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BONNES ET MAUVAISES PROFESSIONS

A un point de vue plus général, plus social, pour ainsi parler, les rapports de la morale avec les professions donnent lieu encore à quelques remarques peut-être intéressantes. 11 y a des professions plus ou moins morales; il y a des professions qui moralisent non pas ceux qui les exercent, mais tous les hommes ; il y a des professions qui démoralisent non pas ceux qui les exercent mais tous les hommes.

Platon, peut-être d'après Socrate, a très bien fait ou indiqué cette classification. Il fait remarquer que les bonnes professions ont chacune leur mauvais sosie, leur contrefaçon fâcheuse et funeste, née d'une erreur de l'humanité. La

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gymnastique a pour but de rendre les hommes beaux, c'est un but excellent; la cosmétique, ou art du coiffeur, a pour but de faire que les hommes paraissent beaux; c'est un dessein ridicule et un peu honteux; l'hygiène a pour but de rendre les hommes sains ; la cuisine a pour but de faire qu'ils se croient en bon état ; la philosophie est l'art de tenir aux hommes des propos salutaires ; la rhétorique est l'art de leur tenir des discours qui leur plaisent. La rhétorique est à la philosophie ce que la cosmétique est à la gymnastique et ce que la cuisine est à l'hygiène. On peut poursuivre cette classification parallélique, en deux colonnes.

Cela nous fait entendre que les professions étant des moyens de satisfaire les besoins vrais ou factices des hommes, sont les aspects divers de la société elle-même, et que la société a du bon et du mauvais. Seulement, par les professions, la société constitue en insti-

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tutions ses besoins vrais et ses besoins faux ; et par exemple elle a la magistrature pour satisfaire son besoin de justice et les casinos pour satisfaire son besoin de bavarder, de jouer et de ne rien faire.

C'est ce qui exprime la haine de Jean- Jacques Rousseau pour certaines professions, celle d'acteur par exemple et, du reste, aussi, d'auteur dramatique. Son aversion pour certains métiers n'est pas autre chose que son aversion pour la société elle-même, les professions n'étant que les organes que les besoins de la société se créent.

Si le besoin crée l'organe, montremoi tes organes je te dirai quelle est ton âme. On voit tout de suite quelle est l'àme d'une société qui a besoin d'orateurs, de littérateurs, de poètes, d artistes, de cuisiniers, de coiffeurs, de tailleurs de diamants et de fabricants de jeux de cartes.

Sans aller aussi loin dans la haine de la civilisation que Rousseau, ni

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même dans la haine des arts d'agréments que Platon, on peut dire, d'abord, que le recensement des professions est un bon critérium pour juger de la moralité d'un peuple ; ensuite que les « mauvaises professions » augmentent le vice auquel elles répondent, parce qu'elles trouvent toujours de nouveaux procédés qui à la fois le satisfont, l'excitent et le développent. C'est la gourmandise qui a inventé le cuisinier; mais c'est le cuisinier qui a surexcité la gourmandise. La civilisation est le développement progressif des bons instincts et des mauvais instincts de l'homme, s'agrandissant de plus en plus et du reste luttant les uns contre les autres et se créant des organes, à savoir les professions, qui se perfectionnent elles-mêmes de plus en plus et du reste luttent les unes contre les autres.

De là ces conflits, sans cesse renaissants, de l'hygiène contre la cuisine, de la gymnastique (sports)

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contre la cosmétique, de la morale contre l'éloquence, du savoir contre l'érudition, de l'art de l'historien contre l'art du romancier, du philosophe contre le sophiste, de la femme mariée contre la courtisane, et vous pouvez continuer assez longtemps l'énumération.

Le terme souhaité est celui où les mauvaises professions disparaîtront, ce qui sera le signe que les mauvais instincts ne se créeront plus d'organes, ce qui voudra dire qu'eux-mêmes auront disparu. Nul ne peut prévoir que ce terme sera atteint ni n'a le droit d'affirmer qu'il le sera jamais.

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J'ai parlé des hommes qui sont dévorés par leur profession ; il faut dire un mot de ceux qui sont sans cesse les transfuges de leur profession. 11 y a des gens qui ne peuvent faire avec plaisir qu'une autre chose que leur métier. Leur maîtresse est la papillonne de Fourrier.

On peut les comparer aux maris, qui trouvent toutes les femmes désirables excepté la leur, encore qu'il y ait eu un temps où la leur même leur a paru très charmante.

Ce sont gens qui ne se plaisent qu'aux lunes de miel, qui en cherchent toujours de nouvelles et qui les font, autant qu'ils peuvent, se succéder les unes aux autres. Ils ne sont pas paresseux; mais ils n'ont

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d'activité que pour le nouveau. S'ils sont de profession sédentaire, il faut qu'ils goûtent d'une profession mobilisante, puis d'une profession qui alterne entre le sédentaire et la mobilité, puis d'une autre combinaison encore.

]] prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.

Se voir mieux ailleurs qu'où l'on est, c'est leur illusion, ou leur maladie; c'est celle des « itinérants » où des « métatopomanes ».

Certains ont fait vingt métiers et toujours bien la première année et médiocrement la seconde. La plupart, surtout en France, ont un métier qu'ils ne lâchent pas, mais qu'ils font toujours mal et dont ils se consolent par cent excursions successives dans la politique, dans le journalisme, dans les arts, dans les affaires. Le nombre est prodigieux des avoués qui font du roman, des notaires qui font des pièces de théâtre, des hommes de lettres qui font des spéculations de terrains. Ils font leur métier

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pour vivre et des infidélités à leur métier pour respirer. Ils mourraient d'ennui s'ils ne se dépaysaient pas de leur profession. Ils sont comparables, comme j'ai dit, à ces maris qui secouent chez leur maîtresse le souvenir de leur femme et la comparaison peut se continuer, car souvent c'est leur profession légitime qui les fait vivre et leur profession adultère qui les ruine.

Ce sont des primitifs. Ils remontent le cours des âges et ils donnent une idée de ce que l'homme a dû être. 11 n'est pas né pour passer toute sa vie dans un même cabinet à faire la même chose.

11 est né pour être, selon la saison et les circonstances, occupé à la chasse, à la pèche, à la cueillette et à un peu d'agriculture. Le paysan n'est pas itinérant et ne connaît pas la « papillonne », parce que, précisément, sa papillonne inconsciente a encore une satisfaction légitime. 11 est successive-

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ment laboureur, viticulteur, horticulteur, faucheur, moissonneur, vendangeur, viticulteur, et, en hiver, un peu chasseur et un peu travailleur sédentaire. C'est le plus beau des métiers, qui est complexe, composé de plusieurs métiers. La seule monotonie est dans la succession régulière des occupations diverses. S'il est un paysan qui soit aflFecté de papillonne, il doit souhaiter de labourer en avril et de faucher en octobre « Optât arare caballus ». Cette disposition doit être rare.

Mais on voit la raison pourquoi l'homme des professions bourgeoises a souvent quelque peine à se plier à une profession unique et à s'y tenir. Quoi qu'il en soit, s'il est vrai, ce dont je doute, qu'il n'est passion qui ne soit utile à quelque chose, on peut dire que les itinérants des professions ont leur utilité et qu'il manquerait quelque chose au concert du monde.

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comme dit toujours Marc-Aurèle, et qu'il manquerait quelque chose à la fête du monde comme dit toujours Renan, si ces itinérants n'existaient pas. Ils sont extrêmement amusants et ils ne sont pas très loin d'être instructifs. Ils découvrent tellement les professions successives qu'ils abordent, qu'ils semblent les inventer. Ils en voient tous les charmes, tous les attraits, toutes les séductions et ils les révèlent à ceux qui les exercent depuis quarante ans. Ils sont les éternels néophytes, les éternels catéchumènes qui réveillent les vieux croyants, les éternels Polyeucte qui convertissent les Néarque. Combien de fois un pharmacien qui venait de faire une conférence m'a convaincu de la beauté du professorat et m'a enseigné comment il faut faire une leçon? Combien de fois un botaniste qui venait de faire un article m'a dévoilé l'enchantement du

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métier de puhliciste et instruit sur la façon de rendre un article intéressant! Combien de fois un géologue m'a initié au mystère troublant des verbes grecs irréguliers !

Je n'invente rien ; je n'ai pas d'imagination.

Ils sont charmants ; ils sont tout feu, tout zèle, toute fraîcheur ; ils ont la grâce de ne rien savoir, de tout inventer et de vouloir que tout le monde apprenne d'eux ce qu'ils ne savent pas et ce qu'ils inventent. L'expérience qui se met à votre disposition pour vous renseigner n'a pas leur aimable prestige ; elle est sévère quoique bienveillante : elle vous admet chez elle ; elle est un grand seigneur hospitalier ; elle est protectrice ; eux sont des conquérants qui vous introduisent chez vous, qui vous font les honneurs de votre domaine en vous montrant que vous ne le connaissez pas et qui ont à la fois l'indulgence du savant pour l'ignorant et l'émerveillement du

nouvel arrivant dans des terres inconnues. « (^uc votre pays est beau, Monsieur, surtout depuis que je l'ai découvert ».

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