LA SOURCE DE L'ART OAULOII
SoHHAiRE : Conclusion de la jvemière parlie. — PrëUntion fausse de Rnine au point de vue do l'irt. — Personnalité ariiatique de la Gaule, avant l'arrivée des Romains. — De l'art gaulois, ne s'inspiraot ni de l'Élrurie, ni de la Grèce, ni de l'ËgTpte; mais £e rattachant comme eux à l'Orient primitir, par les Ombriens, lesPélaBges et les premières dynasties des bords du Nil. — Point de contact de l'art gaulois stoc l'Orient. — Ame commune. — Idée d'immortalité. — Cntle dos morts, origine des retigions. — Vases semblables, donc usages communs. — Le repas funèbre, les libations, la coupe, l'œuf de la résurreolion. — Explication du titre de cette première partie ; l'Orient en Gaule.
A force de Toler des chefe-d'œuTre, à force de les faire promener triomphalement sur les épaules de ses légtoDaairee conronnés de lauriers, Rome en était arrivée à se persuader que ces chefs-d'œuvre conquis par le glaive, étaient siens, étaient sortis de ses mains.
Scipion avait rassasié ses yeux des marchandises de tout pays, accumulées dans Cartbage la riche.
Paul Emile l'habitua aux suavités incomparables de la Grèce.
Marius lui fit voir les richesses inconnues des Numides.
Pompée enfin, revêtu do la robe d'Alexandre, l'initia anx splendeurs, aux trAnes d'or, aux riches tapis, aux meubles sculptés de ta Perse et de l'Asie.
Puisqu'elle possédait tout, Rome avait tout créé : ses historiens le redirent au monde et le monde les crut.
Nous, élevés pour des raisons qu'il serait trop long de développer ici, dans le culte exclusif de cette Rome, apprenant malgré nous sa langue, étudiant de force ses coutumes et ses lois, nous nous sommes habitués à croire ses historiens et ses conteurs, et à prendre comme vérité absolue, les récits fantastiquement exagérés des journalistes de ce temps-là.
Rome a ét^ pour nous l'idéal, Jtoma locuta est, comme on le dit plus tard, causa finita est. Rome seule était lumière, tout le reste ténèbres ! Rome seule était esprit, tout le reste brutalité féroce ! Rome seule était art, tout le reste barbarie I
Et pourtant, avant que la calliga du centurion ne vint souiller le foyer de nos huttes tranquilles, on la place libre de nos clans, il y avait un art, un esprit, uue lumière en Gaule.
Et pourtant, sans parler de ces beaux émaux cloisonnés, dont on vient de retrouver dernièrement jusqu'au mode de fabrication, sans parler de ces médailles, si curieuses d'ornement, de légendes et de symboles parlants, sans parler de ces poignards aux manches incrustés, de ces longues épées aux fourreaux ornés de découpures, sans parler de ces colUers d'or tordu, de ces bracelets, de ces amulettes gravées; et pour nous en tenir à la seule poterie, que de channants objets décoraient déjà, lorsque César surprit la Gaule, les tables basses, les meubles simples des nobles défenseurs de notre indépendance.
L'art de terre atteignit bien vite en Gaule, ii cette recherche de la forme , ce goût spécial. » — Ce style décoratif dont nous parlions tout à l'heure. Ce caractère enfin qu'a si bien deviné Jean Rejnaud dans son magnifique ouvrage du génie de la Gaule.
La cervoise pétillait dans de grands vases, où le Batave au rire bruyant, avait appliqué des visages grotesques, et quand il versait h son hôte la hqueur dorée, au milieu du festin, sur les petites tasses, brillaient déjà les rutilantes trognes des joyeux ivrognes de Fraus Hais, de Teniers et de Van Ostadc. Lorsque, dans les douces vallées de la Champagne ou passait le vin crayeux qui moussait dans les hanaps ; et que, de main en main, des u buveurs plus illustres et plus précieux» se riaient entre eux avec cette gaieté qui semble restée leur patrimoine; c'était dans des vases de forme gracieuse, excessivement personnelle, on pourrait le dire, que circulait le jus divin de la vigne.
Lorsque, pour fêter un voyageur, on entamait la réserve d'hiver, les femmes remont^ûent des celliers, de pittoresques urnes, rayées comme les grandes saies des guerriers, décorées de fougères, de cercles, de triangles; et quand rentraient à l'étable les troupeaux errants, les servantes allaient traire les mamelles gonflées des belles génisses, dans des jattes arrondies au délicat profil, et le lait blanc, parfumé des senteurs de la prairie, écumait dans le vase noir.
A quoi rattacher cet art personnel, à rÉtrurie,à la Grèce, à l'Egypte? — Non. — Même dans ses développements postérieurs, nous
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espérons le démontrer amplement par la suite, il est autre, il est lai. Déjà maintenant il difTère essentiellement de l'art égyptien, comme du grec et de l'étrusque.
Sur le Nil, le potier des grands bas-reliefs de Thèbes émaillait d'un vert pâle ses gourdes, ses amphores, ses coupes et ses vases à libation, il les décorait de petits dessins noirs imitant, presque toujours, le divin lotus, qui sert de base h toute son ornementation. Parfois il peignait sur le Ûanc de ses vases, des fleurs bleuâtres, blanches ou brunes, cerclées d'un dessin plussombre; parfois il ajoutait les teintes rouges de sa palette variée ; parfois même, lorsqu'il représentait des vignes, il les laissait pendre en longues bandes, comme il les apercevait dans la nature, sur les treilles de ses jardins.
Le Grec remplissait d'huile, produit des oliviers sacrés de Minerve, ses grandes amphores PanathÉnaïques, invoquait Bacchus, en levant vers le Dieu, les CtVix peints par Amasis, parLasimos, ou par Polygoote, et buvait le Bython, le bras haut, en chantant Ëvohé.
L'Étrusque mêlait le vin dans les cratères et ses convives le demandaient aux œnockoès des esclaves, qui le servaient dans le seaphum en &ÇOQ de barque dans le CaltUhus en forme de fleur, à peine ouverte. Et tous deux parsemaient tous ces vases, de figures héroïques, teintaient de blanc le visage et les nus des femmes et des cavaliers, égayaient les tuniques de tons violacés et détachaient leurs scènes de combats et de sacrifiGes, tantôt en rouge sur le fond noir, tantôt en noir, sur la terre même. Leurs ornements sont, ou des yeux qui rappellent l'œil égyptien d'Osiris, ou des poissons, ou des fleurs, ou des fruits, ou des méandres : parfois ils jettent aussi des vignes au milieu de leurs chariots et de leurs temples. Mais, comme chez les Égyptiens, ces vignes descendent le long des Canthares et rappellent la mode de la culture italique et les vers du poëte des Georgiques.
Vilis vt arboribia decori eit, ui vitîbua uvœ.
Lu vigne embellit les arbres, et le raisin ta vigne.
ViAaiLt, Sucoliqufs. Églogue v, v,32.
Ulmi adjungfc vitea.
Marier la vigoe & l'ormeau.
Il faut remonter aux vases noirs d'Albano, aux vieilles formes simples «les premières vitrines du musée Charles X. Il fant remonter à l'urne
Tunéraire de Cimon, donnée par M. Fauvel k la Biblîotlièque nalionale, aux poteries cypriotea qu'on ne collectionne pas assez, et surtout aux bas-reliets dn règne d'Aménophis et do la XVIII' dynastie, pour retrouver l'analogie des formes primitives gauloises, et de leur ornementation végétale ou géométrique.
Plus nous nous rapprocherons des peintures de Berché et des Pyramides de la y* dynastie, plus nous retronverons en Grèce les inspirations purement pélasgiques. Plus nous reviendrons en Ëtrurie, aux souvenirs des Ombriens de la Gaule cisalpine, plus nous nons approcherons du point de suture de l'art gaulois et des arts purement orientaux, plus nous arriverons & l'identité complète de ces races dispersées.
Or, si l'Étrurîe est (111e de la Grèce, la Grèce elle-même est (lUe de l'Egypte, n ce grand collège où Platon et tant d'autres Grecs allèrent à l'école, » comme dit Champollion. {Lettra de Ifubù, p. 37.) Mais l'Egypte, comme la Grèce, ayant des points de contact nombreux, l'une avec la Perse, l'autre avec l'Inde, nous voici parvenus à cette âme commune, dont parle Micbetet dans sa Bible de l'humanité : « Au . profond Orient, à la féconde et vénérable Asie. »
u Alignez sur une même étagère toutes les poteries modelées par les hommea, depuis le jour où la main a commencé à façonner l'argile; et dans ces poteries, vous verrez les rameaux de la race bumaipe, leurs mariages, déplacements, fusions de branches, notés clairs par une forme, un profil, un procédé de fabrique, une couleur, un vernis. » {Lelewel., Lettre à U. Benjamin Filhn, p. ni.)
L'arbre de la science, le rameau bienfaisant des arts, poussa vite en Egypte, le limon du Nil lui fut favorable; mais comme toutes les végétations bfttives, il ne tarda pas à s'immobiliser dans le poncif, à s'arrêter subitement, taillé, coupé, rogné, par le biératjsme et l'esprit sacerdotal.
En Grèce, sa végétation fut encore plus splendide; il parvint à des hauteurs inaccessibles, puis fut tranché net par le sabre des conquérants, et se dessécha jusque dans ses racines les plus profondes.
Son sort fut tout autre en Gaule : il mit plus de temps à croître, resta modeste longtemps, le Druide s'occupait plus des cœurs que des yeux; il avait je ne sais quelle taciturnité sublime qui l'empêcha de descendre à l'étude des formes extérieures; sa sauvagerie naturelle, dont it reste beaucoup dans notre caractère national, qui nous éloigne et nous pousse même & la baine de tout ce qui est étranger, sa sauvagerie l'isolait. Il se contenta pendant des siècles de ce qu'il avait
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apporté de l'Asie ; et lorsque les propylées détachaient déjà leurs colonnes sur le ciel bleu d'Athènes, lorsque les profils des pyramide», des grands sphinx et des pylônes, ornés d'hiéroglyphes, se découpaient sur les horizons blancs de l'Ëg^-pte, il en était encore, lui, h aligner ses pierres brutes sur la lande, au bord de la mer, à graver les signes des marées et les pointes symboliques des arbres sur le granit de ses cavernes.
Mais plus simples étaient son architecture et ses arts plastiques, plus pures étaient ses traditions et sa philosophie.
Le Celle ne commença que très-tard ea course dans te domaine de l'art; il devait la continuer de longs jours, cette course, et réchauffer seul dans son sein la flamme sacrée, pendant la nuit obscure que l'invasion des Barbares fit si longue et si triste, à l'époque du Bas-Empire et dans tout le moyen âge.
Ce fut par la poterie qu'il débuta. Après avoir gardé longtemps les formes consacrées, il se ressouvint de la Triade qu'on lui apprenait enfant, et suivant les principes tracés par elle, x l'œil qui sait voir, le cœur qui sait comprendre, et la volonté qui ose suivre la nature. »
Il aninna tout h coup dans ce sens sa personnalité d'une façon trùscaractéristique.
11 D0U3 était donc|nécessaire, avant d'analyser les développements de cette personnalité, à travers la confusion que provoquèrent les hauts faits des empereurs de l'insatiable Rome, d'étudier la persistance des idées, des formes, du goût oriental dans notre glorieuse patrie.
Elle avait un sentiment d'une élévation surhumaine, cette âme commune, dont nous parlions tout à l'heure.
Elle avait eu sa réoélalion, et cette révélation fut l'idée de I'oihorta- LiTÈ. (Dumesnil, p, 4.)
De celte idée naquit le respect le plus profond pour la dépouille humaine, et ce respect se formula par un culte d'où sortirent toutes les reliions. « Les religions, dit M. Feydeau, tirent de la mort leur seule raison d'ôtre. h {Usages funèbres, p. 63.)
Le sensualisme payen de Rome avait fait de la mort une fin. Ceux qui dans leurs orgies, au milieu des mets et des coupes couronnées de fleurs, exposaient un squelette pour se souvenir de la brièveté de l'existence, et remailler de toutes les jouissances possibles ; ceux-là pouvaient se vanter d'avoir totalement perdu le sentiment de la prolongaUon indéfinie de la vie, de la transformation éternelle.
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Nous n'avons pas été leur demander le mot de l'énigme, ils l'avaient oublié.
' Mais passant au-dessus de cette matière et poursuivant l'idée, nous avons cueilli chez nous la ffeur d'immortalité, puis nous sommes partis pour les régions lointaines; et là, nous avons rencontré cette même fleur : en rapprochant les corolles, nous les avons trouvées toutes deux de la même espèce, du même genre et ^e la même famillt.
Les vases de nos sépulcres ressemblaient trop à ceux de là -bas, pour qu'il en fût autrement, pour qu'il n'y eût pas conformité de pensées, de croyances, comme il y avait identité de galbe et de tournure.
Comme tout ce qui est humain se rattache par des liens étroits, après avoir constaté ces formes semblables de la céramique, nous avons donc recherché les traditions, les coutumes, les idées religieuses qui pouvaient s'y rattacher.
Et grande a, été notre joie, quand après avoir suivi dans les fermes du pays de Léon le cortège des pleureuses au manteau noir, et des hommes aux cheveux flottants, quand après avoir assisté au service ofi sont les trois beleks invités d'une manière honorable, avoir entendu les jeunes tilles chanter comme le rossignol de nuit « le bonheur des cornpagnes qui meurent au printemps et qu'on recouvre de fleurs nouvelles j) ; nous avons retrouvé dans l'Egypte la procession des femmes, les cheveux teints de couleur d'azur, le repas des prêtres avant le départ delà iart sainte etle chant d'Araenemoph, «l'oblateur d'Ammon, mort en présentant la royale olIVande à son seigneur. »
Grande a été notre joie, quand nous avons retrouvé dans le Rig- Ycda la famille indienne couverte d'habits blancs, assise avec les brahmes dans les clairières silencieuses, accueillant le mendiant voyageur, invitant l'âme du mort h goûter au repas funèbre; quand nous avons vu les femmes se levant près du foyer et demandant « à la douce terre de couvrir l'exilé comme la mère couvre son enfant d'un pan de sa robe. »
Grande a été notre joie, quand après avoir rompu le pain et bu avec les prophètes « la coupe de la consolation », nous avons rapproché le chant de Jonathan de celui du grand fJs d'Erbin, et le dévouement de la veuve gauloise du sacriflce de sa sœur, d'Hayderabad ou des Circars d'Orissa.
On avait rempli toutes les urnes déterrées en Gaule, d'une odieuse cendre romaine; nous les avons rendues à leur véritable destination, en les signalant comme le h don sépulcral » de la famille attentive, à