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V. Mémoires de Niceron, t. XVIII

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dans l'étude et répondait à ses ennemis par de nouveaux ouvrages f. .

Le feu et la vivacité du tempérament de Valladier se retrouvent dans ses écrits. Les sermons de Pierre de Besse se ressemblent, il a pour sujets les plus divers la même manière, il procède invariablement par une série de témoignages, de comparaisons et d'allégories. En faire connaître un, c'est les faire connaître tous. Chez Valladier la composition varie avec chaque sujet; aussi, sa manière est-elle très difficile à caractériser. Il est tel sermon dont la marche est régulière et naturelle, par exemple un sermon sur l'orgueil 2, où après avoir montré la malice de ce péché à l'égard de Dieu, il en montre les ravages dans l'âme et enfin en indique le remède; tel autre est des plus extraordinaires, ainsi celui qui a pour sujet les funérailles du mauvais riche, et qui fait partie de la Métanéologie sacrée.

En voici le début : « Mondains, le riche, le glou-

1 V. lepître au roi, en têle de la Métanéologie sacrée, sermons sur tous les évangiles du Caresme preschez à Paris à Saint- Jacques de la Boucherie. Paris, 1609, par André Valladier.

On trouve dans le Dictionnaire de Moréri la longue nomenclature de ses ouvrages.

2 Métanéologie sacrée, sermon XII, p. 451.

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ton, l'immiséricordieux est mort. Je lui veux dresser les funérailles, voulez-vous les accompagner avec moi ? Je les dresserai de mon invention, mais ù ses dépens, et les tirerai sur le modèle de l'antiquité romaine fort obséquieuse aux obsèques, et au dernier devoir pour les morts, grand témoignage de leur

créance pour l'immortalité de famé Suivez-moi,

et marquez avec moi sept principales cérémonies de l'apprêt funèbre des Romains du temps jadis, gardées exactement en l'enterrement infernal de ce malheureux, correspondant aux sept péchés mortels 1. » D'abord, au convoi romain, les trompettes marchaient devant, puis les insignes du défunt étaient portés sur des piques, puis on prononçait l'oraison funèbre, « qu'est tout ceci sinon l'orgueil, le premier appareil

du convoi » Ainsi de suite pour les six autres

cérémonies et les six autres péchés capitaux. On voit tout le sermon d'ici.

Ces rapprochements, ces oppositions lui fournissent des traits, des apostrophes, des mouvements qui ne sont pas toujours à dédaigner. Il y a de la vie dans les discours de Valladier ; ce n'est ni l'élan, ni le souffle qui lui font défaut. On sent parfois la flamme

1 Metanéologie sacrer, sermon XIV, p. 472.

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circuler dans ses souvenirs d'érudit ; du milieu de ses exhibitions historiques, de ses jeux d'esprit, de ses peintures fantastiques s'échappent souvent des cris éloquents.

Mais, où Valladier met le plus de mouvement et de chaleur, c'est dans la discussion. S'il a gardé les termes de l'école, il en a totalement répudié les lents et prudents procédés. Il n'emploie guère ni distinctions, ni syllogismes, il court droit au but ; je ne dis pas qu'il l'atteigne toujours. Sa réponse est d'ordinaire nette et vive. Mais quand son ardeur l'emporte, elle le conduit fort loin et il est rare qu'elle ne le fasse arriver à l'injure et à la grossièreté. Nulle part cette vivacité naturelle avec ce qu'elle a de bon pour l'entraînement du discours et ce qu'elle a de mauvais pour la brusquerie de langage ne paraît mieux que dans un sermon sur l'invocation des saints 1 .

C'est un sermon tout de controverse ; la division en est claire et simple, mais elle n'est pas polie. « Calvin injurieux et calomniateur de toute la chrétienté, Calvin blasphémateur contre tout ce qui est saint, Calvin menteur en sa doctrine, Calvin ignorant en ses maximes , l'est partout , mais plus en la

4 Métanéoîogie sacrée, sermon XX, p. 659.

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matière de l'invocation des saints : ce seront les quatre chefs de ce discours

« Premièrement, messieurs, il nous injurie et nous outrage tous, avec un opprobre le plus sanglant qui puisse être; ne le savez-vous pas? il dit que nous sommes idolâtres : tous les cardinaux, tous les rois idolâtres ; vous, messieurs, toi, pauvre peuple, moi, pauvre prédicateur, après avoir fini mes jours.à sonder les saintes Ecritures, je me trouverai idolâtre

Vous , nos pauvres pères , qui avez servi Dieu si longtemps, jeûné, prié, pleuré, fréquenté les sacrements ; vous, sainis religieux et ermites ; vous, saints docteurs ; vous, grands rois des fleurs de lys, qui avez trapassé les mers, tramonté les Alpes pour arborer la sainte croix aux plages étrangères, avez été des suppôts d'idolâtries et êtes tous perdus *. »

11 part ainsi, parcourant la série des objections, répondant à tout avec vivacité, présentant des raisons, citant l'Ecriture et les Pères, s'appuyant sur la tradition, émaillant ses meilleurs morceaux, ses meilleures ripostes de gros mots à l'adresse de Calvin, l'appelant « gros âne et vieille bête », le poursuivant de bizarres apostrophes : « Dis, Calvin, et quand bien

1 Métanéologis sacrée, sermon XX, p. 661.

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on trouverait quelque pauvre vieille ou quelque rustaud qui penserait que le Pater noster se dit à sainte Catherine ; cette vieille, est-ce l'Eglise catholique ? Ne serait-elle pas moquée et corrigée ? L'Eglise approuve-t-elle cela? le commande-t-elle? Dis, fais-tu état de reprendre les abus de l'Eglise ou les abus des vieilles?... » Embellissant le tout enfin par des métaphores dans ce genre : « Quand Calvin vomissait cette menterie, n'avait-il pas avalé l'impudence? N'avait-il pas abattu tous les ponts-levis de sa gueule pour faire passer cette puissante et corpulente imposture ? 1 »

A l'égard des erreurs du paganisme, Valladiern'use pas d'armes plus courtoises qu'à l'égard de Calvin. Parlant un jour de l'âme, de son origine, de son essence, il passe en revue les. principales théories des philosophes de la Grèce 2. Pour réfuter leurs erreurs, il est tout-à-fait sans façon ; peut-être ces formes plaisantes produisaient-elles leur effet sur l'auditoire. « J'aimerais autant, dit-il, épuiser l'auge d'Hercule que m'arrêter à suivre ces courses furiales, ou saillies frénétiques de tant de cerveaux malades.

« Si l'âme est un feu, que ne nous brûle-t-elle ?

\ Métanéologie sacrée, p. 666, 668.

2 La saincte philosophie de l'âme, sermons pour l'Advent, preschez à Paris, à Saint- Mèdèric, l'an 4 612.

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/ De quoi se nourrit ce feu? Que ne sort-il par les narines, par les oreilles et les yeux? Que ne s'éteintelle en buvant ? Mon Dieu, que de biberons n'avaient M pieçà point d'âme.

n Si l'âme est le sang, autant de chirurgiens, autant de meurtriers qui nous tirent et nous éventent l'âme. Et pourquoi le corps s'en porte mieux ayant perdu de ce sang, s'il perd son âme.

)> Si Hippocrate a dit que c'était un vent, çà a été un grand sot , et un meilleur jardinier pour connaître les simples que bon philosophe pour parler de Tâme 1... »

Puis, Valladier fait application morale de ces opinions : « Que, si nous considérons de près les sornettes des susdits philosophes, encore découvrironsnous que, peut-être, sous des énigmes obscurs ontils dit quelques belles vérités. » Énumérant alors ces vérités, il les rapproche de la doctrine des Pères, principalement de saint Augustin, et arrive par moments à un enseignement élevé.

Après avoir exposé la doctrine catholique, il termine ainsi : « Ah ! chrétiens, ne sommes- nous pas obligés infiniment à ce bon Dieu pour nous avoir

1 La saincte philosophie de l'âme, sermon I, p. 24.

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donné une telle âme? Pour nous en avoir enseigné la vraie science, que tous les grands philosophes ont ignorée ? Dieu éternel ! que le moindre artisan en sache plus maintenant par votre grâce que Platon et qu'Aristote ! ils s'y sont perdus et se sont précipités à de si extravagantes erreurs *... »

Au milieu de traits d'un goût plus que douteux, au milieu de libertés qui rappellent les indécentes saillies des sermonnaires du xve siècle, il n'est pas rare de trouver chez Valladier des passages excellents, où la vérité se présente sous une forme naturelle et fait entendre une voix éloquente. Plusieurs sermons, un entr'autres sur la Passion, sont remplis d'une affectueuse piété et de morceaux pathétiques. Citons ces paroles adressées aux semeurs de discordes : « Ecoute, pauvre âme perdue et désespérée, tous les désordres qui adviendront en cette famille que tu as dissipée, en ce mariage que tu as infortuné, en ce voisinage que tu as allumé, tu en porteras la peine devant Dieu. Et regarde combien ton âme est damnée et désespérée : ceux qui se battent en cette maison pèchent pour toi ; ces procès, ces contestes qui durent et se multiplient pèchent pour toi quand

1 La saincte philosophie de l'âme, sermon I, p. 34.

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tu dors. Et je te le dis devaut Dieu, que tous ces abominables péchés sont plus à toi qu'à ceux qui les font. Bien plus, tu as les mains ensanglantées de la damnation de toutes ces âmes, lesquelles, sur tes faux rapports, sur tes bouffonneries et sacrilèges médisances, se sont écartées de la parole de Dieu et peut-être s'en iront à perdition éternelle1. »

Valladier offre une preuve frappante des grossières erreurs où peut tomber le goût lorsqu'il n'est pas formé et des lourdes chutes du talent aux époques de tâtonnement. Il rencontre parfois le langage de la nature, il a par intervalles des accents touchants; mais lorsque dans une étude approfondie il cherche le pathétique, il ne pense y atteindre que par l'exagération de la pensée et de l'expression ; il croit produire l'émotion par la peinture d'une sensibilité outrée. En voulant exprimer le sentiment qu'il éprouve réellement, il fait douter de sa sincérité.

La mort de Henri IV l'affecta profondément, il perdait beaucoup en le perdant. Comme il le dit, et cette fois d'une manière sentie et naturelle, en se mettant assez heureusement en scène dans la péroraison :

\ Métanéologie sacrée, sermon XXVII, p. 969.

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« O bon roi... C'est vous qui me consolâtes en mon Jy, affliction; ô heureuse affliction, puisqu'elle devait être allégée par une si divine clémence. Ce fut vous qui me reçûtes sous votre protection royale contre les iniques efforts de mes ennemis... Tous ont perdu en vous, mais j'ai perdu plus que tous; tout le royaume est navré, mais je me sens poignardé et meurtri jusques au fond de mon âme l. y> Voici pourtant comment il s'exprimait dans l'exorde de ce discours, où il employa tous ses moyens et qu'il crut faire des plus émouvants :

« Regardez-moi de pitié et considérez que déjà à ^ \ l'abord les soupirs ont devancé les périodes, si que yi/Jr m'étant avancé de venir en ce lieu vous apporter

quelque allégement, moi premier de tous, navré démesurément me trouve dès l'entrée plongé en mes funestes pensées, oppressé de mes horribles regrets, le poumon haletant, l'action languissante, la voix défaillante, lerespir chancelant, tout le sens émoussé, la raison égarée, témoins des lamentables étreintes qui me pressent le cœur et me font à ce jour vous dresser des plaintives élégies pour des panégyriques,

\ Oraison funèbre de Henri-le -Grand preschée à Metz, par André Valladier, le 21 juin.

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des pointes et des tranchées désordonnées pour un discours bien tissu et artistement agencé... Mon cœur n'est plus qu'un Euripe d'angoisses, et mes yeux un flux et reflux de pleurs, ma bouche un tourbillon et une bourrasque de soupirs... La reine se meurt abimée de tristesse faisant retentir les voûtes du Louvre à l'écho pitoyable de ses royales clameurs... Et vous voulez que je parle sans pleurer au souvenir de cet objet capable d'amollir les lions et les tigres, de rompre les rochers, de briser les caucases insensibles.,. Quoi, tout ce grand Louvre revêtu de malheur, tapissé de chagrin, lambrissé de tristesse ! Ces galeries, ces porches, ces grandes salles dorées, défigurées de deuil ! Ces Tuileries, ces belles allées, ces agréables parterres étonnés et flétris d'un hiver au milieu du printemps ! Quoi, la cité royale profondément attristée en son extase publique d'un désespoir commun... grossissant le courant de sa Seine et de sa Marne du torrent de ses larmes ! »>

On le voit, Valladier a plus d'une façon de gâter ses meilleurs passages ; c'est tantôt par la grossièreté de ses saillies et l'audace de ses métaphores, tantôt par l'emphase et l'hyperbole.

Mais nous trouvons une compensation à ses travers littéraires. En commençant à parler de Pierre de

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Besse et de Valladier, nous avons dit que non seulement ils s'étaient montrés respectueux envers le pouvoir, mais qu'ils n'avaient jamais prononcé des paroles agressives contre les protestants. Le plus suspect des deux pouvait être Valladier, à cause de son impétuosité qui rappelle celle du Père Gontier. Dans cette même oraison funèbre, dont on vient de lire l'exorde, après avoir loué le zèle de Henri IV pour la religion, il s'exprime ainsi : « Mais je sens venir ces insensés esprits qui ne savent rien voir qu'à travers leur animosité et leurs passions déraisonnables. Ils me diront qu'il a favorisé, souffert et maintenu ceux de la religion prétendue, qu'il en a chéri et avancé aucuns d'iceux aux premières charges de cette couronne, qu'il pouvait les anéantir d'autorité, s'il eût voulu l'entreprendre. Je m'étonne de ces gloseurs de rois et m'ébahis comme ils sont osés... Je sais bien que les sectes naissantes on doit les étouffer en leur berceau... Mais le parti étant déjà formé comme est celui-ci, et faisant une bonne partie du royaume, je ne trouve aucune loi ou prudence, ni humaine ni divine, ni expérience des siècles, ni aucun juste sujet pourquoi on doive crier au feu et au sang. Ce que l'Eglise ne pratiqua jamais et ne conseilla jamais... Il vaut donc mieux leur (aux

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erreurs) donner le calme pour leur donner le loisir de se reconnaître et d'être reconnues ; nous les voyons tous les jours fondre à la paix comme la neige au soleil. C'est que la Religion, entre toutes autres choses, est et doit être embrassée avec raison et non avec la force... Le démon qui agitait Saûl ne se chassait qu'avec la harpe et l'harmonie du roi David. »

Le fougueux contradicteur de Calvin, le controversiste emporté, si intolérant envers l'erreur et passionné jusqu'à l'injure, n'a que des paroles de paix à l'égard des personnes. Aucun orateur n'exprimera en des termes meilleurs de meilleurs sentiments sur la nécessité de ne combattre les adversaires religieux qu'avec les armes pacifiques de la discussion.

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