‹ De la Possibilité D'une Action thérapeutique de la musiqueChapitre 9 sur 11 · OI · texte numérisé non relu

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Jouer un rôle inattendu. La diversité des danses inventées par les musiciens qui accompagnaient les tarentistes dans leurs pérégrinations, dont chacune correspondait à un degré diflérent d’excitation, la musique sacrée exempte de passion et les mélodies apaisantes que Laurent faisait chanter aux maniaques de l'asile de Mont-de-Vergues satisfaisaient bien mieux aux exigences de la thérapeutique que les concerts et les spectacles donnés dans le service d’'Esquirol, dont les malades sortaient plus agités, et le bruit de cette fanfare qui dans une procession à la Salpêtrière faisait Lomber plusieurs hystériques en catalepsie au début d’un fortissimo. Il y a au contraire des exemples d'un choc brutal déterminant la guérison soudaine d'une névrose, comme celui de cette jeune fille hystérique près de laquelle un coup de pistolet fut tiré par hasard et dont les accès disparurent complétement à la suite de cette commotion. On conçoit combien le procédé est aléatoire et dangereux. Il est prudent sans doute d’user d’une méthode plus douce, ainsi qu'on le fit dans le cas d’un jeune séminariste tombé en catalepsie et ranimé par les sons de la flûte. Cela ne veut pas dire que toute surprise émotionnelle doive être écartée, mais qu'il n’y faut recourir qu'à bon escient et qu'elle doit être proportionnée à l’état de dépression ou d’exaltation du malade. Il serait maladroit, par exemple, de faire entendre sans transition à un mélancolique des airs joyeux, des fanfares éclatantes; on ne réussirait sans doute qu’à le dégoûter à jamais de la musique. On fera mieux de

commencer par des mélodies dontle sentiment général soit en accord avec son état d'esprit; puis on l'amènera graduellement à supporter et même à désirer plus de verve et de gaieté. Les recueils de Schubert et de Schumann offrent toute la gamme sentimentale nécessaire. Un malade très excité au contraire aura plus de chances d’être favorablement influencé par une musique puissante, impérieuse et grave ; Berlioz, Wagner et surtout Beethoven lui conviendront parfaitement, à part pour les deux premiers les pages trop empreintes de fougue romantique. La musique sacrée, celle des classiques antérieurs à l’école romantique, Bach, Haendel, Mozart, les Italiens, Gluck, Rameau, etc., plus doucement persuasive, sera un élément de variété indispensable et pourra même parfois être préférée. D'ailleurs on trouve dans l'ensemble des œuvres de chacun de ces musiciens de quoi répondre à des indications multiples et le choix demeure incertain. Pour le fixer, il serait désirable que les plus caractéristiques de leurs compositions soient l'objet d'essais physiologiques et thérapeutiques divers dont les résultats formeraient le dossier de chacune d'elle. Aïnsi l'incertitude se trouverait réduite à un minimum variable selon l’équation personnelle des sujets soumis aux expériences. En attendant on pourrait tenter d'établir approximativement la valeur et la qualité thérapeutiques d'un fragment musical d'après les données, de la physiologie expérimentale concernant les modes,

LME CRE les rythmes, les tonalités et leurs alternances. Mais ce ne serait qu'un travail précaire, fort incomplet en raison de l'insuffisance de ces données. Il est indispensable que le médecin connaisse pour l'avoir entendue lui-même la musique qu'il destine à ses malades. Il n’est pas possible actuellement de l’évaluer avec plus de précision.

Un fait d'observation extérieure confirmé par les travaux des physiologistes se trouve également expliqué par eux, c'est que la musique agit selon deux modalités différentes : elle est tantôt excitante ou tonifiante, tantôt dépressive ou sédative, et remplit ainsi deux indications générales, fréquentes dans les maladies nerveuses et mentales. La prédominance du mode majeur, les rythmes vifs el variés, l'alternance des tonalités et des accords de signes contraires, la brusquerie et l'intensité des mouvements et des reprises, une disposition particulière des silences rompant le rythme au moment opportun, tels sont les caractères de la musique excitante. Un rythme uniforme et lent, une suite monotone de sons et d'accords, la prédominance du mode mineur, sont les particularités d’une musique dépressive. Il ne faut pas oublier toutefois que cela n’a rien d’absolu. Ainsi la symphonie en ut mineur de Beethoven, celle de César Frank en ré mineur, quoiqu'empreintes de l'inquiétude du mode où elles ont été écrites, sont des exemples de musique excitante, en raison même de leur caractère étrange, et parce que les tonalités d’ut mineur et de ré mineur font exception à la règle et sont plus actives que les tonalités

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majeures correspondantes. On sait d’ailleurs que des excitations désagréables peuvent produire des modifications plus grandes de la circulation et de l'énergie statique que des excitations agréables, surtout dans la fatigue et dans les états morbides comparables.

Il y a lieu de se demander si la musique ne doit pas être quelquefois interdite et dans quelles proportions elle peut être entendue. Elle est contre indiquée quand le repos le plus complet est nécessaire, dans certains cas d’hystérie par exemple : quand l'oreille est atteinte d’inflammation ou de catarrhe, car elle peut déterminer alors des obsessions, enfin quand il y a opposition absolue de la part du malade. Certains individus en effet sont réfractaires à la musique Il faudra la plupart du temps en user modérément pour ne pas provoquer outre mesure une irritabilité que la maladie a rendue plus vive. En principe on devra éviter la fatigue, sauf le cas particulier d’une exaltation maniaque ou d’une insomnie que de longues auditions musicales pourraient peut-être vaincre par épuisement. On se rappelera cet axiome de thérapeutique : des doses légères excitent ; des doses fortes dépriment.

Toutes les fois que la chose est possible il convient de faire des malades eux-mêmes leurs propres musiciens. Laurent n'eut qu'à se féliciter, dit-il, de l’organisation de ses chœurs d’aliénés. A l'influence de la musique se joint dans ce cas l’action mécanique du chant sur celui qui chante, action sur la respiration

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qu'on a même songé à utiliser dans les maladies de voies respiratoires et sur les organes intra-abdominaux par l'effet des contractions du diaphragme. II a de plus observé que « l'exercice du chant diminuait l'influence des penchants génésiques ». Le jeu d’un instrument est aussi une activité qui distrait. Mais souvent, pour des raisons multiples, difficultés d’organisation, ignorance ou apathie des malades, on ne peut que les faire assister à des séances musicales. En ce cas les ensembles vocaux, les orchestres plus ou moins nombreux, les quatuors, les soli sont employés selon les ressources dont on dispose. II faut éviter, surtout chez les hystériques en raison de leur hyperesthésie générale, les manifestations sonores bruyantes ou les virtuosités trop excitantes, On a vu leurs dangers au chapitre précédent.

Laborde dit avoir produit «un effet immédiat d’étonnement tranquille et de calme », chez un maniaque très agité auquel il avait joué, en lui mettant le violon sous le menton, un air des plus vibrants. Il préconise cette application directe du son que l’on peut réaliser d’une autre façon très facilement avec un phonographe muni de coquilles auditives appliquées aux oreilles du patient. L'’essai mériterait d’être tenté. Il est à présumer cependant que le phonographe n’ait de charmes que pour des sensibilités grossières et que le goût d’un malade ayant quelque culture musicale et quelque délicatesse auditive en soit blessé. L'objection a d’ailleurs été prévue par Laborde qui ne croit utilisable le phonographe que dans

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l'anesthésie opératoire, parce qu'alors les © répugnances intellectuelles » n'existent plus.

Ces € répugnances intellectuelles » doivent toujours être ménagées. Alors qu'un simple orgue de Barbarie ou un accordéon sera pour beaucoup d'individus une pure source sonore, il provoquera chez d’autres un dépit et une irritation très préjudiciables. Une musique vulgaire plaira aux premiers, sera insupportable aux seconds. On évitera ces désagréments qui peuvent déterminer l'insuccès du traitement en se rendant compte au préaiable des particularités individuelles de chacun.

Toutes ces considérations s'appliquent aux cas autres que les affections du système nerveux où la musique peut être employée, c'est-à-dire à la généralité des maladies, exception faite des cardiopathies graves. Presque toujours, en effet, la maladie s’accompagne d’un état psychique ou d'un état fébrile qui sont favorablement influencés par la musique. La douleur, l’insomnie, sont également justiciables d’un traitement musical sans préjudice d’autres plus énergiques. Appliquée avec discernement la musique procure un soulagement, crée une diversion qui maintiennent le patient dans un état favorable à la guérison si elle ne la détermine pas elle-même. Par son action dynamogène elle donne la conscience d’une plus grande activité ; par son action sur l’ensemble des fibres musculaires lisses, elle facilite les actes de la vie organique : elle est à la fois tonique et antispasmodique sans présenter les inconvénients

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