CHAPITRE V
Henri IV et le P. Coton. — Influence du P. Coton à la cour. — Ses qualités oratoires — Sermons sur les vérités de la fui. — Progrès accomplis.
Parmi les nombreux défauts des prédicateurs que nous avons étudiés jusqu'ici, nous avons pu distinguer quelques côtés par où ils avaient préparé la réforme de la chaire. Cependant, loin de nous la pensée de mettre aucun de ces sermonnaires au nombre des réformateurs. Il n'en est pas de même des prédicateurs qui vont maintenant passer sous nos yeux. Nous les verrons se dégager peu à peu du pesant héritage des siècles passés, et acquérir en même temps les qualités essentielles à l'orateur chrétien, jusqu'à ce qu'ils fassent entendre dans la chaire sacrée des paroles dignes du grand siècle qui commence.
Le premier qui nous paraît devoir ouvrir cette série d'orateurs à qui la prédication doit d'être sortie de la barbarie que lui reprochait Fénelon, c'est le P. Coton. Mais précisément parce qu'il est le premier, nous rencontrerons chez lui, mêlés à ses qualités, des défauts encore nombreux.
Ce fut lui qui vint présenter à Henri IV la requête pour obtenir la rentrée des Jésuites à Paris. Le P. Coton, dit Péréfixe, qui était « d'un entretien extrêmement doux et accort et fort célèbre prédicateur, gagna aussitôt les bonnes grâces de la cour et obtint le rétablissement l. » Les choses n'allèrent pas #ussi vite que le raconte le naïf historien, mais ce qu'il y a de certain, c'est que, dès la première entrevue, le P. Coton gagna l'affection du roi et que cette affection alla toujours croissant.
Ses ennemis devinrent nombreux à mesure que la faveur de Henri IV se déclara pour lui. On savait, du reste, qu'il était le principal instrument du retour de la compagnie. Et comment ne l'eût-il pas été? Le dimanche, 21 décembre 1603, peu de temps après que le roi eût réuni le parlement pour lui déclarer
\ Hardouin de Péréfixe, Histoire de Henri-le-Grand. Paris, 1749, p. 294.
qu'il entendait voir, sans retard et sans plus de ty remonstrances, vérifier l'édit du rétablissement, le P. Coton prêchait à Notre-Dame devant le roi, la .^ reine et toute la cour ; encore plus habile que d'ha- ù yP^ bitude, il enseigna ce jour-là « qu'il était meilleur et plus saint de payer les tailles que de faire l'aumône, • que l'un était un conseil et l'autre un commande- * ment; ce qu'il a depuis reprêché souvent. 1 »
L'édit fut vérifié le 2 janvier 1604, Le 13 du même mois, certains chroniqueurs affirment que le P. Coton faillit être victime d'un assassinat, ce qui causa au roi la plus vive peine et ne fit qu'accroître ses bonnes grâces. Le P. d'Orléans prétend que ce coup d'épée est une fable 2. On raconte aussi qu'un jour un courtisan à la porte du Louvre ayant vu le roi sortir dans son carrosse avec son confesseur à côté et ayant crié : vive le roi et le P. Coton, reçut a^
d'un gentilhomme un vigoureux coup de bâton C«*H « pour apprendre à ce maître fou à ne point donner de compagnon au roi 3. »
L'ennemi le plus haut placé et le plus redoutable
1 Lestoile, Journal de Henri IV, coll. Michaud, p. 360.
2 Le P. d'Orléans, Vie du Père Coton. Paris, 1688, p. 86.
3 Lestoile. Journal, p. 391.
du P. Coton était Sully. Tous deux également estimés par Henri IV éprouvaient une jalousie réciproque. Les gens zélés ne manquaient pas, qui, pour faire leur cour au ministre, cherchaient mille moyens de nuire au Jésuite. On alla jusqu'à inventer qu'il avait des rapports avec les démons.. On prétendit avoir trouvé une suite de questions adressées par lui à Satan. Des copies circulèrent de ce qu'on appela le Grimoire du P. Coton '.
Pour le dédommager de ses ennemis, Henri IV, Ajfiv^ que rien ne refroidissait, lui offrit l'archevêché d'Ar-
les, Coton refusa 2. Plus tard, il désira le faire cardinal, mais Coton montra le même désintéressement, et le roi l'en estima davantage. Aucun courtisan ne jouit jamais de la familiarité dont Henri IV honora
i Ces questions adressées, disait-on, au diable par le Père Coton, avaient été trouvées dans un livre que lui avait prêté Gillot, conseiller au Parlement.
La série de ces prétendues questions se trouve dans le CXXXIle livre de l'Histoire de de Thou, et dans les (Economies royales. V. Lestoile, Journal, p. 387.
Henri IV défendit le Père disait que le roi n'entendait coton dans les oreilles.
2 Bibliotheca scriptorum soc. Jesu. Anvers, 1643, art. Pet. Cottonus.
'ère Coton sur tous les points ; mais on \ lait plus la vérité, depuis qu'il avait du
son confesseur. 11 logeait tout près du Louvre, mangeait à la table du roi, était de tous les voyages. On regardait aussi comme bien difficile de faire réussir ce que le jésuite n'approuvait pas. En vain, pour ruiner son crédit, fil-on prêcher devant Henri IV des orateurs de talent et d'une grande renommée , aucun ne lui faisait le même plaisir. 11 ne se fatigua jamais de son prédicateur favori ; il s'intéressait à ses succès ; le reprenait quelquefois en particulier s'il lui échappait en chaire quelque expression peu juste ou s'il lui arrivait de faire quelque geste défectueux ».
L'influence du P. Coton à la cour se manifesta surtout par les conversions sincères qu'il provoqua. De Castelnau, de Saint- Chaumont, de Mainville, de Vassan et beaucoup d'autres abandonnèrent la réforme, après avoir suivi ses conférences et ses sermons. Henri IV, qui désirait vivement l'unité, applaudissait de grand cœur à ses succès et n'avait qu'un regret, c'était de ne pas le voir réussir auprès de Sully, dont la conversion en aurait amené bien d'autres Les protestants supportaient avec peine ces triomphes ; ils craignaient aussi que le roi, dont les
1 Le P. d'Orléans, Vie du Père Coton.
sentiments devenaient chaque jour plus religieux, ne fût amené par son confesseur à retrancher quelque chose des concessions accordées. Ils se trompaient ; le P. Coton, ennemi constant des moyens de rigueur, ne songea jamais à user de sa faveur contre eux ; Henri IV, fidèle à ses promesses, malgré ses préférences avouées pour les catholiques et son ambition de restreindre l'hérésie, se montra jusqu'à la fin ami de la liberté religieuse, défenseur obstiné de la tolérance.
Après la mort du roi, le P. Coton ne quitta pas la cour ; Marie de Médicis lui confia son fils, et il y jouit longtemps encore d'un grand crédit. Il reprit ensuite sa vie apostolique, prêcha à Lyon, à Moulins, à Bordeaux, à Montauban. Envoyé à Rome, on voulut le retenir et le combler d'honneurs. A son retour, il se fit entendre à Dijon, à Tours, à Rennes, à Nancy, à Agen, à Pau, enfin à Paris dans l'église Saint-Gervais, où le roi et la reine vinrent Técouter, le jour de la Purification.
Nommé provincial, il eut à défendre la compagnie devant Richelieu, à qui l'on avait dit que les Jésuites étaient auteurs de divers libelles où il était attaqué. Le P. Coton, cette fois, avait affaire à plus fort et plus fin que lui. Mandé devant le parlement, à l'occa-
sion d'un livre du P. Santarelli ' qui parlait de la puissance ecclésiastique, suivant les maximes ultramontaines, le P. Coton fut vrai et éloquent dans la défense des Jésuites 2. 11 se récria contre deux injustices : celle qui consiste à s'en prendre à eux seuls pour des erreurs commises aussi par d'autres écrivains ; celle qui rend les Jésuites de France responsables des livres publiés à l'étranger, et regarde comme un attentat contre la couronne qu'un Romain n'écrive pas selon les maximes de France. Il n'en fut pas moins menacé de la prison. Richelieu menait l'affaire; il avait voulu les humilier et leur montrer qu'il était leur maître. Le P. Coton ne résista pas à cette secousse \ le roi et la reine se montraient froids à son égard ; un jour qu'il prêchait à Saint-Paul, il fut saisi du mal qui l'emporta.
Nous nous sommes étendu quelque peu sur sa biographie, il méritait d'être remis en lumière. Sa physionomie oubliée n'est pas commune. Henri IV, qui se connaissait en hommes, ne l'avait pas distingué sans raison. A la cour, le P. Coton avait eu l'habileté
h Traité du schisme et de l'hérésie.
2 V. le résumé de son plaidoyer dans la Vie du Père Coton, par le P. d'Orléans, p. 203.
de rester ce qu'un religieux doit être, en se pliant Mv toutefois aux usages du monde qu'il eut bientôt
appris. Très familier avec le roi et non moins respectueux ; avec les courtisans, d'une répartie prompte, mais plutôt douce que piquante. Là où il fallait de l'adresse, il avait un savoir-faire que les livres n'enseignent pas. Ses ennemis disaient qu'il . n'était ni fin ni politique, ses amis le reconnaissaient habile et insinuant. Sans manquer du feu nécessaire pour pousser vivement une grande entreprise , il avait assez de calme pour n'y pas faire de fausses démarches. Dans tant de situations délicates, au milieu de circonstances difficiles , au contact de personnes si diverses, il lui arriva bien rarement de prêcher contre la prudence. Souple d'esprit comme de caractère, il était apte à toutes .les sciences, très instruit et passionné pour l'étude. Mais entre tous ses mérites, dit son biographe, son talent pour la chaire fut celui qui lui attira le plus de considération.
C'est surtout comme orateur que nous devons l'étudier, et sous cet aspect le P. Coton se présente à nous comme un prédicateur, sinon accompli, du moins débarrassé déjà des plus graves défauts, et en possession des principales qualités.
Il avait tous les dons extérieurs de l'orateur, un
son de voix plein de majesté et de douceur; « une grâce à dire et à prononcer qui charmait ; sa figure relevait son discours et frayait le chemin à son zèle et à son éloquence. » Sa mémoire était si fidèle qu'il composait souvent son sermon dans sa tête, et le débitait sans rien changer, même dans les expressions. 11 n'écrivait d'ordinaire qu'en rentrant chez lui. Aux ressources de la mémoire il joignait la faculté de l'improvisation. On cite des faits qui prouvent qu'il était prêt toujours et sur tous les sujets. Henri IV lui demandait quelquefois, au moment où il montait en chaire , de quoi il allait parler, lui faisait changer son sermon, n'ayant pas le loisir d'y assister et désirant l'entendre un autre jour. Le P. Coton prêchait sur une autre matière et n'avait pas moins de succès. On estimait beaucoup, à cette époque, la fécondité et la facilité. Grâce à ses qualités qu'il possédait à un suprême degré, il put captiver sans cesse son auditoire. Il prêcha à la ç ûujL,rjendant six ans , non seulement Pavent et le carême, mais toutes les fois que le roi avait le désir de Pen tendre. Bien que Sully estimât souvent que son sermon n'avait été que verbiage et «babil »*, Henri IV ne s'en lassait
1 Lestoile, Journal, coll. Michaud, p. 351.
pas; il en était fier, en faisait une fête à ceux qui venaient à la cour et ne l'avaient jamais entendu.
Il faut d'abord, avant de prononcer un jugement sur les sermons du P. Coton, observer que nous ne les avons pas tels qu'il les prononça. Ce n'est que vingt ans après qu'il se décida à les faire imprimer 1. Avant de les livrer au public, il crut devoir les remanier, ne se préoccupant que d'une chose : de rendre « nettement les conceptions et distinctement la substance du discours. » Il s'étudia, dit-il, « à trouver un moyen qui suppléât au défaut de l'action et à l'énergie de la voix. » Pour jeter plus de lumière dans les sujets, il y introduisit des divisions, en changea l'ordre et la disposition. « Par ce moyen, les plus difficiles matières se rendent intelligibles, étant étalées en sections et articulées en paragra» phes. » Enfin, il crut souvent nécessaire de retrancher les ornements oratoires, les estimant un obstacle à la clarté, surtout dans les matières plus ardues, qu'il serait « impossible de comprendre sous l'enveloppe
1 « Il y a plus de vingt ans que je résiste à l'instante prière de diverses personnes qui me pressent incessamment d'imprimer les prédicalions qu'il a plu à Dieu me donner la grâce de faire. » Sermons sur les principales et difficiles matières de la foi, réduits par Y auteur en forme de Méditations. Avis au lecteur.
et parmi le feuillage d'une multitude de paroles. » On peut, suivant l'expression d'un de ses contemporains, prédicateur comme lui, affirmer que nous n'avons des sermons du P. Coton que « le gros de la matière. »
En étudiant ce qui nous en est parvenu, n'oublions donc pas ce que l'auteur nous en a dit. S'il est vrai que par plusieurs côtés importants les sermons du P. Coton ressemblent aux mauvais sermons de l'époque, il n'est pas moins vrai qu'ils constituent par beaucoup d'autres endroits un véritable progrès1.
1 Le Père Coton du reste, dans cette même Préface que nous venons de citer, exprime sur l'exercice de la parole quelques idées très justes. Il traite ce sujet en homme expérimenté. « Je n'ai jamais estimé, dit-il, que l'on pût bien représenter sur le papier les conceptions qui prennent leur lustre de l'action et de l'organe de la voix... Il y a des choses qui plaisent étant dites et déplaisent écrites... Le bon style part du jugement, le bien dire de la m^émoire^^L'élocution a la carrière libre ; l'écriture l'a limitée (:t servie. D'abondant, quand on prêche, le ton que le prédicateur donne à sa voix, sert quelquefois de figure, et, en variant les accents, les transitions s'insinuent agréablement ce que l'on ne peut pas faire avec la plume. De plus, les redites jointes avec l'emphase de la parole plaisent et viennent bien ; en écrivant elles sont fort ineptes. Une période dite d'un souffle ne sera point obscurcie des épithètes, qui serait ou ténébreuse ou ennuyante sur le papier. Bref on ne parle communément comme l'on écrit, et l'on n'écrit pas comme l'on parle. » Ibid., loc. cit.
La plupart des discours, tels que nous les avons, suivant les sujets qu'ils traitent, se présentent au lecteur avec deux excès opposés : ou ils sont dépouillés de tout ornement, et ne renferment qu'un enseignement hérissé de difficultés, faisant passer l'esprit par les épineux détours des anciens procédés, multipliant les définitions scolastiques, les raisonnements abstraits, les expressions techniques, de sorte qu'on n'a sous les yeux qu'un squelette apde^, une charpente fréû^ée; ou bien cette charpente se trouve parfois recouverte d'une végétation exubérante, ornée d'un luxe d'enluminures , surchargée d'embellissements, aujourd'hui jugés inutiles, jadis estimés merveilleux. Nous fournirons deux exemples :
Prenons le huitième sermon ', Du mérite des bonnes œuvres (c'est un des moins difficiles à suivre) ; l'orateur distingue « cinq sortes d'œuvres : Vive, Morte, Mortifère, Mortifiée, Vivifiée. » Suivent les définitions de chacune de ces oeuvres « Toute œuvre Vive ou Vivifiée a quatre qualités : car elle est Méritoire, Satisfactoire, Impétratoire, Consolatoire... La plus noble et la plus excellente de ces quatre propriétés est la Méri-
1 Collection des Orateurs sacrés, Migne, t. I, Sermons sur les vérités de la foi, p. 4 2' 6.
taire, h laquelle répond même par condignité et en rigueur de justice la vue, possession et jouissance de l'essence de Dieu avec les autres appartenances de la gloire éternelle. Et pour le bien comprendre, il faut considérer les causes du mérite et de toutes les bonnes œuvres qui se font au monde. » Ces causes sont l' Efficiente, la Finale, la Formelle, Y Exemplaire , l' Instrumentaire , etc. Gela suffit pour donner une idée exacte de cette composition.
« Es matières plus communes, dit le P. Coton, et qui sont de plus facile intelligence, je me suis étendu davantage, les parsemant d'une plus grande variété de choses. » Choisissons donc un de ces sermons parsemés d'une plus grande variété de choses, le sermon sur la Mort, par exemple ' :
Trois maîtres : l'Ecriture, la raison, l'expérience nous enseignent cette leçon : il faut mourir.
Trois choses : l'utilité, l'honneur, la nécesité doivent nous porter à nous préparer à la mort.
Il y a trois sortes de vie : la vie de grâce, la vie de gloire, la vie de nature; il y a donc trois sortes de mort : la mort spirituelle, la mort éternelle, la mort naturelle.
1 Sermons sur les vérités de la foi, Méditation XVIe, p. 542
12k LE P. COTON.
« La vie humaine étant tissue de la trame du temps, il faut considérer ce que c'est que le temps. » Le temps est composé « de trois ombres qui ne sont quasi rien : du passé, qui n'est plus ; de l'avenir, qui n'est encore \ et du présent, lequel n'est qu'un point, qui n'est presque point...
» Outre la nécessité de mourir, la nature dénaturée de la mort et la brièveté de nos jours , il faut encore considérer avec quelle vitesse nous allons à notre dernière fin. La vitesse d'une action est composée de trois circonstances : la première est que Ton commence de bonne heure ; la seconde, qu'on poursuive ce qui est commencé sans intermission ; la troisième, qu'on le fasse en diligence...
/) La mort subjugue toutes choses par voie de résolution ou par voie de dissolution. La résolution advient quand la chaleur naturelle a épuisé l'humidité radicale... La dissolution violente se fait... par l'action des agents externes. . . par l'application violente des éléments. Les exemples en sont fréquents en l'une ou l'autre histoire sacrée ou profane. L'air servit à la mort pour châtier un fds vain, orgueilleux et rebelle à son père, lorsque Absalon demeura pendu à un chêne L'eau punit de mort Pharaon et sa suite. Le feu descendit sur Achab et sur Tullus IIos-
tilius. La terre engloutit Coré, Dathan et Abiron... Entre tels effets les accidents inopinés sont les plus redoutables. Tel fut celui d'une dame romaine qui mourut de joie en voyant ses trois enfants échappés de la bataille de Cannes. Dun Denys de Syracuse, qui expira de douleur pour n'avoir su répondre à un sophisme. Des deux César père et fils, prêteurs, qui trépassèrent en se vêtant le matin. De Lucius Lépidus, lequel sortant de sa chambre heurta du pied si rudement contre le seuil de la porte qu'il rendit l'âme. Du légat des Rhodiens, lequel après avoir harangué avec l'admiration de tout le sénat de Rome, souffla l'esprit avec les dernières périodes de son oraison. Torquatus finit ses jours en mangeant d'un gâteau. Décius Scapula en dînant. Sapheïus en soupant. Médius Valla buvant du moût. Un autre Sapheïus humant un œuf. Fabius Maximus mangeant une écuellée de lait. Anacréon avalant une grume de raisin. Platon étant assis à table à des noces. Foulques, comte d'Anjou, courant le lièvre. Philippe, fils de Louisle-Gros, roi de France, en tombant de cheval, etc. » Après avoir cité quelques vers d'un poète contemporain 1 :
1 Pierre Mathieu, le Père Coton l'appelle Y historiographe-poète.
La mort tue en tout lieu : au bain Aristobule, Au milieu de son camp l'empereur apostat, Philippe près l'autel, aux grottes Caligule, Carloman à la chasse, et César au sénat... Toute main lui est bonne : Eric meurt par sa mère; * Par sa femme Albouin ; par les siens Ariston ; Bajazeth par son fils ; Mustapha par son père ; Par son frère Conrad ; par soi-même Caton...
le prédicateur reprend : « La mort a trois sortes de glaives furieux qu'elle fait brandir sur nos têtes : la guerre, la peste, la famine. » Suivent des récits épisodiques et des tableaux de guerres, de pestes, de famines. Puis vient l'explication de la figure donnée à la mort par l'antiquité, de sa couronne, de la faux qu'elle tient d'une main, de l'horloge qu'elle tient de l'autre. Après cela, la nomenclature des différentes maladies qui peuvent affecter chaque partie du corps. Le tout avec force citations de poètes et de philosophes latins et grecs : Virgile, Horace, Sénèque, Gicéron, Thaïes, Aristote , Platon, Homère, Sophocle, Pindare.
Par ces deux analyses on peut juger de la méthode oratoire du P. Coton. Elle nous paraît mauvaise aujourd'hui, ses auditeurs en jugeaient bien autrement. Le public d'alors n'avait pas l'idée d'un autre
genre de prédication, et une fois le genre admis, on devait être vivement intéressé, si l'on n'était pas toujours ému. Ce qu'il y a de science dans ces discours est étonnant. Théologie, philosophie, histoire, physique, astronomie, il y avait de tout. Cette science, dans bien des parties, est maintenant ou vulgaire ou vieillie ; elle avait à cette époque l'attrait de la nouveauté. On apprenait beaucoup à ces sermons. On en revenait souvent peu touché, mais toujours plus instruit.
Recherchons à présent par quels côtés le P. Coton a, malgré ses défauts, aidé à la transformation de l'enseignement évangélique, par quels endroits sa prédication a été un progrès réel.
On ne trouve plus chez lui trace de préoccupations politiques ; — amélioration du reste déjà constatée chez les deux orateurs précédents. — Rien dans sa parole ne rappelle les harangues séditieuses d'autrefois; rien de ce qu'il dit n'est destiné à porter le trouble dans les esprits ; il ajiorreur de cette audace turbulente, qui, sous prétexte de censurer les mœurs, se laissait aller à l'opposition factieuse, et dans ses critiques démesurées faisait entrevoir des sentiments coupables. Pierre de Besse et Valladier ne nous offraient guère d'autre changement ; le P. Coton les
dépasse de beaucoup. Il ne se contente pas d'éviter les imprudences de langage, les allusions blessantes, les anathèmes injurieux, tout ce qui pouvait en un mot rappeler les discordes passées, rallumer l< passions éteintes ; il va plus loin, il introduit la politesse dans la discussion, la charité dans la controverse.
Valladier ne savait pas à l'égard de Calvin contenir sa fougue, imposer un frein à l'irascibilité de son tempérament. Le P. Coton non seulement s'interdit à l'égard des dissidents la critique agressive, mais sa lutte est amicale et sa parole bienveillante. Il attend plus d'effets de sa méthode douce et insinuante, que des amères ripostes et des apostrophes emportées.
Lestoile, étant allé l'entendre un jour qu'il prêchait devant le roi sur l'Eucharistie, constate qu'il ^ « appela Calvin : Monsieur ,• étant le premier de sa ^0. [\ profession qui l'avait tant honoré '. »
Le P. Coton a complètement abandonné cette exégèse de fantaisie fort à la mode avant lui et autour de lui, ces interprétations bizarres des textes sacrés, véritables tours de force qui témoignaient
i Lestoile. Journal, coll. Midland, juin 4603. p. 351.
chez l'orateur plus de sagacité que de vrai bon sens, où l'imagination jouait un plus grand rôle (pie la science herméneutique et qui procuraient à l'audi toire plus de surprise que d'édification. Il ne cherche point dans les saints livres les sens mystiques trop voilés, ni les j^prirjQcJiements détournés; il n'y voit point des- intentions cachées et n'en fait point des commentaires subtils, mais peu autorisés. 11 s'en tient aux explications données par les grands Docteurs et aux enseignements de l'Eglise.
Nous avons vu qu'il était loin d'avoir renoncé à l'usage de l'érudition profane, mais cet usage est exempt de pédantisme. Remarquons aussi que sa science est sérieuse et nullement fantastique : il use fort peu de prodiges et de singularités. Ses alléga-^ tions et ses comparaisons sont empruntées à l'histoire et non à cette mine inépuisable de folles curiosités, où allaient tant puiser les sermonnaires des époques précédentes. Cet emploi qu'il fait de l'histoire et des souvenirs de l'antiquité classique est parfois immodéré \ mais il a de nombreux sermons où l'on chercherait en vain d'autres citations que des citations tirées des Saints Pères ou de l'Ecriture sainte.
Sa langue, lorsqu'il ne fait pas de la théologie
pure, lorsqu'il n'a pas besoin de termes techniques, sans arriver encore à la netteté parfaite, se dépouille, s'harmonise très bien avec la pensée, se rapproche de la forme qui va devenir définitive. Citons ce discours, mis dans la bouche de Lucifer, qui veut exciter les démons à perdre les hommes. Il se trouve dans un sermon sur les anges et fait pendant à un discours du Très-Haut , adressé à l'armée céleste ; — bien entendu, nous n'en discutons pas la mise en scène. Lucifer s'exprime ainsi : « Ma volonté est de réduire sous le joug de mon obéissance toutes les âmes chrétiennes, puisque les infidèles me sont acquises, et de faire en sorte qu'aucune n'échappe à mes pièges, aucune ne relève du crucifix. Sus donc, esprits guerriers, puissants en malice, vaillants en audace, courez partout où le Galiléen est invoqué ; brouillez leur créance et embarrassez leur foi par la variété des sectes et des prétendues Eglises, qui toutes se disent illuminées, réformées, sanctifiées ; et sur l'incertitude de la vraie, parmi les vraisemblables, n'en laissez aucune qui ne soit chancelante, et conséquemment hors la circonférence de la
vraie foi Faites en sorte que pour être estimé
homme d'Etat, on croie qu'il ne se faut tourmenter de la religion, et que pour être bon Français, il ne
faut être ni Espagnol, ni Papiste. Vous avez cuidé ruiner l'Etat de France, sous ombre de religion, ruinez maintenant la religion, sous prétexte de
l'Etat Et d'autant qu'il y a des âmes bigotes qui
se mêlent de fréquenter les sacrements, et auxquelles vous auriez de la peine à persuader le mal s'il paraissait à nu, dissimulez avec telles personnes, et les décevez sous le voile des vertus. Et s'il est question de religion, armez-les, et animez de zèle indiscret. S'ils vaquent à l'oraison, remplissez-les d'illusions; s'ils se mortifient, faites qu'ils minent par excès et
ruinent leur complexion Il faut aussi persuader
à l'âme qui s'est laissée emporter à la passion, que c'est pour lui faire éviter de plus grands maux, et que, en matière de fragilité, c'est où Dieu se montre plus miséricordieux , que l'humilité y a plus de place, et que la contrition en est plus aisée. Sachez pareillement que quand l'âme vient à se reconnaître, il lui faut permettre plutôt le jeûne, l'aumône, la prière et tout autre chose que la confession. Car c'est par là que nous perdons en peu d'heures ce que nous avons acquis en longues années .. N'oubliez pas à conserver l'opinion et la coutume des marchands, qu'il est loisible de vendre tant qu'on peut, et celle des artisans, de servir à vue d'œiL Finalement pour ce que
Fâme religieuse est notre perdrix, fortifiez votre nombre, et vous accordez à la persécuter, et tenter, selon
toute l'étendue de vos forces Allez donc, braves
esprits, marchez, courez, volez et vous vengez de celui qui vous a condamnés à de si horribles peines, et qui nous contraint de porter notre enfer avec nous, quelle part que nous puissions aller » «
Enfin, dans le P. Coton, la prédication s'élève et s'ennoblit ; l'instinct des convenances remonte avec lui dans la tribune sacrée. Pour captiver l'esprit, pour réveiller l'attention, il dédaigne d'avoir recours à ces moyens d'actions équivoques dont la dignité de l'orateur avait toujours à souffrir. Il repousse les plaisanteries de mauvais goût, les saillies capricieuses déplacées dans le lieu saint. Son enseignement rempli de décence et de gravité respire, sous une forme doucement persuasive, les sentiments d'une sincère piété.
Si l'on veut connaître et juger avec sûreté la manière de parler du P. Coton, c'est surtout dans la partie qu'il appelle Colloque qu'il faut la chercher. Cette partie a été probablement la moins retouchée ;
1 Collection des Orateurs sacrés, t. I, Sermons sur les vérités de la foi, p. 414.
elle nous est parvenue sans être amoindrie, dépouillée, desséchée, comme le reste du discours. Voici la péroraison ou colloque d'un sermon sur la fin de l'homme. « Quelle action de grâce vous rendrai-je, ô suprême architecte du monde , de ce que non content de m'avoir eu en vos éternelles idées, avec dessein de me produire en ce temps et me communiquer l'être de nature que je possède par vos miséricordes, il vous a plu d'abondant me faire pour vous, me rendre capable de vous et me donner les moyens de parvenir à vous ? N'était-ce pas assez que comme ma nature est finie, ma fin le fût aussi? Comme j'ai un être borné, ma béatitude fut limitée ? Et comme j'ai en moi un sujet mesuré, l'objet qui me doit bienheurer fut pareillement avec quelque mesure ?... 0 combien ingrate est l'âme qui n'use de son être pour votre gloire! combien dénaturée celle qui en abuse! Et néanmoins, hélas! Seigneur, nous envoyons un si grand nombre qui vivent comme s'ils n'avaient été faits que pour vivre sur la terre, ne pensent qu'à la . • ^e
terre, ne parlent que delà terre, ne songent qu'à la^-iiK/ terre, et comme taupes ont le cœur et le corps tou - ^' J- U' jours ensevelis en la terre. Autres se souillent dans le bourbier des voluptés ; autres brûlent de la cupb
dite des honneurs; et tous ensemble n'aperçoivent
pas que quand vous leur défendez tels profits, honneurs et plaisirs, c'est pour leur en donner de plus grands. Vous voulez bien qu'ils soient aptes aux honneurs, pourvu que ce soient honneurs éternels; qu'ils aiment le lucre, pourvu que le fini n'empêche l'infini ; qu'ils s'adonnent aux voluptés, pourvu qu'elles soient angéliques et telles que vous les prenez pour vous-même. » 1
Dans un sermon sur le Paradis, après avoir en peu de mots rappelé que Polémon étant un jour entré avec une troupe de jeunes libertins comme lui dans lecole de Xénocrate, pendant que ce philosophe traitait de la tempérance et de la beauté des vertus, fat tellement touché, qu'il jeta la couronne de fleurs qui ornait sa tête, quitta sa compagnie, devint un des auditeurs les plus assidus de Xénocrate et lui succéda dans sa chaire de morale ; le P. Coton continue ainsi : (( Sera-t-ildit que le discours d'un philosophe païen ait plus de force sur les mauvaises habitudes d'un jeune homme abandonné de mœurs, que tout ce que nous avons entendu jusques ici de la beauté du ciel, du Paradis, de la récompense des vertus, et de la jouissance de Dieu? Serions-nous
1 Sermons sur les vérités de la foi, p. 454.
bien si aveugles, que de méconnaître la différence qu'il y a entre l'éternelle sapience et un sage de la Grèce? Le comble de toutes les vertus et la seule tempérance? Le trône de Dieu et la chaire d'un philosophe? Posséder le souverain bien et n'en discourir qu'en bégayant ! Ah ! que c'est tout autre chose d'être chrétien et croire les vérités éternelles, que de voltiger, à guise des oiseaux nuitiers, parmi les ténèbres de la gentilité, et ne voir qu'au défaut du jour de la seule moralité et lumière de nature. Grâces infinies soient rendues au soleil de nos âmes de la très-grande connaissance qu'il lui a plu nous donner de la première et dernière fin pour laquelle nous avons été créés. Quand sera-ce que nous coopérerons à cette lumière? Quand est-ce que nos mœurs répondront à notre croyance? Quar ,1 v'vrons-nous comme personnes qui tendent à leur fin, ont la vie en souffrance et la mort en désir? Quand sera-ce que le monde nous déplaira autant qu'il est cuiitemptible, et que le ciel nous agréera autant qu'il est souhaitable ! Peu de chose nous amuse sur la terre, et notre tout n'a pas la force de nous faire abandonner le néant. Nous portons la besace après les créatures et 1/^^
mendions les bribes de consolations périssables, ift*,i«f&** ayant devant nos yeux et le créateur qui nous tend tr
les bras et les biens infinis qu'il nous propose. Il s'écrie : Si quis sitit ventât ad me et bibat, si quelqu'un a soif, qu'il s'approche de moi et qu'il boive ; nous sommes altérés et aimons mieux demeurer la A > bouche sèche , ou avaler les eaux salées de la mer
4*v**^ oraSeuse du monde, qui nous augmentent la soif et causent l'hydropisie, que de porter nos lèvres à cette vive source. 0 aveuglement des enfants d'Adam ! 0 folie et manie des filles d'Eve ! N'en faisons pas ainsi ; laissons les vanités à ceux qui les aiment ; abandonnons les plaisirs du siècle à ceux qui méprisent l'éternité ; viendra le temps qu'ils ouvriront les yeux : ou à salut , si c'est avant leur fin, ou sans remède , s'ils attendent que pour eux la porte du temple de miséricorde soit close *. »
Citons encore ce fragment emprunté à un sermon sur Y intercession des saints, bien qu'on puisse y retrouver encore quelque reste d'afféterie : « Et vous, âmes bienheureuses, qui avez droit de bourgeoisie en la céleste Jérusalem, âmes qui êtes assises à la table du grand roi, faites-nous part des reliefs et des miettes qui tombent de vos divins repas. Epouses du grand Assuérus, votre mariage a été contracté ici-bas ;
1 Sermons sur les vérités de la foi, p. G 9 y .
jetez vos yeux débonnaires sur nous, et nous rendez participants de vos bénignes influences ; moissonneurs du céleste Booz, laissez quelques épis pour ceux qui glanent après vous. Fidèles explorateurs de la terre promise, puisque vous tenez la grappe en main, faites que quelque liqueur en distille jusqu'à nous. Colombes qui nichez sur l'arbre de vie, délivrez-nous des harpies qui ne cherchent qu'à faire curée de nos âmes. Agneaux sans macule, qui paissez sur les montagnes de Sion, ayez soin de la brebis errante que vous voyez dans le désert de ce monde, continuellement exposée à la merci des loups. Et vous surtout, ô divin Salomon, qui bâtissez le temple de votre gloire du Liban de ce monde, conservez et réservez-nous pour être un jour les matériaux de la divine Sion ; et comme le marteau ne fut ouï en la structure de votre maison, ainsi les passions et persécutions de cette vie ne puissent rien sur les pierres d'élite destinées pour un si noble édifice '. »
On sent tout ce que pouvait avoir d'attraits dans sa bouche cette agréable accumulation de douces images, cette aimable diffusion , cette affectueuse
\ Sermons sur les vérités de la foi, p. 425.
chaleur. Nous ne sommes point surpris de ses succès et du vif plaisir éprouvé par ses auditeurs. Ils n'étaient point surpris eux des attentions qu'avait le roi pour lui. On raconte que souvent Henri IV menait le P. Coton à l'église dans son carrosse ; quelquefois il prenait par la main le célèbre prédicateur et le conduisait jusqu'à la chaire 1.
Reportons-nous, du reste, pour l'apprécier avec justice, à l'époque où parlait le P. Coton, et nous nous représenterons l'effet que devait produire , après tant de discours si peu chrétiens et si peu décents, cette parole grave, digne, d'une si « douce fluidité, » soutenue par toutes les grâces et les bienséances de l'action. On ne s'étonnera donc pas si nous affirmons que par ses vertus et ses talents le P. Coton a fait beaucoup pour la prédication, dans l'âge de débriviiillament que nous étudions.
1 Pierre Rouvray, VitaPatris Pétri Cotoni. Lyon 1660, p. 8 2.
« Suo illum curru vexit ad templum rex aliqnando, et manu prehensum, suggesto, ut concionaretur, admovit. » Bibl. script, soc. Jesu, p. 378.