L AUTRE METIER
11 est peut-être dangereux de n'aimer à faire qu'un métier ou plusieurs qui ne sont pas le vôtre ; cependant il n'est pas mauvais d'avoir, à côté de sa profession, un n second métier y> , un seul, comme de réserve, auquel, du reste, on ne donnera que ses loisirs. « L'esprit veut du relâche ». Or le meilleur relâche, le meilleur divertissement, le meilleur repos consiste à changer d'occupation. Les hommes qui ont le mieux arrangé leur vie, composé leur vie, sont ceux qui ont une profession qu'ils exercent régulièrement et un art auquel ils se livrent quelques heures par jour. Le « violon d'Ingres » est la sauvegarde à l'égard des loisirs
dangereux et des distractions bêtes ou funestes. Heureux, sans doute, celui dont le métier occupe tous les instants; plus heureux peutêtre celui à qui le métier permet de cultiver encore, un peu, un art attrayant. « 11 faut être un peu bête, disait Mérimée, pour faire toujours la même chose », ce qui veut dire et: faire toujours la même chose exige que l'on soit un peu borné ; et : il faut être un peu borné pour faire toujours la même chose sans dégoût. Donc il y a de la sottise à essayer cent métiers sans les approfondir « sicut cants bibens raptim ad T^ilum et fugiens », et il y a quelque stupidité à n'exercer strictement que le même métier quatorze heures par jour. En conséquence dernière, il en faut un grand et un petit, un premier et un second.
Ce second métier est le plus souvent celui pour lequel on avait primitivement une vocation forte ou sensible. On voulait être artiste ;
les nécessités de la vie ont fait de vous un receveur des contributions.
11 faut bien se garder d'étouffer en soi l'artiste et d'être « un artiste mort jeune à qui l'homme survit ». 11 faut faire à l'artiste sa part. On voit, surtout en province, des fonctionnaires, magistrats, officiers ministériels, trésoriers, chez qui vous entrez et que leur appartement révèle à vous comme archéologues. Ce ne sont que fragments, ce ne sont que moulages.
Ils sont membres de l'Académie locale et correspondants de plusieurs autres, et, aux longs jours, ils se rendent aux congrès scientifiques avec un rapport. Rien de meilleur. Ce sont des sages.
Le second métier a au moins deux utilités. La première est, évidemment, « que cela vaut encore mieux que d'aller au café » ; la seconde est que c'est une provision, une assurance. Ce que le métier a de plus fâcheux en lui, c'est qu'il nous laisse. Le moment
de la retraite arrive, cette première niort de ceux qui font quelque chose (les autres peuvent être considérés comme morts tout le temps) et l'on sait à quel point cette mort est dure et à quel point, très souvent, elle hâte la seconde. 11 faut avoir un second métier, en prévoyance du moment où il faudra quitter le premier et il ne faut jamais délaisser le second, afin que, le moment venu, il soit assez fort pour s'étendre naturellement, dépasser aisément les limites où on le maintenait et s'emparer, sans que vous y fassiez effort, de toute votre vie et la remplir.
Mais il ne faut pas se tromper sur le second métier. C'est ce que l'on fait très souvent. Beaucoup prennent pour second métier la politique : médecins, avocats, ils se font nommer conseillers municipaux, conseillers généraux, députés. Quand ils seront vieux, se disent-ils, ils se consacreront à la politique. C'est mal connaître la
8jf. "De la Profession
vie. La politique est dure aux vieillards. Elle exige une force et une activité de lutteur, des batailles contre des concurrents qui, s'ils sont jeunes, ont sur vous une supériorité difficilement surmontable ; surtout une vie toujours au dehors, toujours sur le Forum, toujours sub Dio. Tout cela convient peu soit à la dignité, soit aux commodités du vieillard et ce n'est pas seulement en choses d'amour qu'il faut dire : « Turpe senex miles ». La politique comme premier métier convient à ceux qui en ont le goût ; comme second métier elle ne convient à personne, puisque, pendant le cours de la vie, elle réclamerait tout l'homme et puisqu'à la fin de la vie elle le dépasse.
D'autres prennent pour second métier la littérature, le journalisme. C'est moins mauvais. Cependant, quoique, à un moindre degré, les mêmes objections se présentent. L'imagination, la sen-
sibilité, la force de production sont beaucoup moins grandes dans la vieillesse que dans la jeunesse ou l'âge moyen ; de sorte que vous réservez à l'âge stérile ce qui a besoin de toutes les ressources de l'âge fécond. Ajoutez que la ressource presque unique, la force presque unique du littérateur vieilli, c'est le nom qu'il s'est fait avant de vieillir. Les ouvrages de tel homme de lettres illustre, à l'heure oîi je parle, qui se vendent à cinquante mille exemplaires, seraient absolument inconnus s'ils étaient anonymes. La force unique du littérateur vieilli, vous ne l'aurez donc point. Laquelle aurez-vous?
Considérez encore en quel temps vous vivez. Sans en dire du' mal, il est peu favorable à la vieillesse. 11 est plébéien. Le respect de la vieillesse est privilège d'hommes nobles, d'aristocratie, du moins uu peu plus d'aristocratie que de plèbe. Nietzsche dit, à peu près avec raison : « Ce sont les puissants
86 De ta Profession
qui s'entendent à honorer, c'est là leur art, le domaine où ils sont inventifs. Le profond respect pour la vieillesse et pour la tradition (même sentiment), la foi et la prévention au profit des ancêtres et au préjudice des générations à venir est typique dans la morale des puissants. Quand, au contraire, les hommes des « idées modernes »
croient presque instinctivement « au progrès » et à « l'avenir », perdent, de plus en plus, la considération de la vieillesse, ils montrent déjà suffisamment, par là, l'origine plébéienne de ces « idées ». Le métier à réserver pour la vieillesse ne doit donc pas être de ceux qui dépendent de l'opinion publique et qui ont, en quelque sorte, besoin de la complicité de l'opinion publique pour s'exercer.
Je reconnais du reste, comme je l'ai indiqué, qu'encore vaut mieux la littérature que la politique.
Quelques bons ouvrages, courts et pleins, que vous aurez écrits vers
De ta Profession 8 y
la quarantaine, seront choses à retrouver avec plaisir quand vous serez vieux : « L'auteur raisonnable, dit Nietzsche encore, n'écrit pas pour une autre postérité que la sienne, c'est-à-dire poursa propre vieillesse; car il pourra alors se réjouir sur lui-même, il pourra même se moquer de sa décadence, car « le penseur et de même l'artiste qui a mis en sûreté le meilleur de lui-même dans ses œuvres, ressent une joie presque maligne quand il voit comment son corps et son esprit sont brisés et détruits lentement par le temps, comme s'il voyait d'un coin un voleur travailler son coiïre-fort, sachant, lui, que son coffre-fort est vide et que tous ses trésors sont sauvés. »
Mais vous voyez encore qu'à le prendre ainsi, la littérature comme second métier n'est bonne qu'au cours de la vie et ne saurait guère être métier de provision pour l'âge pénible. Cultiver la politique ou même la littérature comme second
métier, c'est donc se donner pour le présent quelque divertissement; mais pour ce qui est de l'avenir, se préparer soigneusement une déception.
Beaucoup mieux vaut l'agronomie ou l'horticulture, cette agronomie en miniature qui donne toutes les joies de la fresque. Beaucoup mieux que la littérature, qui entraîne toujours avec elle quelque vain désir de gloire, « elle amuse l'enfance, distrait la jeunesse, se fait aimer de l'âge moyen et ravit le vieillard » et elle a même ceci de précieux que plus on avance dans la vie plus deviennent pénétrants les charmes qu'elle a pour nous. Hésiode la célébrait aux temps primitifs, Virgile aux temps troublés, et savait qu'à mesure que la civilisation se com.plique, c'est à la terre qu'il faut ramener les hommes ; et il était très bon Tolstoïen, songez-y, quand il écrivait : « Non loin des murs superbes de Tare-nte, aux lieux où le noir Galèse
De la Profession 8p
abreuve des moissons jaunes, j'ai connu un vieillard silicien, possesseur de quelques arpents, longtemps abandonnés, d'un sol rebelle à la charrue, peu propre aux troupeaux, peu favorable à la vigne.
Cependant, au milieu des broussailles, le vieillard avait planté quelques légumes bordés de lis, de verveines et de pavots. Avec ses richesses il se croyait l'égal des rois et quand le soir, assez tard, il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets qu'il n'avait pas achetés. Le premier il cueillait la rose au printemps et lorsque le triste hiver fendait encore les rochers et enchaînait de ses glaçons le cours des fleuves, lui déjà émondait les rameaux de la flexible acanthe, accusant la lenteur du printemps et la paresse des zé-
phirs »
11 appartient aux sages de rappeler aux hommes ces vieilles pratiques et de leur dire, fùt-on un morose Juvénal, que « rien ne vaut
être possesseur d'un coin bien à soi, ne fût-ce que d'un trou de lézard. »
Mais même le trou de lézard peut manquer et la villa de banlieue pareille à une maison de garde-barrière. Il vous reste l'art, qui ne coûte rien du tout. J'ai connu aussi mon vieillard du Galize. Il n'avait pas même un arpent parmi les broussailles ; mais il était bon aquarelliste et poussait même, aux jours d'ambition, jusqu'à l'huile.
11 avait exercé toute sa vie diligemment un métier très honorable, mais il n'avait jamais délaissé ses pinceaux: « Ce n'est pas que j'aie du talent, me disait-il, mais il faut occuper les après-midi d'été et il faut songer à la vieillesse, à cette redoutable retraite ». « Vous ne savez pas jouer au whist, disait Talleyrand, quelle vieillesse vous vous préparez ! Moi, je défie la vieillesse avec mes pinceaux. » — 11 s'est retiré à Nice, dans la grande lumière, ami des peintres, il ne
De ta Profession ^t
regrette pas son métier officiel, il ne cherche pas comme d'autres à le faire encore par des moyens détournés, il cherche à dérober à la nature quelques-uns des secrets de ses grâces, et il rajeunit. Non loin des lieux qu'il habite, Mérimée vieux tirait à l'arc ; c'est rajeunissant aussi ; mais peut-être moins.
Ayez un second métier, non pas cinq ou six, mais ayez-en un second, celui qui délasse du premier et qui lui succède. Cléanthe et Spinoza étaient de très grands philosophes ; mais ils étaient philosophes à leur loisir ; et Cléanthe était porteur d'eau et Spinoza, polisseur de lunettes astronomiques.