé comme poète, Schiller, a proposé du même fait une explication toute différente, il la puise dans ces considé-

rations générales d'esthétique, on les critiques de sa nation aiment tant à s'élever et parfois à se perdre. Selon lui, les anciens n'ont pas eu de poésie de paysage, parce qu'ils n'ont pas cru que ce genre comportât l'application des vrais principes de l'art. Essayons d'analyser la série abstraite de raisonnements à l'aide desquels le critique parvient à cette conclusion. Il est indispensable de les connaître pour apprécier le mérite du résultat.

«La poésie, dit Schiller', est l'art de transporter «le lecteur, par le jeu libre de son imagination, »dans une situation d'âme déterminée. Pour at- » teindre ce but, le poète a une double tâche à » remplir. Il faut : 1 oque sans toucher à sa liberté «d'action, il fixe la direction que prendra l'ima- «gination du lecteur ; 2» que par le libre exercice » de cette faculté, il produise dans l'âme un sen- »timent donné.

» La première de ces conditions n'est possible »que d'une façon. Le poète ne doit prescrire à » l'imagination du lecteur d'autre marche que celle

* Notice sur les poésies de Maltliison, tom. XVII de l'édition de Garlsruhe.

» qu'elle eût prise en vertu de sa liberté propre. » Pour y parvenir, il faut donc qu'il juge et prévoie » cette marche d'avance. Or, l'imagination n'est » déterminée dans l'exercice de son activité, que «par une loi particulière de sa nature, l'asso- » dation dis idées, fait empirique, variable d'in- »divldu cà individu, et par conséquent hors du "domaine de l'art. Pour rendre général et con- "Stant le résultat de cet exercice, il faut donc " transporter la nécessité de ce résultat du dedans » au dehors , c'est-à-dire , chercher dans Vobjet » cette nécessité, et pour ainsi dire cette tUiermi- «nabilité d'effet que la nature du sujet ne com- » porte pas; car, hors du fait empirique de l'as- « sociation des idées, l'imagination ne se soumet » qu'à la force et à la nécessité naturelle des choses. » C'est donc en s'en tenant aux faits extérieurs, >'en se plaçant en dehors de toute existence indi- » viduelle, en assujettissant enfin sa propre ima- «ginalion aux lois qui déterminent l'exercice de » cette faculté chez les autres , que le poète est » sûr de parvenir à un résultat général , et de di- » riger vers un but prévu l'imagination de son "lecteur, sans attenter en rien à sa liberté et

«sans que l'effet obtenu cesse d'appartenir en » quelque sorte à ce dernier.

»La seconde des conditions énoncées consiste à » produire, par le moyen de cette direction donnée »à l'imagination, un effet donné sur sa sensibilité. «Elle exige, comme la première, une gènèrahté «dans le résultat obtenu, quand dans la réalité » la même cause morale agit diversement d'individu »à individu, et sur le même individu lui-même, » suivant les différences de caractère, d'organi- «sation, d'éducation, de lieu, d'époque, etc. Le «poète surmontera cette difficulté en réglant sa » propre manière de sentir sur les facultés com- » munes de Vespèce, et non sur les qualités par- «ticulières de Vindividu, en faisant pour ainsi • dire taire en lui tout ce qui constitue sa person- » nalité, pour n'admettre que les rapports généraux «qui la lient à ses semblables. Qu'il sente en sa «qualité ùlwmme, et ce qu'il aura senti, tous les «hommes l'éprouveront après lui, tous ceux du » moins chez lesquels le caractère de l'humanité se «retrouve.

« Ces réflexions amènent à penser que le do- «maine des beaux-arts, et en particulier celui de

» la poésie, doit se borner à la représentation des » phénomènes de l'ordre moral, de ceux dans les- » quels l'homme est partie. Là seulement existe «dans l'enchaînement des faits, cette loi de néces- «sité hors de laquelle, ou le poète perd la faculté »de déterminer un effet, ou le lecteur perd le » libre exercice de son imagination. Dans le monde >• physique, toute dépendance, toute corrélation «nécessaire des faits disparaît, chaque être a son «existence individuelle, et il y a bien coexistence, » mais non, comme dans les phénomènes de l'or- » dre moral , dépendance rationnelle des faits. » Le poète se trouve donc ici dans celte allerna- » tive : ou, pour parvenir au but qu'il se propose , »il réglera lui-même d'une manière arbitraire « l'ordre et la succession des phénomènes qu'il «décrit; ou bien il les laissera tels qu'ils sont, « vagues et irréguliers de leur nature. Dans le pre- »mier cas, le lecteur perdra le libre exercice de *son imagination ; dans le second, le poète perdra «la faculté de déterminer l'effet produit. Or, «comme on l'a déjà dit, c'est dans la réunion de «ces deux conditions que consiste essentiellement » l'art.

» Ce furent, ajoute Schiller, ces considérations » qui portèrent vraisembiai^lement les anciens à «borner la poésie, comme la peinture', à la re-" «présentation des faits relatifs à l'humanité , les » seuls qui leur parussent offrir cette régularité »et cette coordination qu'exige le but des arts. » La poésie de paysage dut rester étrangère à leurs » poètes, parce qu'ils jugèrent qu'un genre qui » n'admettait pas l'application des principes de «l'art, devait être rejeté de son domaine.»

Telle est en résumé la théorie sur laquelle Schiller fonde son explication. Nous ne combattrons aucun des principes généraux posés par ce critique ; loin de là , nous admirerons cette vue haute et profonde jetée sur l'art, cette manière large d'en lier les phénomènes et d'en expliquer les effets. Mais la conclusion en est-elle plus exacte? Est-ce bien parce que les anciens ont reconnu tant de principes abstraits, qu'il:] ont repoussé de leur littérature un genre qui n'en admettait pas l'application, et les modernes ne l'auraient-ils adopté que parce qu'ils auraient

On pense généralement que les anciens n'eurent point de peinture de paysage.

été moins éclairés et moins habiles ? Ces idées de l'école prêtées aux poètes anciens s'accordent mal avec l'opinion que leurs écrits nous en donnent. Chez ce peuple, où la pratique de l'art précéda de tant de siècles sa théorie, oîi Homère parut 600 ans avant Aristote, tout, en poésie, partit de l'imagination, toutes les vérités dans les arts furent des vérités de sentiment , et jamais poète ne se laissa guider dans ses compositions par une théorie aussi subtile. Les critiques anciens eux-mêmes sont restés bien au-dessous de cette hauteur intellectuelle ; ils ont connu l'analyse de l'art, mais jamais ils ne se sont élevés jusqu'à sa métaphysique. Il suffit cà cet égard de citer Aristote. Or, c'est une métaphysique assez subtile que Schiller prête ici aux anciens, pour expliquer un fait qui a probablement une cause beaucoup plus prochaine. Plus on étudie les anciens, plus on se convainc que toute lacune dans leur littérature a sa source, non dans l'application d'une théorie , mais dans l'absence d'un besoin de l'intelligence. Ces peuples, vrais et naturels avant tout , n'exprimaient que ce qu'ils sentaient , mais aussi ne se refusaient guère àl'exprimer, et jamais, en littérature, uneabstrac-

tion n'eût prévalu chez eux sur un sentiment. Si la poésie de paysage leur fut étrangère , ce n'est pas qu'ils l'aient repoussée par la théorie après l'avoir conçue par l'imagination ; c'est qu'ils n'en ont jamais éprouvé le besoin , c'est qu'elle est restée en dehors du cercle de leurs jouissances intellectuelles. Tel est, selon nous, le premier fait qui doit servir de point de départ dans cette recherche. En remontant à sa cause , on résoudra plus sûrement le problème qu'en basant celle solution sur une hypothèse métaphysique. Or, cette cause , nousia plaçons dans des différences assignables entre les positions sociales respectives des deux peuples et dans les résultais de leur civilisation. Expliquons et développons cette idée.

Si , dans une même société , tous les hommes montraient le même goût pour le spectacle de la nature ; si , dans toutes les conditions d'existence sociale , un besoin pressant les entraînait vers le genre d'émotions qu'il procure, il faudrait mettre ce besoin au nombre des sentiments primitifs propres à l'espèce ; et , dans ce cas , l'on concevrait difficilement qu'un peuple entier en pût être presque dépourvu. Mais qui ne sait combien est borné

le nombre de ceux chez lesquels ce besoin se manifeste , el qu'aux yeux de la multitude la nature n'est que la matière, ses forces un obstacle physique à vaincre , et son spectacle un livre écrit en caractères inintelligibles, que l'œil et l'esprit considèrent avec une égale indifférence "? Il y a donc une individualité quelconque dans le sentiment qui nous porte vers elle ; une organisation particulière, l'éducation , les circonstances le développent et sans doute aussi le l'ont disparaître. Or, ce qui est vrai des individus , ne l'est pas moins des nations. 11 existe aussi pour elles une manière d'être, une éducation sociale déterminées , qui réagissent sur leur caractère et sur leurs facultés ; et, dès qu'un genre de sentiments n'est point lié pour ainsi dire à la notion de l'espèce , rien ne s'oppose à ce qu'on en conçoive la suppression chez elles , par l'effet des causes générales qui influent sur le développement de nos facultés.

L'homme peut être conçu dans une double relation avec la nature. Dans cet état abstrait qu'on a nommé état de nature, ou plutôt dans l'état réel qui s'en rapprochele plus, on le voit jetéau milieu d'elle et faisant comme partie de l'ordre de faits

qui la composent. Son existence , comme celle de l'animal , de la plante , est un phénomène compris dans la généralité de ses lois. Au dedans nul sentiment factice , au dehors nulle habitude sociale ne l'en éloignent. Si les grands effets du monde physique l'étonnent ou l'effraient parfois, c'est par l'influence qu'ils exercent sur son bien-être ; mais il ne sent pas , il ne juge pas hors de lui la nature ; car son existence s'identifie avec la sienne , il est nature lui-même. Cet état primitif est modifié dans les premiers temps de sa vie sociale. Des facultés, des idées nouvelles se développent, l'ordre des faits moraux s'étend , et les rapports de l'homme avec la nature diminuent à mesure que ses rapports avec la société se multiplient. Toutefois, rien d'essentiel n'est encore changé dans les premiers de ces rapports. C'est toujours de trop près que l'homme voit la nature , pour qu'il puisse la juger ; c'est trop habituellement qu'il la rencontre, pour qu'il en sente l'absence.

Mais l'homme suit sa vocation. La civilisation commencée marche et l'entraîne avec elle ; et ses progrès finissent par amener un état de choses où tout a changé de ce qui vient d'être décrit. Au

dehors une vie sédentaire , des devoirs sociaux , des habitudes domestiques , l'obstacle physique de ses propres habitations , le séparent de la nature. Au dedans , une révolution plus grande encore s'opère. Du contact des membres de la société naissent une foule d'idées et de besoins qui ont les nouveaux rapports de cette société pour objet. Les sentiments primitifs naturels à l'homme disparaissent presque sous la foule de ceux que les conventions arbitraires font naître. Des usages , des convenances l'enchaînent de mille manières , disposent de toutes ses actions , règlent tous ses mouvements , mettent partout ses propres actions en contraste avec ses désirs et ses pensées ; et quand , au milieu de cette société transportée si loin de la nature, l'homme, ou du moins l'homme qui pense, jette les yeux sur lui-même , il croit se voir dans un de ces verres d'optique qui ne renvoient à l'œil , au lieu de l'image de l'objet, qu'une copie étrange et défigurée.

Mais de cette nouvelle relation avec la nature, naît aussi dans l'homme un sentiment nouveau pour elle. D'abord , à force de s'en éloigner, il acquiert la possibilité de la voir, à peu près comme,

pour juger des proportions et de la figure d'un corps, l'œil a besoin de s'en placer à distance. Il ne l'apercevait pas tant qu'il en faisait partie ; à présent qu'elle s'est détachée de son existence, elle devient objet pour lui. En même temps le sentiment de ses beautés , l'amour de son spectacle , naissent de la nouvelle position où il s'est placé. Au milieu de ces rapports factices , de cette vie de convention que l'homme s'est créée , la notion du vrai reste au fond des cœurs; et pour ceux qu'une organisation plus heureuse , qu'une sensibilité plus vive, ou qu'une éducation mieux dirigée placent hors du cercle vulgaire, cette notion devient un besoin. On sent l'absence de la nature, on veut la retrouver; et , plus elle est devenue étrangère , plus ses apparitions surprennent et charment. Alors les scènes du monde physique ne plaisent pas seulement , comme un vaste tableau offert à l'œil , par la grandeur des phénomènes, la variété des objets, l'éclat et l'harmonie des couleurs. L'esprit y retrouve l'emblème caché d'un ordre de choses dont il regrette la perle. Cet assemblage d'existences individuelles et indépendantes , ces êtres qui n'obéissent qu'aux lois de leur organisation et

suivent invariablement la marche que leur trace leur nature , semblent l'expression de la vérité générale et éternelle dans les choses. D'un monde d'arbitraire et de convention, on se sent transporté dans un monde de réalité et de fixité ; là tout est étroit , faux ou contradictoire ; ici tout est grand , conséquent et plein d'harmonie. Le spectacle de la nature n'est plus seulement un plaisir pour les sens , m.ais la satisfaction d'un besoin inpérieux de l'âme; et cette longue dissonnance, ce perpétuel combat entre l'idéal et le positif, entre l'imagination et la vie , que développe et nourrit l'influence de l'ordre social , semble s'expliquer seulement à la vue de la nature , et s'y résoudre en un noble et ravissant accord.

Si ces réflexions sont justes , il ne sera pas difficile d'y trouver la vraie solution de la difficulté qui nous occupe. Les anciens furent beaucoup plus voisins que nous de la première des conditions d'existence sociale que nous venons de décrire. Au dehors, leur genre de vie , leurs mœurs, leurs usages les mettaient bien plus en contact avec la nature ; au dedans , les i-apports moraux de leur société, moins compliqués et moins factices, ne les

en éloignaient pas au même degré . C'est un fait sur lequel la moindre connaissance de l'antiquité ne laisse guère subsister de doute. Mais, précisément parce qu'ils sentaient davantage avec la nature, parce qu'ils vivaient d'une manière plus intime avec elle , et qu'ils la possédaient pour ainsi dire dans toute sa réalité , ils éprouvèrent moins le besoin d'en retrouver le spectacle dans leur poésie. Par la raison contraire , c'est en s'éloignant d'elle que les modernes ont appris à la regretter, à chérir et à rechercher son image, et cette différence dans la position sociale des deux peuples devient la cause de celle qu'on remarque à cet égard dans leur littérature.

Cette vérité deviendra plus sensible si l'on se fixe sur quelques autres circonstances particulières au génie et à la civilisation de ces mêmes peuples. Parmi les modernes , l'amour pour le spectacle de la nature , et par conséquent pour la poésie de paysage , semble tenir de très-près au penchant mélancolique de l'esprit , et souvent même en dépendre. C'est une assertion qu'il est facile de vérifier sur la plupart des compositions poétiques de ce genre , et dont la théorie rend

d'ailleurs très-bien compte. Or, on a déjà remarqué ' que le penchant mélancolique de l'esprit , si commun parmi les peuples modernes, était étranger ou très-rare dans l'antiquité. Ce penchant, né dans l'Occident de l'influence du climat, de l'action d'un état social qui repousse le développement des forces physiques de la vie, pour exalter d'autant plus l'activité de l'imagination , surtout d'une religion qui, détachant de la vie humaine tous ses intérêts positifs, tous ses mobiles terrestres , en transporte dans un monde intellectuel l'objet et la fin (et c'est ici que nous placerons cette part d'influence que nous accordions tout à l'heure au christianisme ) ; ce penchant , disonsnous , fut repoussé , par toutes les causes contraires , de l'existence des peuples anciens , par la nature de leur climat , par leur religion sensuelle, par leurs institutions fortes, qui s'emparaient exclusivement des forces de la vie et les dirigeaient toutes vers un but positif, la conservation et l'agrandissement de leur état politique. Il y a donc, dans

• Madame de Staël ; De Vinfl. de la litt. sur les instit., et plusieurs autres écrits.

cette absence chez les anciens d'un sentiment qui a puissamment influé parmi les modernes sur le développement de la poésie de paysage , un motif de plus pour rapporter à la différence des civilisations le manque de ce même genre dans la littérature des premiers. En général , tout ce qu'il y a d'idéal dans le caractère moderne, tout ce qui jette hors des routes positives de la vie , semble en liaison intime avec le goût pour la poésie de paysage. Le spectacle de la nature , qui ne dit rien d'une manière précise, exprime d'autant mieux ces besoins vagues de l'âme qui n'ont point d'objet déterminé dans le monde sensible.

C'est même dans cette relation constante qu'il faut probablement chercher l'explication d'un fait en apparence peu favorable à l'opinion qui vient d'être émise touchant l'origine de la poésie de paysage. Les nations du Midi ( Italiens et Espagnols ) n'ont presque pas de poésie de ce genre. Chez eux cependant , ce n'est pas la nature qu'on peut accuser de n'en pas inspirer le goût; mais ces peuples n'offrent que des traces de ce penchant mélancolique de l'âme qui caractérise le Nord et l'Occident. Quelle qu'en soit la cause , le fait se

vérifie à chaque instant dans leurs mœurs , comme dans leur littérature. Par une conséquence analogue , les nations chez lesquelles s'en manifeste le plus fortement l'existence, montrent aussi le plus de goût pour le spectacle de la nature. Les Allemands, sous l'un et l'autre rapport, marchent à la tête de la littérature européenne ; les Anglais les suivent , et les Français semblent tenir ici , comme par leur position géographique , le milieu entre l'Allemagne et l'Italie.

Au reste , la relation que nous venons d'établir entre les rapports sociaux et le goût pour la poésie de paysage , paraît si naturelle , qu'on la remarque dans certains cas chez les peuples anciens euxmêmes ; partout où la cause existe, les effets se manifestent à sa suite. Les Romains, vers leur plus haut degré de culture intellectuelle et de puissance politique , montrent bien plus que les Grecs ce goût réfléchi pour la nature , qu'une civilisation raffinée semble amener à sa suite. Virgile et Horace, entourés à la cour d'Auguste de tous les résultats d'un ordre social très-perfectionné , et soumis aussi à toutes ses influences , sentent ce besoin de la nature qui les fuit, et expriment dans

leurs vers le sentiment qu'elle leur inspire. Qui ne connaît le beau passage où le chantre des Géorgiques appelle de tous ses vœux le spectacle de la nature ?

Sin has ne possim naturœ accedere partes Frigidus obstiterit circùm pr?ecordia sanguis , Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes ; Fluniina amem sylvasque inglorius. 0 ubi campi, Sperchiusque , et virginibus bacchata Lacsenis Taygeta ! ô qui me gelidis in vallibus Hgemi Sistat , et ingenti ramorum protegat umbrâ M

Et ces vers dans lesquels Horace exprime, moins en poète il est vrai qu'en philosophe , la même idée:

0 rus quando ego te adspiciam ! quandoque licebit Nunc veterum libris , nunc somno et inertibus horis Ducere sollicitae jucunda oblivia vitse ^ !

Sans doute ce n'est point là de la poésie de paysage ; mais l'origine en est dans le sentiment que ces vers retracent. M. de Chateaubriand ' a remarqué qu'un autre poète latin , Lucain , à tra-

^ Géorg., liv. II.

2 Sat. VI, liv. II.

3 Dans le chapitre^cité.

vers tous les défauts de son style , avait seul su donner à ses tableaux de la nature quelques-unes des couleurs modernes. C'est queLucain, jeté dans un ordre social déjà très-compliqué , avait appris de lui à sentir cette nature qu'il peignait. Mais de tels exemples , très-rares dans la littérature des Latins, le sont encore plus dans celle des Grecs. En général , ce que les anciens paraissent avoir éprouvé du spectacle de la nature , c'est le plaisir, l'étonnement , l'admiration. Les modernes seuls ont su la peindre avec amour; ils ont vu en elle , non cette puissance d'effets qui frappe l'imagination , non cette dispensatrice des bienfaits de la Providence que la raison apprécie , mais cette beauté idéale qui se manifeste au sentiment.

Enfin , nous avons déjà fait remarquer que , même parmi les peuples modernes , le goût pour la poésie de paysage n'a pas toujours été également répandu. Les poètes du moyen âge , qui vivaient dans un ordre de choses correspondant à quelques égards à l'état de civilisation des anciens, n'en offrent presque pas de traces, et c'est vers le milieu du dernier siècle , c'est-à-dire à l'époque la plus avancée de la civilisation moderne, que ce

goût a pris un développement marqué. N'y auraitil dans ces deux faits qu'un simple rapport de coïncidence, et n'est-il pas plus raisonnable de faire servir l'un à l'explication de l'autre ?

De l'ensemble de cette discussion nous tirerons cette conséquence , que le goût pour la poésie de paysage a pris naissance, parmi les modernes, dans les résultats d'une civilisation dont les rapports factices ont éloigné l'homme de la nature , et créé, pour son intelligence, des penchants qui lui en rendent l'image plus nécessaire ; et qu'il faut expliquer par l'état différent de la civilisation des anciens , l'absence de ce même genre dans leur littérature.

Maintenant que l'origine du genre est expliquée, achevons de faire connaître les autres particularités qui le distinguent , et de compléter ainsi la partie théorique de son histoire. Jusqu'ici nous n'avons considéré la poésie de paysage que dans son caractère général , c'est-à-dire comme ayant pour objet de reproduire par la description les scènes de la nature physique ; et dans une autre partie de cet écrit , nous avons exposé les règles d'où dépend , quant à la vérité et à la fidélité , le mérite de telles descriptions. Mais les ressources

de la poésie de paysage ne se bornent pas là. Si le poète était réduit au rôle du peintre , s'il n'avait, comme lui , qu'à copier pour les yeux , sans jamais intéresser l'esprit , les bornes du genre finiraient par paraître bien étroites. Montrons par quels moyens l'art en agrandit l'étendue ; comment les plaisirs de l'imagination servent ici à satisfaire les besoins du jugement, et comment , par l'emploi des images , le poète doit arriver aux idées.

C'est par cette route indirecte que le critique dont nous citions tout à l'heure l'opinion , après avoir repoussé ce genre du domaine de l'art , tâchait ensuite de l'y faire rentrer. Schiller' n'apercevait pas dans les scènes de la nature-paysage , considérées en elles-mêmes , cette loi de dépen-

iA vj;r .'J^ ta- Ja ..:.

* Schiller distingue la représentation symbolique des sentiments, de celle des idées. 11 attribue la première au rhj Ihme poétique, et veut que le poète produise par l'harmonie musicale des sons, un effet analogue à celui du musicien qui représente par l'accord et la succession des tons , des sentiments, au moins quant à leur forme. Tel peut être, en effet, l'objet de la musique ; mais Ici ne saurait être le but de la poésie, parce qu'elle manque de moyens pour l'atteindre. Reculer aussi loin les limites de la théorie , n'est point agrandir l'art; c'est rendre l'application impossible.

dance qui fournit seule au poète le moyen d'en déterminer l'effet. Mais ces mêmes scènes , considérées comme symbole de phénomènes de l'ordre moral ( de sentiments et d'idées ) , lui semblaient participer au caractère de fixité propre à ces derniers , et rentrer sous ce rapport dans le domaine de la vraie poésie. Sans adopter toutes les distinctions de son analyse , expliquons ce point de vue, très-important dans l'art du poète paysagiste.

Sans doute il n'y a dans la nature que des phénomènes accidentels de forme et de couleur, et ces phénomènes ne sont pas liés, comme dans l'ordre moral, par ces relations nécessaires, basées sur la qualité des êtres intelligents. Mais une opération particulière de l'esprit peut, jusqu'à un certain degré, les y conduire. Le spectateur qui contemple la nature, s'il joint à une imagination vive de plus hautes facultés intellectuelles , ne se contente pas de reposer sa vue sur cette variété de scènes , ce brillant éclat de couleurs , cette disposition pittoresque des objets, que l'œil saisit d'abord dans un paysage. Il tâche de soumettre toutes ces existences, qui ne semblent dépendre que du hasard , à la législation supérieure de sa propre raison.

Par une opération symbolique de l'esprit, il conçoit dans leurs relations mutuelles ces principes de dépendance aux(piels le monde moral est soumis , et ramène à une môme explication la diversité des phénomènes qui composent deux ordres de faits en apparence si distincts. Alors chaque objet semble se présentera lui sous deux aspects dilFérents, et parler, pour ainsi dire , à sa raison un double langage. H interprète ce tableau mobile et varié de la nature ; les scènes de la vie humaine , les effets des passions , les désordres du monde social viennent se réfléchir, comme dans un miroir, dans la variété de phénomènes qu'elle lui présente ; il les lie et les explique , et chacun des faits de l'ordre physique devient à ses yeux l'expression d'une vérité de l'ordre moral. Plus dansun tel spectateur la sensibilité aura d'énergie, l'imagination de force et d'éclat , l'esprit de profondeur et délemiue , plus aussi ces rapports secrets , ces emblèmes cachés qui lient deux grands ordres de faits, se manifesteront à son intelligence avec abondance et clarté. La nature, comme une révélation divine, parlera d'autant plus que la sensibilité du cœur et l'élévation de l'esprit rendront plus dignes de la

comprendre ; et l'âme , comme le cristal , se laissera d'autant plus pénétrer par sa lumière , que sa propre surface sera plus nette et plus pure.

Or, telle est ici la tâche du poète , qu'il doit aider dans cette opération symbolique l'imagination du lecteur, indiquera son intelligence ces rapports généraux que la contemplation de l'objet y fait découvrir, mais qu'un coup d'œil rapide jeté sur sa copie n'y manifesterait pas. Toutefois, ici même son art a de justes bornes ; il faut qu'il indique ces justes rapports , avons-nous dit , et non pas qu'il les développe ; car souvent en épuisant son sujet , en finissant pour ainsi dire ce qu'il ne doit qu'ébaucher, loin d'ajouter à l'effet poétique , il risquerait de le détruire. De tels rapprochements de faits n'ont jamais qu'une vérité générale et d'ensemble, que toute analyse altère ou réduit, et d'où dépend précisément leur effet sur l'imagination. Aperçus d'en haut, c'est un abîme sans fond où le regard se plonge ; vus de plus près , c'est un espace fini dont l'œil suit aisément le contour et les limites. Il faut que l'imagination soit ébranlée plutôt que satisfaite , et que les pensées du poète, comme les chants des musiciens, ré-

veillent en nous une faculté abstraite d'émotions, une puissance infinie d'idées, à laquelle chaque lecteur donne ensuite une signification déterminée '.

C'est en appliquant ces principes à la poésie de paysage , que les poètes modernes ont agrandi sa sphère , et rattaché ce genre isolé aux hautes combinaisons de l'art. Ajoutons toutefois que celte branche de la poésie descriptive n'est point la seule qui en admette l'application ; seulement elle offre un degré de plus de facilité et de convenance. A chaque instant, dans. les descriptions des grands hommes modernes , sous quelque forme qu'ils aient d'ailleurs composé , on sent cette reproduc-

' Nous exprimons ces propositions dans un langage abstrait et général, parce qu'ici toute spécialité donnée à l'idée lui ferait perdre nécessairement do son étendue. A ceux qui voudront achever de s'éclairer par un exemple sur le sens de nos réflexions , nous citerons un morceau de Schiller (Der Spazier'jang, la Promenade, dans le recueil de ses poésies) où l'application est évidente et faite par un maître. Aux tableaux variés des scènes de la nature, le poète fait succéder la peinture des faits de l'ordre moral auxquels elles peuvent servir d'emblème, et passe des uns aux autres avec un charme inexprimable, sans paraître sortir du cercle physique des faits que lui traçait son titre.

tion (les idées par les images qui semble faire , de Ja description même , moins l'objet de l'art que le moyen d'arriver à de plus beaux effets. Pour n'en citer qu'un exemple, voyez le Tasse, dans sa peinture des jardins d'x\rmide, passant des objets physiques des sens aux idées dont ils réveillent la trace , et retrouvant toute la vie humaine dans l'emblème d'une rose '.

Mais le poète descriptif doit se préserver ici d'un défaut auquel l'application de ces mêmes principes peut conduire assez naturellement, l'affectation et la recherche. Sans doute , la nature parle à l'intelligence; mais, comme nous le disions tout à l'heure , elle ne parle qu'une langue générale ; et quand le poète , renchérissant sur les rapports

Deh mira (egli cantô) spuntar la rosa, Dal verde suo modesta e verginella, Che mezzo aperla ancora e mezzo ascosa , Quanto si mostra men, tanto e più bella.

Cosi Irapassa al Irapassar d'un giorno Dclla vila mortal il fiorc e '1 verde ; iNè perché faccia indietro April ritorno, Si rinfiora ella mai, ne si rinverde, etc.

{Canto 16.)

d'ensemble qu'elle peut offrir , veut en faire une analyse scientifique, au lieu d'un vrai rapprochement d'idées on n'a plus qu'un vain rapprochement de mots. Ce défaut est assez ordinaire aux poètes allemands. Doués à la fois d'un esprit métaphysique et d'un caractère sentimental, ils trouvent dans les faits les plus simples des sujets de pensées et d'émotions , et ils font parfois sur la nature des observations si subtiles , qu'on est étonné de leurs découvertes comme on le serait de la finesse d'organe de celui qui , pour parler avec le vulgaire , y verrait pousser l'herbe.

Enfin , un second genre d'affectation, pire peutêtre que le précédent , consiste dans l'affectation du sentiment qui nous porte vers la nature. Ce sentiment, pour intéresser, a besoin avant tout d'être vrai. Oiifind, au travers de l'enthousiasme que montre le poète , le lecteur aperçoit moins un besoin du cœur qu'un calcul de l'espri-t , toute illusion disparaît , et la poésie n'est plus qu'un vain assemblage de mots qui laisse froid pour son objet. D'ailleurs, celui que l'amour de la nature n'éclaire pas sur ses véritables beautés , méconnaîtra toujours son caractère et la présentera sous

un jour faux et maniéré. C'est le défaut des poètes français du dernier siècle. Comme à cette époque , grâce aux changements de la mode, la nature avait fini par être de mode à son tour, une foule d'auteurs s'étaient mis à l'imiter, sans vocation naturelle pour ce genre de poésie , et par le seul entraînement du goût du jour. De là , tant de descriptions de la nature qui nous la montrent sous toutes ses formes , excepté sous la véritable , et qui font regretter avant tout la réalité du sentiment dont le poète s'efforce de se montrer pénétré.

Nous venons de parcourir le domaine , et pour ainsi dire de mesurer les forces du genre. Il nous reste à parler des auteurs qui l'ont cultivé , et à leur en emprunter quelques exemples. Mais on sent que les bornes d'un écrit qui a pour but, non d'en faire l'histoire, mais d'en poser seulement les principes, ne nous permettront que des détails très-succincts sur ce sujet.

S'il fallait suivre ici l'ordre d'ancienneté, et si d'ailleurs ce point de littérature n'était sujet sous d'autres rapports à de graves difficultés ' , nous pla-

' Celles qu'on a justement élevées sur l'authenticité des poésies d'Ossian. Quelque pénible qu'il soit de renoncer à

— iM —

cerions à leur tête le plus singulier comme le plus célèbre des poètes du moyen âge, Ossian , non que les poésies qu'on lui attribue offrent les caractères extérieurs du genre que nous étudions : on sait qu'elles ont bien plus pour objet le récit de faits historiques, que la description des scènes du monde physique; mais si jamais la poésie descriptive a joué quelque rôle dans des compositions poétiques, si l'inlluence sur l'imagination du spectacle de la nature a jamais paru déterminer le talent du poète et le caractère de ses productions , c'est dans Ossian qu'un tel exemple nous est donné. Sous ce rapport seulement nous le rangeons dans

une croyance qui llaUe à ce point l'imagination, les faits parlent trop hautement. Sans renouveler ici une discussion clans laquelle tout a été dit, et où chacun s'est déjà fait une opinion, nous exprimerons seulement la nôtre. Nous croyons que les poésies publiées par Macpherson sous le nom d'Ossian, sont, à quelques passages près, l'œuvre exclusive de ce prétendu traducteur; mais qu'en les composant, il a pris pour modèle les chants des anciens bardes écossais dont il existait, de son temps, de nombreux vestiges dans le nord de l'Ecosse. Il n'est donc pas impossible, même en admettant une hypothèse aussi pou favoraljle à l'authenticité de ses productions, de juger l'ancien Ossian sur les imitations de son moderne interprète.

une classe à Laquelle il n'appartiendrait pas sous tout autre. Il semble, en lisant Ossian , que le génie du poète se soit formé en entier de la contemplation des phénomènes de la nature, et qu'un rapport plus intime unisse chez lui le monde des sens avec les impressions de l'âme. C'est dans la description de ces phénomènes qu'Ossian pnise ses plus heureuses pensées ; ses comparaisons leur sont toutes empruntées , et ses récits semblent n'avoir pour but que de ramener leur peinture. Le petit nombre d'idées religieuses qui se rencontrent dans ses vers ne sont qu'une expression plus poétique de leur effet sur son imagination. « Pour bien » comprendre Ossian , a dit un voyageur moderne, » il faut avoir visité soi-même les lieux où ses >' chants furent composés , avoir éprouvé les effets » du climat humide et variable du nord de l'Ecosse, »de son ciel vaporeux traversé par des nuages «qui se condensent et se dissipent sans cesse. »Ouand Ossian compare un rayon de soleil tra- » versant l'atmosphère à la soudaine apparition «d'une jeune et belle fille, la justesse de cette » image ne peut être bien sentie que sous le ciel »raême qui en a donné l'idée. >> Les chants d'Os-

sian, simples comme la harpe de l'ancien barde, semblent n'avoir qu'un son , sa poésie qu'une image. Les flots de la mer battus par les vents, le chêne isolé sur la bruyère , le soleil colorant de ses derniers feux les nuages poussés par la tempête, enfin le petit nombre de phénomènes qu'une contrée humide et sauvage offre aux regards , sont présentés sous toutes les formes et suffisent seuls <à tous les besoins de sa pensée. Ses chants rendent avec une frappanle vérité l'impression sur l'imagination de cette nature sombre et uniforme du Nord ; et la continuelle répétition des mêmes images ajoute encore à l'effet mélancolique du tableau.

Toutefois, il faut se contenter de présenter sous ce point de vue la poésie descriptive d'Ossian , sans prétendre y cherclier des modèles d'exécution du genre. Ossian exprime l'effet sur l'âme du spectacle de la nature plutôt (ju'il ne la décrit, et sa poésie, tonte pleine d'images, n'offre presijuc pas de véritables descriptions.

Passons à des productions plus récentes et surtout d'une origine moins douteuse. Nous avons déjà dit que , de tous les peuples modernes , les

Allemands avaient cultivé la poésie de paysage avec le plus de succès ; c'est donc dans leur littérature qu'il faut en choisir de préférence les exemples. Et pour citer d'abord le poète qui nous paraît avoir mis dans la manière dont il a conçu le genre , le plus d'originalité et de spécialité , nous nommerons Matthison '. Cet auteur, dans un assez grand nombre de compositions , nous offre des descriptions si complètes et si bien isolées des scènes de la nature , qu'il faut les regarder comme de vrais tableaux de paysage , ou , si l'on veut, comme les sujets tout préparés de pareils tableaux. C'est le genre descriptif dans toute sa spécialité , dégagé de toute forme étrangère et réduit, pour ainsi dire , à sa plus simple expression. Nous citerons pour premier exemple le morceau suivant, dans lequel le poète peint les derniers effets de la lumière sur un paysage :

' Il a publié, vers la fin du dernier siècle, un volume de poésies qui ont obtenu beaucoup de succès en Allemagne.

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