‹ De la predication sous Henri IVChapitre 31 sur 35 · DE HENRI IV · texte numérisé non relu

DE HENRI IV

quatre évangélistes enseignent le chemin du ciel... » Tout n'est donc pas admirable dans le recueil des oraisons funèbres. Et pourtant chez tous les orateurs, même chez ceux qui sont les moins heureux pour la forme, un grand progrès s'est accompli. Malgré les vices de composition et les défauts choquants dans Pélocution, il n'en est pas chez qui on n'ait à louer la dignité et la gravité de l'enseignement. Le sérieux, le solide, le vrai, reprennent leur place dans la chaire chrétienne. C'était la première réforme à opérer \ le règne heureux et glorieux de Henri IV l'avait obtenu. De tous ces prédicateurs, il y a douze ans à peine, si prodigues de blâme pour les mesures de prudence prises par le roi, prêts à se récrier à la moindre concession faite aux dissidents, criant à la trahison lors de l'Edit de Nantes, prêchant des théories désastreuses sur l'autorité royale, maintenant dans la pratique toute la rigueur des principes théologiques à l'égard de l'hérésie, et faisant même appel à la force et à la violence pour réduire les consciences, il n'en est pas un qui ne prêche la paix, l'union de tous les citoyens, qui ne vante la sagesse de l'Edit, qui ne s'applique à faire respecter la tolérance civile, qui n'exhorte le peuple à se ranger avec obéissance et amour autour du trône du jeune roi.

Mais parmi les discours dont nous venons d'indiquer les défauts et les qualités , il en est qui fournissent la preuve d'un progrès réel à tous les points de vue. Laissant de côté les prédicateurs oubliés aujourd'hui, tels que : le dominicain Deslandes, Nervèse , de Chaulmont , les jésuites Jean Arnoux, François Vreuain, dont les discours ont cependant un mérite incontestable, nous parlerons seulement de ceux qui, dans l'histoire des lettres, ne sont pas inconnus : Coeffeteau , Bertaut et Cospéan. Leur oraison funèbre de Henri IV est, du reste, le seul monument oratoire qui nous permette de juger leur éloquence. Disons un mot de chacun d'eux.

Coeffeteau est au premier rang des controversistes de cette époque. Henri IV, à la sollicitation du cardinal du Perron, le chargea de répondre au livre du roi d'Angleterre, Jacques Ier, sur l'Eucharistie '. Il le

\ V. Mémoires de Niceron, t. III.

« Ejus eloquentia tum in concionibus , tum in variis scriptis gallica lingua publicatis , maxime quse ad romanam pertinent historiam , jam effulserat , cum , cardinaîi Perronio snadenle , Henricus magnus eum delegit ad respondendum Jacobi magnafi Britanniae régis libro universis christianis principibus inscripto. Gallia Christiana, t. I, p. 669.

fit avec beaucoup de science, de modération, de politesse. La réfutation d'un ouvrage de du Plessis Mornay, sur le même sujet, présenta les mêmes qualités. C'est à lui qu'eut recours Grégoire XV, lorsque Antoine de Dominis attaqua le pouvoir temporel. Coeffeteau fut invité par le Pape à le réfuter. Sa réponse devint la matière de deux énormes volumes. Comme en tous ses écrits, il conserve les égards dus à un adversaire, il évite les personnalités pour aller au sujet de la controverse ; il préfère les raisons aux injures. On sent qu'il ne hait pas, qu'il aime, au contraire, ceux qu'il veut convertir. Il n'y a aucune amertume dans ses paroles, il n'y a que de la charité. Quant à la valeur intrinsèque de sa controverse, nous nous en rapportons au témoignage de ses contemporains, et même de ses adversaires. Tous le tenaient en la plus grande estime '. Aujourd'hui même, les théologiens n'ont guère de meilleur guide pour les sujets qu'il a traités.

Le mérite de Coeffeteau, comme écrivain, n'est pas moins incontestable. On sait la réputation qu'il acquit par sa traduction de Florus. Vaugelas était

1 Echard, Scriptores ordinis prœdicatorum. Paris, 1721 p. 434.

aussi enthousiaste de cette traduction que peut l'être un grammairien. Aussi Balzac disait : qu'au jugement de M. Vaugelas, il n'y avait point de salut hors de l'histoire romaine non plus que hors de l'Eglise romaine. Vaugelas la proposait, en effet, comme le vrai modèle du langage ; et il avait dans tout ce qui sortait de la plume de Goeffeteau une telle confiance, qu'une phrase, quelque hardie qu'elle fût, était bonne, selon lui, dès qu'elle se rencontrait dans les écrits de Goeffeteau, et il n'y en avait guère qui ne lui fussent suspectes, quand Goeffeteau ne s'en était jamais servi dans ses ouvrages '.

Goeffeteau apporta dans la chaire ses qualités de controversiste et d'écrivain. La reine Marguerite, qui avait « un goût et un discernement admirable

1 « Certes, il faut donner cette louange à M. Coeffeteau, et je doute qu'on la puisse donner aux meilleurs auteurs de l'antiquité , qu'en tant de volumes qu'il a faits , il ne s'y trouve pas une période qu'il faille relire deux fois pour l'entendre. » Vaugelas, Remarques.

Ailleurs, Vaugelas ajoute : « La longueur des périodes est encore fort ennemi de la netteté du style. J'entends celles qui suffoquent, par leur grandeur excessive, ceux qui les prononcent, comme parle Denys d'Halicarnasse TcepfoBoi [Mtxpart m\ àjîortvfyvouaat xob; XlyovTaç , surtout si elles sont embarrassées et qu'elles n'aient pas de reposoirs , comme en ont celles de ces deux grands maîtres de notre langue, Amyot et Coeffeteau. »

pour les hommes d'esprit, » le choisit pour son prédicateur, et, dans cette fonction, il donna d'illustres marques du bon sens, de l'éloquence et de la pureté de langage qui brillent dans tous les excellents livres qu'il a laissés '. Henri IV désira l'entendre, et lui donna aussi le titre de son prédicateur ordinaire.

Les œuvres oratoires de Coeffeteau n'ont point été conservées, nous n'avons que son oraison funèbre de Henri IV, Elle suffit pour justifier notre jugement. Si elle renferme peu de passages émouvants, peu de grandes beautés, elle est du commencement à la fin d'un ton moyen et d'un style soutenu qui sont la marque distinctive de toutes ses œuvres. La diction est inspirée par un goût pur ; les images sont naturelles ; mais elle nous semble inférieure à celle de Gospéan, surtout dans le pathétique. Dans sa dédicace à Marie de Médicis, Coeffeteau prie la reine de se souvenir que « parmi beaucoup de douleur, il n'est pas possible d'avoir beaucoup d'éloquence. » C'est une grave erreur; toutes les fortes passions sont éloquentes quand elles parlent. Si Coeffeteau a été fortement ému quand il a composé son discours, il a été une anomalie. Mais comme composition, modéra-

l Perrault, Hommes illustres.

tion d'idées, pureté d'enseignement, élévation de sentiments, il n'y a rien à reprendre, il n'y a qu'à louer. La page suivante montrera ce que Coeffeteau, avant Balzac, avait donné à la langue de pureté, de clarté, de précision et de noblesse.

« Pour la France, quand a-t-elle été plus

heureuse que sous son règne, pendant lequel, voyant toutes choses en leur splendeur, elle semblait triompher du malheur et être à l'abri des orages dont toutes les républiques sont ordinairement menacées. La religion fleurissait heureusement à l'ombre de ses lys. Les lois étaient saintement révérées sous une si auguste autorité. La noblesse se parait de ses triomphes et le peuple jouissait des fruits de la paix que les labeurs d'un si grand prince lui avaient acquise. Et pour le nom du roi, il était si célèbre que non seulement l'Europe l'admirait, mais que les nations les plus reculées de notre climat adoraient sa vaillance; voire même ceux qui auparavant n'avaient jamais su qu'il y eût des Français au monde, l'avaient appris par la renommée de ses vertus, portée à travers tant de pays jusques à leurs oreilles. Mais, ô vanité des honneurs de la terre ! Ce grand roi et sa France, étant parvenus à ce faîte de gloire, il leur a fallu passer par la rigueur des lois prescrites aux

choses humaines, et toute cette grandeur adorée du monde a été misérablement abattue par le coup du parricide, qui, frappant le chef de cet empire, a désolé tous ses membres. 0 Dieu, quel triste accident est le nôtre ! Au moins, si vous nous eussiez fait descendre de notre félicité comme par certains degrés et doucement ! Mais vous nous avez précipités, de sorte que nous avons plutôt senti notre ruine qu'appréhendé notre chute. * »

Bertaut fut en éloquence ce qu'il fut en poésie. Les excès de Ronsard le rendirent prudent. Ses paraphrases de psaumes et ses vers héroïques présentent a plus de sagesse dans les plans, un emploi plus discret de l'érudition, un meilleur choix de

1 Oraison funèbre de Henri le Grand , préchée à Saint-Benoît, par Coeffeteau, prédicateur ordinaire du roi.

L'Académie française, « voulant rendre la langue capable de la dernière éloquence, » résolut de « dresser un dictionnaire. » Elle décida de « faire un choix de tous les auteurs morts, qui

avaient le plus purement écrit On commença un catalogue

des livres les plus célèbres en notre langue. On y mit pour la prose : Amyot, Montaigne, du Vair, Charron, Bertaut, Coeffeteau, du Perron, F. de Sales »

Histoire de l'Académie française, depuis son établissement jusqu'à 1652, parM. Pellisson. Paris, 4729, p. iu, 149.

mots, plus d'unité dans le ton; ' » il corrige plus qu'il ne crée ; il ne peut dispenser de Malherbe, mais il le prépare. Dans la chaire sacrée, les excès et les erreurs de ses devanciers le rendirent aussi « plus retenu. » Après lui il reste encore à faire, mais il facilite la tâche de ses successeurs; s'il n'ajoute pas, il efface; s'il n'élève pas de monument, il déblaie le terrain et le débarrasse de bien des broussailles.

Evêque de Séez, premier aumônier de Marie de Médicis, comme tous les orateurs de quelque renom, il prononça l'oraison funèbre de Henri IV. Nous l'avons trouvée précédée d'un sonnet, où il s'exprime ainsi :

Ce n'est rien de merveille es regrets où nous sommes, Si celui qui n'aguère, animé de tes yeux, Soûlait chanter ta gloire en la langue des dieux, Plaint maintenant ta mort en la langue des hommes.

Ce discours permet d'affirmer que Bertaut fut utile au progrès, dans la « langue des hommes >>, comme il le fut dans la « langue des dieux. » Il est rempli de pensées élevées, de passages d'une onction vraiment chrétienne, il est écrit d'un style ferme, dans une langue pure et discrètement ornée.

1 Nisard, Histoire de la littérature française, t. 1, p. 380.

Cet évoque poète qui, dans un panégyrique en ver de saint Louis, avait, avec une énergique éloquence, reproché aux rois de boire le sang du peuple dans des œu^esdTor^ attaque ici, avec non moins d'éloquence et non moins de vigueur, la doctrine du régicide : « car aussi est-elle détestable, s'écrie-t-il, et le livre qui la semble établir digne de brûler pour le moins la main de son auteur dedans ses propres flammes, comme un damnable enfant qui châtirait son père de l'avoir mis au monde. » Il n'admet pas pour palliatif que Mariana ne veuille parler que des tyrans. C'est là une doctrine des plus dangereuses , « car s'il se tient pour résolu qu'il est permis à chacun de tuer les tyrans, quel prince de la terre, tant soit-il légitime, se tiendra désormais assuré de la vie au milieu de ses gardes tï^*

et dans son trône même ? Les plus grands monar- M u& ques, aussitôt qu'ils sont rois, changent- ils leur ju** nature humaine et pécheresse en une toute divine, impeccable et parfaite, pour ne pouvoir jamais plus commettre d'erreur qui scandalise tant soit peu &** &fc' leurs sujets? Non, non, ils ne laissent pas d'être tou- 4p*j ^J jours hommes en imperfections, quoiqu'ils semblent être dieux en pouvoirs , ni la grandeur qui leur

augmente les moyens de pécher ne leur en ôte pas

l'envie. Et là dessus ne se trouvera-t-il pas quelque extravagant esprit en leurs provinces qui leur donnera I ses imaginations pour juges souverains... Si certes, il s'en trouvera toujours quelqu'un ; et cette venimeuse semence rencontrera toujours quelque terre qui la fera malheureusement fructifier : principa- C lement si l'on couronne de louanges une entreprise si désespérée, si l'on propose la récompense d'une : J^ vie éternelle et future à ceux qui pour l'exécuter . perdent la présente et mortelle, et si l'on appelle martyres les justes supplications de tels massacres. I communiquant à des meurtriers et parricides la gloire

des saints et bienheureux champions de notre foi.

« C'est pourquoi, tous tant que vous êtes, ô rois

et princes de la terre ! jusques à qui parviendra le

bruit de cet horrible assassinat, vous avez tous intérêt

en une si lamentable cause, soit que vous nous aimiez,

soit que vous soyez nos ennemis, soit que vous nous

teniez pour indifférents \ et le massacre de notre prince

vous doit tous remplir d'horreur ; n'y en ayant pas

un seul entre vous, que le même couteau dont ce

grand monarque a reçu la mort ne menace d'une

semblable aventure ; sans que l'innocence de la vie,

la gloire des actions, les merveilles de la vaillance,

la clémence, la douceur, la bonté, la franchise, la

BEUTAUT. 199

piété, la libéralité, la prudence et tout le reste des autres vertus royales, en puissent mettre un seul à couvert contre l'impie audace d'une pareille frénésie l. »

C'est ainsi qu'il arrive naturellement à la louange du roi et à la division de son discours. Et parlant de sa vaillance, « quiconque, dit-il , l'estime vulgaire après tant de preuves qu'il en a rendues depuis vingt ans, il a du tout manqué d'yeux ou d'oreilles , ou bien la malveillance et l'envie lui ont bouché les uns et les autres. C'est pourquoi je n'en viendrai pas aux exemples comme je ferais si je traitais d'une chose inconnue ou disputée. La France la publie assez sur les éternels mémoires que lui ont dressés tant de combats, tant de rencontres, et tant de villes assiégées. Nous en produirons de nouveaux témoignages, quand ses propres ennemis cesseront de la confesser ; nous le vanterons par de nouvelles louanges, quand ceux même qu'il a battus se retiendront de la prêcher ; et finalement, nous en remarquerons les particulières enseignes, quand Arques, Dieppe, Ivry, Fontaine- Française, Aumale, Noyon... et presque tous les cantons de la France cesseront de le témoigner....

\ Oraison funèbre de Henri le Grand, par Bertaut, évêque de Séez, premier aumônier de la reine, p. 61.

n+ » J'en dirai de même de sa clémence: car, comme les campagnes couvertes de morts ont été les preuves de sa valeur, ainsi tant de villes préservées de sac et de pillage, durant la plus grande fureur des armes victorieuses, sont et seront à jamais les monuments de sa douceur et bonté. Mais c'est chose qu'on ne doit non plus confirmer de preuves que sa vaillance : elles sont toutes deux sans contestation, aussi bien que sans comparaison, ses ennemis vaincus confessent l'une, ses sujets conservés témoignent l'autre. Les actes de l'une ont été presque toujours signés de sang, les actes de l'autre l'ont été le plus souvent avec des causes de joie et de piété ; comme s'il eût autant eu de plaisir à pardonner que de gloire à vaincre ; et comme si relever avec la main désarmée l'ennemi jeté à terre après le combat était aussi royal et magnanime que de le terrasser valeureusement avec l'épée en combattant. »

Et parmi tout ce qu'il trouve à louer dans un tel roi, il s'arrête principalement sur les soins consacrés par f^ ^ Henri IV à la conversion des hérétiques ; il vante les moyens moraux employés par lui, « les seuls moyens de ruiner insensiblement l'hérésie , plutôt en la frappant secrètement qu'en tâchant de l'abattre ouvertement à coups de canon. » Il rappelle la joie

bertaUT. 201

qu'éprouvait le roi en apprenant que quelque personnage important avait suivi son exemple, « car bien qu'il ne voulût pas qu'aucun y fût violenté non plus qu'il n'avait pu souffrir de l'être, si prenaitil un grand plaisir de savoir que la raison eût fait en quelqu'un ce qu'à la Saint-Barthélémy tâchèrent infructueusement de faire les menaces du poignard ou du précipice ; comme celui qui jugeait que pour traîner à Dieu, l'on ne pouvait avoir de prise assurée que sur le cœur par l'oreille, et que la douceur des persuasions en doit être la seule violence. »

Telles sont les idées de Bertaut, telle est sa manière de les exprimer. La chaire catholique entendra des accents plus pénétrants, sera illuminée de clartés plus saisissantes ; dans l'oraison funèbre surtout elle atteindra à des hauteurs où la parole humaine n'était pas encore parvenue, mais dès aujourd'hui elle possède pour instruire les peuples , des orateurs ornés de toutes les qualités secondaires , et auxquels il ne manque que le génie.

Nous allons encore étudier un de ces orateurs doués de dons précieux et estimables , qui , s'il n'eut pas en partage le génie , sut le pressentir chez un autre ; et Bossuet lui doit peut-être pour ses conseils

202 cospéan.

quelque reconnaissance. Cospéan, déjà vieux, applaudit en effet aux débuts de Bossuet, lorsque , âgé de seize ans à peine , il émerveillait les habitués de l'hôtel de Rambouillet. L'évêque expérimenté comprit tout ce que ce jeune homme possédait d'éminentes qualités) et il le mit en garde contre les applaudissements du salon d'Arténice. Il le fit venir à l'hôtel de Vendôme, où il habitait pendant son séjour à Paris, et lui fit prononcer un sermon dont il lui avait, d'avance, indiqué le sujet *.

Cospéan, disent les historiens contemporains, tenait école d'éloquence. De tous les points de la France, des ecclésiastiques venaient apprendre de lui cet art d'éclairer les esprits et de toucher les cœurs , où il excellait. « Sortir de l'école de M. Cospéan , était un titre de gloire. 2 >> Cospéan avait, du reste, pendant nombre d'années, étonné les provinces, puis la capitale par une éloquence inconnue et qui fit révolution. « C'est le vrai Paul de notre siècle, dit un de ses panégyristes , l'aigle des prédicateurs , l'orateur le plus accompli que la France ait vu jamais ; il a

1 Floquet, Etudes sur Bossuet, t. I, p. 100. Goujet, Bibliothèque française, t. II, p. 291. 1 Le modèle d'un grand évoque, par J. B Noulkmi. Paris,

COSPËAN. 203

introduit dans les chaires, au lieu d'un Plutarque un Paul prêchant, un Augustin interprêtant et enseignant, Jamais la prédication ne fut portée plus haut depuis les apôtres. i »

Celui qui parle en ces termes de Cospéan , dépasse évidemment la mesure , mais dans son exagération même il indique le point précis où cet orateur porta remède \ et en retranchant du panégyrique ce qu'y a mis de trop l'enthousiasme d'un admirateur contemporain , il nous est permis d'assigner à Cospéan un rang des plus honorables parmi les précurseurs de nos grands sermonnaires.

Quelques mois après sa mort, on publia un autre éloge dont le ton n'a rien d'exagéré et qui présente de Pévêque d'Aire une image ressemblante 2. L'auteur de cet éloge avait vécu près de lui et l'avait bien connu; il l'étudié surtout comme le type du prédicateur instruit et zélé, vraiment inspiré de l'esprit évangélique, « déduisant avec autant de charité que de doctrine tous les motifs qui peuvent persuader la conversion d'un hérétique, » qui n'aura point

4 Mémoires pour servir à l'histoire littéraire des Pays-Bas, par Paquot. Louvain, 1763, t. II, p. 23 et suiv. 2 Le Prélat accompli, sans nom d'auteur.

renoncé aux lumières de la raison et aux inspirations du ciel.

Les discours de Cospéan s'adressaient à trois sortes d'auditeurs : aux croyants, — il leur rappelait leurs devoirs avec fermeté, douceur et une grande connaissance du cœur humain; aux libertins et aux sceptiques, — « avec quelle passion de zèle ce grand Jjj prélat rembarrait-il tous ces discours d'ignorance et d'effronterie... Car, disait- il, qui pourra s'imaginer que l'Eglise ne soit l'ouvrage d'un Dieu? Quand il examinera attentivement la naissance, le progrès et le succès du christianisme. .. Que répondra-t-on au sang de douze millions de martyrs de toute condition, de tout âge, qui ont attesté par leur mort ce que Jésus-Christ avait déjà témoigné par la sienne? Que dira-t-on à l'autorité des plus grands hommes de l'univers, qui après avoir violemment persécuté la religion chrétienne devant que de la connaître, l'ont adorée et embrassée après l'avoir connue '. »

Cospéan s'adressait, enfin, aux hérétiques, parmi lesquels il fit beaucoup de conversions grâce à son | talent ei à ses douces manières. Il ne traitait pas tou - Ijoursdemême façon, nous dit l'auteur du Prélat

1 Le Prélat accompli, p. 269.

accompli, avec ceux qui se présentaient, mais il agissait diversement, selon leurs dispositions différentes. Tantôt, il s'appliquait tout d'un coup à réfuter leur confession de foi et à montrer combien elle était contraire à la Sainte-Ecriture ; tantôt, il se contentait de répondre aux objections; parfois, il exposait les grâces et les beautés de la religion catholique avec tant de charme, qu'il la faisait admirer à ceux-là même qui se déclaraient ses ennemis. En 1603, Cospéan fit l'oraison funèbre de la maréchale de Retz ; nous ne l'avons pas retrouvée. Ce fut lui qui fut chargé de prononcer celle de Henri IV pendant la cérémonie des obsèques. Elle est remarquable par la suite naturelle des idées, la sagesse du plan, en même temps que par le mouvement général du style, et plus d'une fois par la nouveauté, la hardiesse et la variété des tournures. On y trouve peu de termes surannés. Pour l'apprécier, il faut songer que la langue n'est pas encore tout-àfait formée. Ceux que l'on considère comme les premiers maîtres de la prose française, ne sont pas encore venus 1.

4 A. Frémy, Des variations du sUjle français au XVIIe siècle, p 4g.

Nous ne pouvons citer tout ce qui mérite d'arrêter l'attention. Cospéan loue successivement les diverses qualités de son héros, ce qu'il a fait pour la France, en renvoyant à Dieu la gloire de la guerre civile apaisée, de la paix rétablie, de la prospérité revenue; après avoir raconté nos malheurs, il termine par cette invocation qui ne manque pas de grandeur : a Toute puissante et toute divine providence, sacré lien de l'univers .. tu gouvernes la terre du haut des cieux, les cieux du bas de la terre, tu es le saint et puissant hyménée qui joins ensemble la fortune et la fatalité, la prescience et la contingence, nos libertés et les immuables décrets. Tu espands et déplies l'éternité par le temps, l'unité pas les nombres, la loi unique, indivisible et infinie par un nombre sans nombre d'aventures et d'effets que nous voyons produits ici-bas... Mais si je contemple, quelle était cette France, quand ce prince admirable en a pris le gouvernement et quelle il l'a rendue depuis par le bonheur de ton assistance; si je considère comme en ce sujet, au lieu de l'air et de la mer, tu as gouverné les courages; au lieu des flots et des tempêtes, tu as apaisé les plus martiales et les plus furieuses passions de nos âmes; je n'ai d'autres paroles pour t'honorer que l'admiration et l'étonnement. ..

COSl'ÉAN. 207

Qu'est-ce que la légèreté des temps, des siècles, au prix de l'inconstance des cœurs, de la violence des passions, de l'impétuosité des haines et des colères de tant de princes et de peuples? •>

Après avoir loué la vie de Henri IV, Cospéan pleure sa mort. Cette seconde partie du discours est remplie de pathétique. En face du cercueil du héros, au milieu de la cour en deuil, de la foule en pleurs, l'orateur semble ne pas oser aborder cette portion de sa tâche. Enfin, surmontant sa douleur: « Sus donc mon cœur, sus ma langue, que crains-tu? Il faut franchir le saut et remettre devant les yeux de cette illustre et dolente assemblée, ce qu'elle a vu le treizième de mai, ce qu'elle espérait voir le quinzième \ et comme le funeste jour qui se coula entre ces deux, ce pauvre prince s'étant mis dans la rue, non en roi mais en père^ans .gardes et armé de la seule bienveillance qu'on lui devait , un monstre que le diable animait, sans crainte du ciel, sans pitié de la terre, sans respect de l'onction sainte dont Dieu honore ses lieutenants, lui tira le coup parricide d'un abominable couteau, et l'étendit tout raide mort dans son carrosse au milieu de cinq ou six de ses plus valeureux et fidèles capitaines. Dieu, que dirai-je ici ? Par où commencerai-je ; par où fmirai-je ma plainte !... »

208 COSPKAN.

Il y a dans ces dernières pages des choses simples mais touchantes ; des morceaux qui durent être entrecoupés de larmes ; on sent que le cœur seul a parlé. L'assemblée dut être vivement émue et crut assister une seconde fois à la cruelle tragédie, en entendant ces mots d'un saisissant et poignant effet: «Dieu! quel spectacle ! Dites-moi, messieurs, l'amour qui est le meilleur des peintres, vous ne le représente-t-il pas comme on le descendait, en son Louvre, tout mort? »

En finissant, après avoir encore une fois rappelé les victoires du héros , Cospéan s'écrie : « Hélas, nous admirions tantôt la félicité de ce prince ! mais maintenant nous sommes bien contraints de reconnaître qu'elle ne sert que de surcroit à son infortune, et que les marques du bonheur de sa vie ne sont plus que des ombres pour relever le malheur de sa mort et en faire paraître la grandeur et l'excès. Car si vous vous représentez que, nonobstant toute sorte de résistance, il ait forcé uue infinité de grandes et puissantes villes, verrez -vous pas au même instant que cette gloire s'est mise du côté de la douleur et qu'elle en augmente le contre-poids, puisqu'après la conquête de tant de places il ne saurait avoir sept pieds de terre pour reposer ses os, si le devoir et la

piété de ses survivants ne les lui donnent. Et s'il vous ressouvient que toutes les forées de l'Europe ne Font pu empêcher de se porter au trône de ses pères, et de gagner et défendre deux puissants sceptres par son épée, quel contre-coup sentirez-vous de voir que toutes les armes aussi de ces deux grands royaumes ne Taient pu garantir d'un méchant et traître couteau ! Je sais que nonobstant l'effort de cinquante mille hommes, il s'est tiré sans aucune perte d'une place où ils le tenaient assiégé; mais hélas! nous Talions mettre dans un lieu d'où il ne sortira jamais que pour entendre son dernier arrêt, et comparaître devant le souverain iug^desjxùs.

» Seigneur tout-puissant, quelle différence ! Est-il possible que ce soit celui qui tonnait à Ivry ! Faut-il que le prince que nous avons vu depuis deux mois mettre, d'une main triomphante , sur la tête de son épouse, le plus noble diadème de l'univers, ne soit j maintenant qu'un peu de cendre ! 0 monde! 0 va- j nité ! 0 douleur ! »

A ces mots, on ne peut se défendre de songer à "Bossuet, et n'est-ce pas une grande gloire, pour un prédicateur de 1610, d'avoir rappelé, ne fût-ce que dans un seul endroit, le maître de l'éloquence.

4 jY v

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