LA MORALITE PROFESSIONNELLE
La profession n'a pas d'influence seulement sur les opinions politiques: elle en a une sur la morale et plus grande encore sur la morale d'un chacun, que sur sa sociologie. ]1 ne faut pas se tromper sur ceci, comme il arrive souvent qu'on le fait. La plupart du temps on envisage et l'on relève les déformations que la profession fait subir à la morale chez les professionnels. Mais il faut savoir aussi que le métier contribue à la formation d'une morale particulière chez celui qui l'exerce. C'est à ces deux aspects de la question qu'il faut s'arrêter tour à tour.
La profession enlève, distrait quelque chose de la morale gêné-
raie de l'individu quelconque qui prend l'habitude et les habitudes de cette profession. La raison en est que la morale est une façon qu'on a trouvée de vivre à peu près d'accord avec soi-même sans avoir trop de choses à se reprocher, à regretter, à détester et à maudire en soi. Voilà, sommairement, ce qu'est la morale pour chacun, en dehors du métier. Mais dans le métier, il faut trouver une façon de vivre, aussi, d'accord avec le métier et ce ne peut être, ou l'on croit vite que ce ne peut être, qu'en atténuant, qu'en affaiblissant, qu'en émoussant certains principes que l'on avait adoptés pour vivre d'accord avec soi-même. De là un compromis, une cote mal taillée, où il y a chose donnée, sacrifice fait, d'une part à l'homme, d'autre part à la profession : « Ceci pour le métier; ceci pour moi ». Et dans ce partage, une partie de la morale iiidividuelle s'en va, ou s'apaise, ou se démet, ou se résigne. Ici,
c'est la bonté, ou une partie de la bonté; ici, c'est la droiture; ici (et c'est le plus souvent), c'est la véridicité, la franchise; ici, c'est encore autre chose.
Le magistrat, comme homme, est très bon, très doux, très humain et croit facilement plutôt au bien qu'au mal. Sur son siège de ministère public ou même de juge, il se croit ou il a tendance à se croire toujours-en présence d'un criminel, et il forcera presque l'innocent à se déclarer criminel ; c'est le déficit professionnel de morale. Ce magistrat, d'une part, se dit qu'il le faut, qu'il est là pour cela, que sans cet excès, cette rigueur, trop de criminels échapperaient, et d'autre part, et surtout l'habitude, la tradition, l'influence du milieu l'inclinent, sans qu'il en ait conscience, à cette rigueur et à cet excès, et il croit bien que c'est l'homme, et non le magistrat qui est dans cet état d'esprit. Les plus grands jurisconsultes de l'ancienne
^^ De ta Prvfession
France, et les plus éclairés et les plus humains, ont opiné pour le maintien de la torture, persuadés, contre tous les arguments, et voilà bien l'eflFet de l'habitude dans la mentalité d'un corps, qu'elle était un mal nécessaire et qu'elle ne pouvait être remplacée par rien.
L'avocat, par contre, n'a pas de scrupule à faire acquitter un coupable, ou plutôt ne voit plus un coupable dans l'homme dont il accepte de présenter la défense. 11 se dit quelque chose comme ceci :
« Ce n'est pas à moi de voir le coupable. » C'est le métier qui parle en lui ainsi, le métier qui, du droit de son utilité, de sa noblesse, de sa beauté aussi, se fait sa part.
Dans quoi se la fait-il? Dans la morale générale de l'homme, qu'il diminue d'autant. Un avocat, qui venait de faire acquitter un fils naturel qui avait à moitié tué son père, me disait : « Et puis, maintenant, il y a lieu d'espérer que beaucoup de fils naturels tireront
sur les auteurs de leurs jours ».
C'était une plaisanterie de Palais et rien autre; mais encore, que les habitudes d'esprit, que les coutumes professionnelles suggèrent des plaisanteries de la sorte et que des plaisanteries de la sorte aient, en retour, leur influence sur les habitudes d'esprit, cela, quoi qu'on dise, est inquiétant quelque peu.
Ce commerçant ne vole pas; c'est ce qu'il laisse à sa morale d'homme ; mais il ne prévient pas son client sur la moindre valeur, sur la dépréciation, sur la moins bonne qualité de telle marchandise; un pas de plus, qu'il fait quelquefois, il la lui vante et le suggestionne pour qu'il la prenne, dans l'intention, qu'il juge excusable, de se débarrasser d'un rossignol ; voilà ce qu'il donne au métier. Justification qu'il s'off're :
« Ce n'est pas à moi de combattre moi-même mes intérêts ». Ou plutôt, il ne se dit rien et il y a entraînement naturel.
^6 T)e la Profession
Cet écrivain, très honnête homme et d'excellentes mœurs, ne manque jamais de distribuer adroi tement, dans chaque roman qu'il écrit, quelques scènes d'agréable lubricité- 11 a, pour ses raisons secrètes, qu'un roman se vend très peu quand il n'est pas, au moins partiellement, pornographique. Il ne se rend pas compte, — peut-être, — de ces raisons, et il assure que la pornographie est une partie de la vérité et « qu'elle a les mêmes titres que la paléographie. »
11 est possible, mais quoi qu'il en puisse être, il corrompt et cela ne laisse pas d'être grave; il fait des livres, ce qui devrait l'avertir, qu'il ne veut pas que ses enfants lisent.
Je sais un homme qui n'a jamais écrit pour l'imprimeur une ligne qui ne fût chaste et qui a écrit à ses amies des lettres qu'il serait difficile d'imprimer en français. Je n'aime ni cet homme ni le précédent, mais, s'il faut choisir, je préfère encore le second.
Mais quoi? Le métier est là qui a, comment dirai-je, ses sophismes inconscients, et qui persuade d'assez mauvaises actions sous couleur de véridicité, d'exactitude historique, d'études de mœurs, et que sais-je?
De moralité même ; car il est toujours facile de dire qu'on ne peint le vice que pour en détourner et que plus on le peint dans sa plénitude, plus on en détourne.
C'est le « virtutem videant intabescanlque relicta » retourné, pour ainsi parler, et ces écrivains nous diront hautement : « Vitium videant expallescantque recepto ». On sait assez, de quoi, du reste, on est peu dupe, que tel livre empourpré de vice est précédé d'une préface où l'auteur se donne pour un moraliste sévère qui porte le fer rouge dans les plaies qu'il étale. J'ai soutenu ce paradoxe, et, gravement, j'ai démontré que si l'on condamne les pornographes, il faut condamner les satiriques comme
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Juvénal, et les sermonnai tes comme Bourdaloue, qui ne s'entretiennent et n'entretiennent les autres que des vices humains, mais, à coup sûr, pour les extirper. Le paradoxe est assez niais et l'on m'a répondu assez facilement qu'il est plus sûr qu'ils les peignent, qu'il ne l'est qu'ils les extirpent. Un avare, après un beau sermon sur la charité, s'écriait : « Quel beau sermon! ]1 donne envie de mendier ». Prédicateurs et satiriques doivent prendre garde de ne pas inspirer ce qu'ils maudissent, et romanciers pornographiques peuvent être sûrs qu'on lit leurs descriptions lascives en tenant compte de leurs intentions moralisatrices, mais qu'on garde un souvenir peut-être plus net de celles-là que de celles-ci. — Ce n'est pas leur faute. — Ce n'est pas non plus entièrement celle des lecteurs. « Le conte fait passer le précepte après lui ». Je sais bien; je suis surtout sûr que le précepte
passe après le conte et que le conte a la préférence.
Voilà encore un des méfaits de la profession.