LE P. GONTIER
il n'y fallait employer le feu ni les armes matérielles, mais les spirituelles qui étaient l'exemple et la bonne vie. » On attribua cette conversion au duc de Mayenne , qui avait menacé de le faire châtier , s'il ne modérait ses discours.
Cette conversion fut de courte durée ; nous le retrouvons, l'année suivante , retombé dans les mêmes colères et mandé pour cela devant le premier président. Le P. Coton l'accompagna pour le défendre et se fit sa caution.
Le P. Gontier mourut dans un âge peu avancé '. La lame usa vite le fourreau. La chaire ne suffisait pas à son activité. Il publia de nombreux ouvrages de controverse, où la forme polie n'est pas toujours observée à l'égard de ses adversaires ; mais il ne recueillit pas ses sermons 2. Ce fut lui qui prononça, à Soissons, l'oraison funèbre du duc de Mayenne 3. Par
1 Né à Turin en 1562, mort à Paris en 1616. Plusieurs chroniqueurs le nomment Gontery.
2 En 1607, on a publié à Caen La vraie procédure pour terminer le différend en matière de Religion. Ce livre n'est autre chose qu'une suite de résumés et d'extraits des sermons du Père Gontier. Ce choix fut fait par un nommé Saint-Julien.
3 Sermon funèbre, fait en la grande église de Soissons, aux cérémonies de la sépulture de Charles de Lorraine , duc de Mayenne. Paris, 1612.
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plus d'une allusion il y regrette que le chef de la Ligue ait abandonné le parti de la résistance et ait modifié ses idées et sa conduite dans le sens de la paix et de la modération.
L'adversaire acharné des idées du P. Gontier, c'était l'abbé Dubois, Aussi exagéré que le jésuite, mais dans un sens tout opposé, l'abbé Dubois est un type qui mérite quelques instants d'attention. Il .entra jeune encore dans l'ordre des Célestins et s'y distingua bientôt par son savoir et son talent pour la chaire. Trop mobile de caractère pour rester dans un ordre religieux, il obtint, par le crédit du cardinal Olivier, un bref de sécularisation, et l'abbaye de Beaulieu avec le titre de prédicateur du roi.
C'était peu pour son activité dévorante. La guerre civile éclate, il se fait soldat. On lui donna un petit commandement dont il se tira avec honneur. Henri III, à qui il resta fidèle, faisait cas de sa valeur et l'appelait l'empereur des moines. Lestoile , très-hostile aux jésuites et particulièrement au P. Gontier, est, on le comprend, assez bienveillant pour l'abbé Dubois !. « C'était, dit-il. un homme qui savait, et sur la
\ Lestoile, Journal, coll. Michaud, p. 604, 606.
catholicité duquel il n'y avait pas à mordre, sage, accord, qui allait et parlait aussi bien que les jésuites. » Il ne peut toutefois ne pas reconnaître que son tempérament était « bilieux et sanguin » ; il l'estime jpUisjjuerrier que théologien.
L'abbé Dubois s'occupa de bien des choses, on dit même qu'il chercha longtemps la pierre philosophai, il la chercha avec l'ardeur qu'il mettait partout. Les dépenses où l'entraînèrent ses expériences d'alchimiste l'auraient réduit à mendier son pain, si ses autres bizarreries ne lui eussent fait passer les quinze dernières aimées de sa vie en prison '.
Il eut plusieurs prises avec le P. Coton. Un jour, une conférence tenue entre eux, par permission de la reine, ne dura pas moins de cinq heures. On n'en sortit pas pour cela plus d'accord. Ceux qu'il attaquait sans cesse ne crurent pouvoir mieux faire que d'obtenir son expulsion du royaume ; après bien des instances inutiles, cette expulsion eut enfin lieu. L'abbé Dubois reçut l'ordre de s'éloigner \ il alla se réfugier à Rome; là il fut arrêté par ordre du Saint- Office. La cause de cette arrestation est incertaine. Les uns l'attribuent à ses anciens adversaires , les
4 V. Biographie universelle.
autres prétendent qu'elle eut lieu à la requête du général des Célestins, du couvent desquels il était sorti sans rendre compte des affaires qu'ils lui avaient confiées; d'autres enfin disent qu'il avait autrefois tué un homme d'un coup de poing, à Avignon, terre du pape.
On comprend ce que durent être les sermons d'un
tel homme. D'un dévouement aveugle et passionné hr a S\ )
' ?'■' pour l'autorité, fougueux défenseur du trône, il était
K^jLsoupçonné de sacrifier le pape au roi ; de son côté il ta ne manquait pas d'accuser ses contradicteurs de sa-
crifier le roi à leurs rancunes contre les protestants. Après la mort de Henri IV, la calomnie releva la tête p> jV et jeta, sur l'ordre des jésuites, d'odieuses imputaj* tions. En vain Philippe Cospéan , évêque d'Aire,
Jacques Miron , évêque d'Angers , les dominicains Coeffeteau et Deslandes protestèrent-ils à Notre-Dame, en face du cercueil de Henri IV *, contre ces accusations, l'abbé Dubois « déclama, suivant l'expression de Lestoile, en soldat et capitaine échauffe » ; il ne recula pas devant le rôle d'accusateur et tenta de
1 Crélineau Joly, Histoire de la compagnie de Jésus, ch. Il, 4 56, 157.
déchaîner le peuple contre ceux qu'il appelait les ennemis de l'Etat. $^ ^r
A Saint-Eustache, le 6 juin, il ne craignit pas de \*f Ù j/ dire dans son oraison funèbre : « Il y a des savants [** en France et dans Paris, lesquels, bien qu'ils connaissent Dieu, enseignent des choses abominables et exé- ut' à. crables et du tout contraires à la loi : j'entends ceux qui portent le nom de Jésus, et enseignent en leurs y\, y^, écrits qu'il est loisible de- massacrer les tyrans. » ^l Quelques instants après, oubliant toute mesure, il s'écriait : « Ah ! second Alexandre ! Henri IV grand roi, la terreur du monde ! si vous aviez cru vos fidèles médecins, messieurs du Parlement, vous seriez plein dévie. Henri, notre bon roi, est mort, je le sais bien ; qui Fa tué ? je n'en sais rien. Qui en a été la cause ? lisez-le, Messieurs: le tigre est si ennemi de l'homme, que voyant seulement son image, entre en telle fureur qu'il la déchire à belles dents en morceaux. Ces gens, plus fiers que les tigres, ennemis de Dieu, $[ t n'ont pu voir son image, le bon roi, et lui ont causé J&* Aiy^* la mort par la main d'un coquin d'assassin. Messieurs de Paris, ouvrez les yeux ; ils jious ont ôté le roi, . v conservons celui que nous avons et le reste de sa , yjir* n postérité. Prions Dieu pour le roi, pour la reine etj r IL Ur pour tout le conseil; faisons pénitence, car Dieu^ y
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nous a punis et prenons garde à nous ; ouvrons les yeux, car ils nous veulent encore priver de celui-ci ; et ne vous laissez pas piper par belles apparences; ce sont appas et ruses de Diable. »
Le discours de l'abbé Dubois existe en entier », non pas tel qu'il le prononça, il eut soin de l'adoucir. Nous ne le présentons pas comme un modèle, tant s'en faut ; ce que nous en allons faire connaître montrera ce qu'était encore l'éloquence sacrée pour un grand nombre de prédicateurs, et marquera mieux la distance qui les sépare de ceux que nous appelons les réformateurs. Voici l'exorde du Pourtraict royal : « ...... Gomme nos rois, par une débonnaireté naturelle, s'accommodent à l'humeur de leur peuple et que l'inclination des Français à l'amour de leur chef est telle, qu'il n'y a si petit villageois qui n'affecte de tenir chez soi le portrait de son roi, sans mettre en considération la suffisance du peintre qui l'a fait,
1 Le pourtraict royal de Henry le Grand, par l'abbé Jean Dubois Olivier, abbé de Beaulieu. L'abbé Dubois avait par reconnaissance ajouté à son nom celui du cardinal Olivier, par la protection duquel il avait obtenu l'abbaye de Beaulieu.
On a aussi de l'abbé Dubois : Oratio funebris cardinalis Oliverii, Rome, '610. Elle se trouve en tête des œuvres de ce cardinal, mais tronquée. On attribue à Dubois ï Anti-Coton. I
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pourvu qu'il puisse reconnaître quelques traits de ce visage royal qu'il adore et chérit ; nos monarques ne W se sont jamais offensés que les moins experts se soient avancés de copier de si nobles originaux pour contenter le louable désir de leurs sujets par lesquels ils se reconnaissent si heureusement aimés. Cette douce connivence m'assure et me fait croire qu'il ne me sera pas défendu de mettre la main au pinceau, pour travailler après tant d'autres grands maîtres; parce que, si je ne puis peindre Henri le Grand pour les cabinets des seigneurs, au moins le peindrai-je pour les maisons du commun peuple. Aussi ne m'en pourrai-je défendre quand il ne devrait être recueilli que par les bonnes gens auxquels peut-être ma peinture, quelque rude et grossière qu'elle soit, ne sera pas moins agréable pour sa naïveté que celle des maîtres de plus grand nom et réputation. »
Ce n'est précisément pas la naïveté et la simplicité qui distinguent les compositions de l'abbé Dubois; on en jugera par l'analyse que nous en faisons. L'orateur se propose de déposer une couronne sur le chef de Henri ; la description de la couronne fait toute l'oraison funèbre. Cette couronne est d'or pur, ornée de quatre fleurons, et enrichie de pierres précieuses, J parsemées d'une infinité de perles orientales. L'or,
c'est la bonté de Henri IV, le marteau qui a étendu l'or en lame, ce sont ses travaux incroyables et ce grand nombre de traverses si dures, si longues, si sanglantes. Les quatre fleurons sont les quatre grands actes de sa vie : sa soumission à l'Eglise , le traité de Vervins, la paix de Savoie, son obéissance immuable au Saint-Siège. Passant aux pierres précieuses, il en réduit le nombre à douze, parce que ce nombre est employé dans Platon pour dénoter la perfection de l'univers, composé de douze sphères. Ces douze pierres sont d'abord le très-riche diamant de la restitution de l'Eglise de Sion en Jérusalem aux Pères Cordeliers à qui les Turcs Pavaient prise, puis vient le saphir de la réconciliation de la république de Venise avec le pape Paul V, puis l'opale du rétablissement du culte catholique en plusieurs provinces où il était aboli, puis l'émeraude, puis le jaspe, etc. A ces pierres précieuses viennent s'ajouter les perles de la constance, de la vigilance, de la clémence, « sa facilité à pardonner à ceux même qui avaient non seulement médit de lui, mais encore avaient tâché de déshonorer et décrier en leurs sermons et par écrit la famille royale des Bourbons, etc.. »
Telle est cette œuvre oratoire , qui fit peut-être pâmer d'aise l'auditoire qui l'entendit, et qui aujour-
d'hui ennuie profondément le lecteur qui la parcourt. Dans son épître dédicatoire à Marie de Médicis, comme le P. Coton et tous les amis de la compagnie de Jésus s'étaient avec raison plaints de ses emportements et de ses violentes accusations, l'abbé Dubois cherche à se disculper : « Je ne nie pas, dit-iL qu'en mes prédications je n'aie été poussé de grand zèle à détruire les propositions deJâmoaJ, qui apprend aux sujets , sous couleur de traiter des tyrans , à tuer leurs rois , ou du moins à se rebeller contre eux ; mais je nie bien que ce que je dis contre lui fût, comme on a voulu dire et faire croire, pour diffamer les gens de bien, pour charger les innocents et pour rendre odieux les Pères Jésuites. Ce que Votre Majesté verra, s'il lui plaît me faire l'honneur de regarder depuis la tête jusqu'aux pieds ce portrait royal.. . Car je sais que les fautes personnelles ne doivent être attribuées à tout le corps d'une si honorable compagnie, laquelle ayant de très grandes obligations à Henri le Grand .... ne peut qu'elle ne ressente sa
1 Le jour de la Trinité, à Saint-Euslache, il s'était vivement emporté contre la doctrine du régicide- A la cour même on l'accusa d'avoir été trop loin en s'efforçant « d'imprimer dans le cœur du peuple une Jb^ùiie^JO^or^telle contre tous ceux qui par leurs écrits semblent favoriser les assassinats des princes. »
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perte incomparable en la mort de ce prince, qui lui servait de père. »
L'abbé Dubois veut faire oublier ses vivacités, essaie d'excuser ses dangereuses excitations, mais sa faute était bien réelle ; en attaquant les factieux, il devenait factieux lui-même.
Il ne faut donc pas le -compter, pas plus que le P.. Gontier, au nombre des réformateurs de la chaire chrétienne. Mais, comme nous l'avons dit, il était utile de les comprendre dans une étude de la prédication sous Henri IV, pour faire ressortir combien ce roi fut attentif à tout ce qui concernait l'enseignement du peuple par la parole évangélique. D'ailleurs, avant d'étudier les orateurs qui contribuèrent au progrès de la prédication, il faut faire connaître ceux qui furent les continuateurs, en tout ou en partie, des erreurs du passé.