‹ De la professionChapitre 9 sur 13 · LA MORALE PROFESSIONNELLE · texte numérisé non relu

LA MORALE PROFESSIONNELLE

11 faut dire encore, comme j'ai annoncé que je le dirai, que les professions ont aussi leur morale professionnelle qui compense peutêtre leur immoralité professionnelle et verse peut-être dans l'homme, tout compte fait, autant de morale qu'elles lui en retirent. La profession a un honneur, chaque profession a son honneur, qui consiste en ceci que la profession considère son utilité sociale d'une part; d'autre part, les devoirs particuliers qu'elle impose à ceux qui l'exercent et, des uns et des autres, extrait, pour ainsi parler, une dignité que les professionnels doivent soutenir, à la hauteur de laquelle ils doivent s'élever et res-

De ta Profession S5

ter toujours. La profession a sa conscience et elle devient une partie de la conscience du professionnel. Vous avez tous remarqué cette morgue, différente selon la profession, la même au fond, toujours, qui vous blesse ou vous fait rire, selon votre caractère, chez tel ou tel homme exerçant son métier.

N'en médisez pas. En partie seulement, mais pour une grande part, elle est la forme de la fierté professionnelle, et c'est-à-dire de la conscience professionnelle. Elle est la manifestation indiscrète d'un sentiment profond qui a sa grandeur et surtout son incontestable utilité.

Le magistrat sait qu'il a la garde de l'honnêteté publique et qu'il doit être intègre. 11 ne l'est pas toujours, mais de ce qu'il sait qu'il doit l'être, il en reste toujours quelque chose. Un certain sérieux, une certaine habitude de ne pas prendre les choses par leur côté amusant ou comique, de ne pas les

prendre avec ironie, de ne pas les prendre avec nonchalance, de ne jamaisdire : « A quoi bon? » et de ne jamais dire : « Qu'importe ? » ; c'est la conscience du magistrat.

De là vient que les défauts contraires sont chez lui plus apparents, plus sensibles et plus insupportables que chez tout autre. Le magistrat qui, cédant à ce besoin de réaction que l'on a souvent et qui consiste à ne pas vouloir paraître marqué du pli professionnel^ fait de l'esprit, plaisante, bouflFonne sur son siège et veut rivaliser avec un avocat amusant, est l'objet du mépris public. On sent qu'il a manqué à la morale particulière de sa profession et qu'il n'a pas acquis la conscience professionnelle ou qu'il y résiste.

L'avocat, chargé par sa profession de réclamer le droit, ou de défendre l'innocence ou de solliciter cette pitié qui est une partie de la justice, sent que la qualité maîtresse que sa profession lui impose

De !a Profession 5/

OU réclame de lui est l'indépendance. Par définition, comme d'autres, qu'il a devant lui, sont les défenseurs de la société, il est défenseur de l'individu. Donc, être lui-même un individu, ce qui n'est pas donné à tout le monde, un être autonome ; n'être pas. ou être le moins possible, enserré et garrotté par l'Etat, par la société, par le gouvernement, par telle ou telle association puissante, par l'opinion publique elle-même ; marcher droit, un peu isolé, dans sa liberté et s'il le peut dans sa force, tel est le devoir que sa profession lui enseigne et lui prescrit.

Lhomme de lettres entend aussi une voix qui ne laisse pas d'avoir sa sévérité. Elle lui dit, selon le mot excellent de je ne sais plus qui : « L'esprit est une dignité ».

Cela signifie peut-être ce qui suit :

Comme savoir écrire, écrire avec pureté, avec éloquence, avec puissance, avec esprit, donne une supériorité effrayante, à un certain

58 De ta Profession

égard, sur l'immense majorité des hommes, vous ouvre en l'esprit des hommes un accès que l'immense majorité des hommes n'a pas ; l'esprit est une noblesse, plus qu'une noblesse, une aristocratie, plus que beaucoup d'aristocraties, un pouvoir, dont on est indigne, dont on est le défenseur injuste, quand on ne l'emploie pas au service de la vérité, de la justice et du bien. Un homme de lettres qui n'écrirait que pour son plaisir serait un roi qui n'emploierait sa puissance qu'à s'amuser.

L'esprit d'égalité, comme les plus mauvaises choses, « a son âme de vérité », sa partie juste. 11 exige que les supériorités se justifient, que les supériorités, ce scandale de la raison égalitaire^ se fassent pardonner par l'emploi qu'elles font d'elles-mêmes. 11 n'admet pas qu'elles jouissent d'elles-mêmes et se satisfassent en soi. Vous avez plus d'esprit que moi c'est une injustice et je vous hais d'être un favorisé et un privilégié. Au moins, faites-

De ta Profestion S^

VOUS pardonner par l'emploi que vous ferez de votre supériorité.

Soyez utile. J'admettrais un roi à la condition qu'il fût serviteur de tous. J'admets les aristocraties à la condition qu'elles se fassent peuple par leur dévouement à la foule.

J'admets les riches d'esprit à la condition qu'ils se fassent « pauperes spiritu », c'est-à-dire qu'ils rentrent en intention et par l'emploi de leurs facultés dans la condition commune. C'est là la conscience de l'homme de lettres, laquelle lui est imposée... — Non point par sa profession, mais par la foule. — Si ! par sa profession, puisque sa profession est de parler à la foule et par conséquent de recevoir d'elle sa règle.

Les professions qui ont en elles et qui versent chez ceux qui les exercent la moralité la plus haute sont les professions qui exigent du courage, le métier militaire, le métier de marin, la profession médicale, la profession d'employé des

6o De la Profession

chemins de fer. Ici la conscience professionnelle est de mépriser la mort, la conscience professionnelle est tout simplement le stoïcisme.

Je n'ai pas à développer une vérité si éclatante. Je ferai remarquer seulement, à propos des employés de chemins de fer, que la civilisation, qu'on accuse quelquefois d'amollir les hommes, réclame d'eux, à chaque découverte qu'elle fait, une quantité nouvelle et un degré nouveau de courage. Particulièrement elle élève à chaque instant la condition morale des ouvriers. Au cocher, au charretier souvent brutal, souvent ivrogne et qui ne court à peu près aucun danger, elle substitue le mécanicien de locomotive, le watman d'automobile, le pilote d'aéroplane, qui doivent être sobres, qui doivent être d'une présence d'esprit et d'une maîtrise d'esprit infaillibles et qui sont toujours en danger de mort. Montaigne s'inclinait, avec raison, devant le stoïcisme des paysans: « Celui-ci qui fouit mon

De la Profession 6t

jardin, il vient d'enterrer son père. .. Us ne se couchent que pour mourir. » Combien sa plus haute faculté, qui était d'adm.irer à bon escient, serait émue davantage en présence de ces hommes dont le métier est d'affronter la mort à tous les instants de leur vie! Je me sens très peu de chose devant un marin, un soldat, un médecin, un mécanicien et tous entre eux sont égaux, faisant partie d'une corporation d'hommes « qui ont appris à se surmonter». Us le font très naturellement. « C'est le métier qui veut ça ». Le métier ne laisse pas, assez souvent, de vouloir des choses très hautes.

Ainsi la profession donne au professionnel une conscience qui vient d'elle, une moralité qu'elle détient et qu'elle communique.

Remarquez que souvent ceux qui la reçoivent n'en ont pas d'autre.

Bien des gens, et je crois pour mon compte que c'est la plupart, n'ont pas le sentiment du devoir.

La profession leur donne celui du devoir qu'elle exige. C'est bien pour cela que le bon sens populaire veut que l'on ait un métier. 11 le veut, obscurément, pour plusieurs raisons. 11 le veut pour qu'on soit utile; il le veut pour qu'on ne s'ennuie pas et pour qu'on n'ennuie pas les autres; il le veut pour qu'on ne soit pas écrasé par son oisiveté et pour qu'on n'essaye point de s'en décharger pour en écraser les autres; il le veut surtout pour que l 'homme trouve une conscience, la laisse pénétrer en lui et s'en remplisse. 11 sent très bien que le métier est le critérium; que ceuxlà qui en ont pris un, et qui le gardent, sont gens qui étaient susceptibles de moralité ; que ceux-là qui ne peuvent faire aucun métier, se plier à aucune profession, sont gens qui, soit faiblesse d'esprit, soit perversité de cœur, sont réfractaires à la moralité et c'est à peu près sur ce principe unique, que, non sans quelque raison, il juge les hommes.

SUR l'homme privé

Si l'on me demande quelle répercussion ont la moralité professionnelle et l'immoralité professionnelle sur la moralité individuelle, je croirai devoir répondre qu'elles en ont très peu. La profession, comme nous avons vu, donne à l'homme ses manières, ses allures, ses habitudes de conversation ; mais elle ne fait pas entrer son caractère à elle dans son caractère à lui, ou très peu. Le soldat intrépide sur le champ de bataille n'est pas plus brave qu'un autre dans la vie civile et je ne veux pas dire qu'il soit plus timide, je dis seulement, littéralement, qu'il n'est pas plus brave. Le magistrat n'est

64 T^^ ^^ "Profession

pas plus rigoureux qu'un autre envers ses domestiques ou envers les siens; l'avocat sera d'ordinaire infiniment scrupuleux dans les affaires privées et dans la manière de les traiter ; il plaidera ses conversations ; oui ; mais il ne plaidera pas ses affaires financières ou la vente de ses terres ; le professeur ne fera pas intervenir, ou non plus qu'un autre, sa chère méthode dans le règlement de sa maison ; il est même à remarquer que beaucoup y laissent régner un certain désordre ; l'homme de lettres aux livres légers sera souvent un père de famille très austère et qui ne permet aucune liberté de propos autour de lui.

Vous remarquez que je dis « souvent, d'ordinaire, il arrive que » ; c'est bien à dessein. C'est qu'ici il n'y a plus de règle saisissable. Ni la moralité ou l'immoralité professionnelle ne se communiquent toujours à l'homme, ni il n'est vrai qu'elles ne s'y communiquent

jamais. 11 n'y a ni conformité habituelle ni contrariété habituelle.

Donc il y a véritable indépendance entre les deux moralités et entre les deux immoralités aussi.

Tout au plus pourrait-on dire qu'assez souvent, je ne dis pas le caractère, je ne dis pas le fond moral et je ne dis pas non plus les attitudes, gestes, mines et façons de parler, mais l'humeur de l'homme privé est en raison inverse de Vhumeur de l'homme public. Severus était un administrateur probe, rigoureux, strict, inflexible, à la parole brève, au propos décisif et sans réplique ; il inspirait une salutaire terreur dans son gouvernement et ses employés songeaient peu à secouer la bride. Chez lui, il était profondément honnête et droit, voilà pour le caractère ; il parlait peu et restait grave, un peu morose, voilà pour les attitudes; mais il était à l'égard de sa femme d'une douceur qui ressemblait à de la timidité, d'une condescendance

qui ressemblait à de l'obéissance et d'une prudence inquiète qui ressemblait à la terreur d'être battu. Ses administrés avaient leur revanche chez lui, la plupart sans le savoir.

Je crois que le cas s'analyse ainsi. Les Severus ont dans leur vie publique une humeur d'emprunt qu'ils se sont donnés pour bien remplir leurs fonctions; ils se détendent et ils se relâchent dans leur privé. On pourra dire aussi que, sous l'autorité d'une Philaminte, ils ont pris à la maison une humeur qui n'était pas la leur et qu'ils rentrent dans leur humeur vraie et prennent leur revanche à l'extérieur. Toujours est-il que cette dualité ou cette alternance sont choses assez fréquentes et à noter. Molière a bien vu cela ou quelque chose qui est très analogue : Orgon, impérieux envers tous, sauf envers Tartuffe, autoritaire envers tous les siens, enfant aux mains de Tartuffe.

Tartuffe est la profession d'Orgon.

Orgon devant Tartuffe, c'est Orgon

De la Profession 6y

à l'Eglise, Orgon devant Tartuffe c'est Orgon remplissant ses fonctions de fidèle et voulant satisfaire ses directeurs. J'ai dit qu'il y avait seulement analogie.

Page 1