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CHAPITRE XIV

DE l'envahissement DES CHOSES PAR l'eXTENSION

Que l'univers, loin ftêtre envahi par Cextension croissante de ta propriété, est au contraire chaque jour plus approprié aux besoins de t homme, plus accessible à son travail, et que la propriété civilise le monde au lieu de l'usurper.

Tonte propriété a donc pour origine véritable le travail, et si elle n*a pas d'abord cette origine, elle ne tarde pas à l'acquérir, après un certain temps de transmission régulière. Nous accordons cela, si on vent, répondent quelques adversaires de la propriété, mais il n'en résulte pas moins qu'avec les siècles tout finit par être occupé, terres, capitaux, instruments du travail, et que les derniers venus ne savent où se mettre, ni comment employer leurs bras. J'arrive dans ce monde, dit l'un des économistes du temps, après plusieurs mille ans de ces transmissions successives, plus ou moins légitimes^ je le trouve envahi par les propriétaires des terres , ou par les propriétaires des capitaux. Si je veux être cultivateur je rencontre partout des murailles, des fossés qui m'arrêtent, et m'apprennent que le champ que je désirerais cultiver est a un autre. Si je veux travailler différemment, et, par exemple, scier ou raboter le bois, filer le chanvre,

limer le fer, je trouve le bois , le chanvre , le fer, les capitaux eufin dans des mains avares, qui me les dénient en me refusant tout crédit, ou en exigeant un intérêt tel , qu'il ne me reste rien pour vivre après avoir acquitté cet intérêt. Comment ferai «je? Le monde entier, ciel, terre, eau, n'est -il pas envahi par d'avides et jaloux possesseurs?

Cette objection n'est guère plus sérieuse que la précédente. Vous arrivez dans le monde un peu tard, j'en conviens ^ il y a bien des places prises , et , en accep* tant la comparaison de Cicéron , qui assimile la propriété à un théâtre où tous les sièges seraient occupés, je vous adresserai la réponse suivante. Les propriétaires de ce théâtre sont gens bien mal-appris assurément de ne vous avoir pas réservé une place ; mais en seriez-vous beaucoup plus heureux si le théâtre n'existait pas? Il existe, je le sais, et cela vous cause on mal auquel je compatis, c'est le déplaisir de savoir que d'autres s'amusent sans vous. Mais les propriétaires auraient pu, je le répète, ne pas construire ce théâtre, et vous n'en seriez pas fort avancé-, et si de plus ils sont prêts k vous y admettre k la condition de quelques services de votre part, peut*on les taxer de trop d'exigence?

Vous allez voir que cette réponse est exactement applicable k la propriété.

Vous arrivez dans une société déjà fort civilisée, où la terre est couverte, il est vrai, de propriétaires, mais où elle est fort bien cultivée , et produit cent fois ce qu'elle produisait dans l'origine *, où les machines mul^

tipliées et variées à Tinfini ont rendu le travail mille fois plus rapide, et ses produits mille fois plus abondants et moins coûteux, où Ton a de quoi se nourrir, se vêtir, assez pour faire vivre trente -six millions d'hommes au lieu de quatre ou cinq : avouez que les générations qui vous ont précédé ont été bien coupables envers vous, car il y a sept ou huit siècles vous auriez eu pour toute chaussure un morceau de cuir lié par des cordes , et vous avez des souliers qui mettent vos pieds à l'abri du froid , de Thumidilé et des cailloux. Vous auriez eu pour vêtement une peau de mouton , et vous avez du drap. Vous auriez été logé dans ces affreuses masures puantes et empestées, dont nous trouvons encore quelques restes dans les vieilles villes de France, et vous avez des maisons saines et solides. Vous auriez eu du seigle ou du maïs dans les temps d'abondance, rien dans les disettes, et vous avez du froment et du seigle dans les bonnes années, de la pomme de terre dans les plus mauvaises. Vous auriez bu de la bière ou du cidre, et vous avez du vin. Convenez que ces générations vous ont fait bien du tort! Mais, dit-on, si je veux cultiver la terre, ou si je veux filer, il faut que j'emprunte la terre, ou le métier k filer. En eût-il été autrement il y a mille ans? N'aurait-il pas fallu emprunter cette terre ou ce métier k filer? Y a-t-il eu un temps où les hommes prêtassent pour rien les objets qui leur appartenaient? Il n'y a donc entre le temps présent et les siècles les plus reculés aucune différence, sinon qu'en remontant en arrière vous rétrogradez vers une époque où il

y avait moins de toutes choses, et où toutes choses étaient de moins bonne qualité. Mais on insiste et on me dit : Vous ne résolvez pas la question. Deux, trois siècles en arrière n'y font rien. L'invasion était moindre peut-être , les rangs moins serrés , mais l'usurpation était commencée. Remontez k ces jours où la terre était au premier occupant, et où il n'y avait qu'k se présenter pour trouver des fruits suspendus aux arbres, du gibier dans les forêts, du poisson dans les rivières , ou des plaines fertiles k défricher si vous vouliez vous livrer k la culture des champs, comme c'est actuellement le cas en Amérique. Le sauvage, ajoute-t-on, exerce les droits de chasse, de pêche, de cueillette, de pâture, sur la surface entière du sol, et si un homme civilisé veut aujourd'hui mettre la main sur du gibier, on lui inflige la peine réservée au braconnier-, s'il veut pécher, on lui inflige une amende comme ayant empiété sur les droits du fisc; s'il veut cueillir du raisin sur le bord d'une route, prendre une gerbe sur une meule, ou faire pâturer un mouton dans un champ, on le condamne k diverses peines comme ayant commis un délit rural.

J'adresserai une question k ceux qui se plaignent de ces interdictions diverses. Il y a parmi nous quelques milliers d'infortunés, qui, entraînés par des doctrines déplorables, ont versé le sang de leurs concitoyens, quelques-uns méchamment, quelques autres et en plus grand nombre, aveuglément. Il s'agit de leur créer quelque part, n'importe où, une existence nouvelle. Je demande, sans raillerie, car les malheurs

qu'ilB se sont attirés, pas plus que les malheurs qu'ils ont causés en tuant d'honnêtes pères de famille, ne prêtent point à rire, je demanda sans raillerie s'ils ne regarderaient pas comme une affreuse barbarie d'être jetés dans les forets vierges de rAmërique, ou dans les Iles de rOcéanie, sans les moyens de s'y établir, de s'y loger, d'y vivre, et si l'heureuse faculté du sauvage de mettre la main sur toute la nature ne serait pas pour euK la plus atroce misère? Ils auraient raison , et la France sei^ait cruelle si elle en agissait ainsi k leur égard.

Mais, dira^-on, il n'y a Ik rien de bien extraordinaire. Si les infortunés dont il s^agit avaient eu l'éducation des sauvages de TOcéanie ou de la Floride , ils pourraient vivre comme eux de la pêche ou de la chasse; mais en ayant reçu une autre, il faut bien qu'on tienne compte de la différence. Qu'appelle-t-on cette éducation différente dont il faut tenir compte? La société leur a appris k manger du pain pétri aujieu de tubercules sauvages, de la viande blanche et cuite au lieu de viande noire ^t crue, k se couvrir de vêtements tissés au lieu de peaux de bêtes ou de plumes d'oiseaux , k se servir de la lime , du burin, au lieu de l'arc et de la flèche, c'est-k-dire que la société dont on se plaint, les a fait vivre, malgré leurs malheurs, dans un état cent fois préférable k celui des sauvages, qu'on regrette pour eux, et dans lequel il y aurait une affireuse cruauté k vouloir les replacer.

Sans doute dans cette société compliquée, où le

moindre ressort dérange produil des perturbations profondes , il y a des crises où tout manque h la fois a certaines classes, et il faut venir k leur secours; nous en sommes d'avis, car nous n^avons pas des cœurs de fer parce que nous avons des têtes saines; il faut venir, dis*je, k leur secours, non k titre de restitution, mais k titre de fraternité, vertu char* mante quand elle est sincère. Mais enfin la société, en les privant de Tabondance primitive, ne les a privés de rien, car cette abondance existe encore sur les trois quarts du globe , et ils la regarderaient comme an assassinat si on avait l'inhumanité de les y exposer. Cette prétendue invasion de Tunivers est donc une fable ridicule. En quoi consisterait -elle, en effet? Dans l'usurpation des objets mobiliers, tels que machines, outils, matières premières, semences, vivres, argent, tout ce qu'on appelle enfin le capital, ce barbare capital qui ne veut pas se donner au travail , k moins d'un intérêt exorbitant? Mais ce capital mobilier n'existait pas; mais- ces machines, ces outils, ces constructions, ces matières premières, ces grains, cet argent, tout cela n'existait pas avant ces générations usurpatrices dont vous vous plaignez, et n'a existé que par elles, par leur travail opiniâtre et soutenu. Si elles le détiennent, si elles le font payer cher, elles ont tort peut-être en morale, mais, en droit strict, elles ont bien quelque raison d'en faire ce qu'elles veulent, puisqu'elles l'ont créé; et, après tout, si vous avez besoin qu'elles vous le prêtent, si vous dépendez d'elles par ce motif, elles dépendent

de vous k leur tour, car elles ont besoin que vos bras fassent valoir leurs capitaux , sans quoi ces capitaux inoccupés ne vaudraient plus rien dans leurs mains. La dépendance est réciproque. Deux besoins sont en présence : le vôtre, qui est celui de travailler-, le leur, qui est celui de trouver un emploi pour leurs capitaux. Lequel de ces deux besoins dictera la loi k l'autre? Cela dépendra du moment. En temps calme, quand les capitaux abondent, ce sera le vôtre. Quand les capitaux se cachent, et qu'ils manquent, ce sera le leur, et vous payerez l'argent plus cher. Mais en attendant savez-vous le mal que vous ont causé ces générations usurpatrices en multipliant les capitaux? Elles ont fait que l'argent qui valait 12 et 15 pour cent, quelquefois 40 chez les Romains, 10 et 12 dans le moyen âge, 6 et 7 dans le dix-huitième siècle, vaut aujourd'hui de 3 k 4 en temps calme, de 5 k 6 en temps difficile. Or l'intérêt étant l'expression exacte et unique de la difficulté k se procurer les capitaux , il est prouvé qu'en avançant chaque jour dans celte usurpation de l'univers, les générations qui vous ont précédé, et qui ont créé la masse des propriétés existantes, vous ont rendu plus facile l'accès de toutes choses. Mais, même k 5, k 6, k 7 pour cent, on ne prêtera point k un pauvre ouvrier sans crédit. J'en conviens, je le regrette, je ne me refuse pas k y pourvoir par des moyens bien calculés , mais il y a quelques siècles c'eût été encore plus difficile.

Il n'y a donc pas usurpation quant aux richesses mobilières qui n'existaient pas avant les générations

dont on se plaint, et qui n'ont existé que par elles. En esl-il autrement pour la terre, qu'elles n'ont pas créée , qu'elles ont trouvée gisante au soleil , et sur laquelle elles se sont établies, ce qui vous gène, vous dernier venu, car vous trouvez les champs les plus fertiles occupés? C'est ce qui.sera facile k éclaircir.

La surface de la terre étant le seul moyen de faire concourir les agents naturels, l'air, l'eau, le soleil, k la production des denrées alimentaires, il y a, diton, occupation gênante de cette surface au profit de quelques-uns et au détriment de tous. Je dirai d'abord aux inventeurs de l'objection : Comment voulez-vous qu'on s'y prenne, si le seul moyen de cultiver la terre est de s'y établir; de s'y fixer, de la couvrir de travaux séculaires , de l'enclore et de l'interdire a tout venant? La société, s'il n'y a pas une autre manière d'engager des colons k se fixer sur le sol , est-elle bien coupable de leur avoir accordé une pareille concession? Vous, nouveaux venus, qui vous plaignez de ce qu'on a pris toutes les places au soleil, si on vous donnait dés terres k déflricher dans la certitude de les garder, en voudriez-vous k ce prix? Ces milliers d'Allemands, de Suisses, de Basques qui s'expatrient tous les ans pour aller sur les bords du Mississipi labourer des terres incultes, s'y rendraientils s'ils ne devaient pas en devenir les possesseurs définitifs?

Que faire donc , si on ne peut cultiver la terre sans l'occuper, l'occuper k toujours, puisque sa surface est le siège nécessaire des travaux dont la lente accu-

mulation forme presque toute sa valeur? En voulezvous un exemple? Allez en Hollande, et voyez ces vertes et grasses prairies couvertes de belles génisses : vous vous tromperiez étrangement si vous supposiez que c'est la nature qui a produit ce sol si frais, si riche. Enfoncez en terre un bâton, et k trois ou quatre pouces vous rencontrerez un sable stérile. Cette berbe épaisse qui se convertit en lait , puis en fromage , et qui sous cette forme circule dans le monde entier, est produite par un terreau de création purement artificielle. Au moyen d'une digue formée de branches de saule , on a séquestré une portion du sable de la mer'^ avec le temps, la vase amoncelée par le flux et le reflux a consolidé cette digue. Après avoir soustrait ce sable h Teau de mer, on ne Ta rendu accessible qu'à Feau du ciel ou des rivières, et on Ta ainsi dessalé peu à peu. L'herbe y a poussé, pas très^ucculente d'abord, et plus près de la nature du jonc que de celle des graminées. On y a mis des vaches, on a laissé sV accumuler leur engrais fécondant, et on a fini par créer un sol artificiel d'une fertilité extrême* Qu'avait concédé l'État? Une portion du fond de la mer, Sur ce fond, l'industrie individuelle a créé une couche végétale et tout ce luxe de verdure qui vous charme. Fallait-il faire ce larcin k la mer et aux générations futures, ou bien ne pas créer cette riche prairie? C'est encore le cas du théâtre de Cicéron. Toutes les places sont prises k ce théâtre, k quoi je réponds : Yalaitril mieux que le théâtre n'existât pas? C'est, il me semble , une bonne raison, après tout,

DU DROIT DE PROPRIÉTÉ. lOt

que la nécessité. Or si la nécessité veut que la surface de la terre soit abaRdonnée ^ ceux qui la eoltivent, pour qu'ils aient un motif suffisant de la cultiver, ne faut-il pas céder h Tinvincible nature des choses?

11 y a, il est vrai, la ressource qui consisterait *a réserver ii l'État seul la propriété des terres, et h ne les donner qu'en fermage , soit pour un temps , soit pour la vie, à celui qui les cultiverait, c'est-h-dire la mainmorte, la mainmorte, restauration récente de nos sublimes inventeurs! Fautai donc répéter ce qu'ont dit tous les économistes du siècle dernier, que la mainmorte est un système barbare, anti-agricole, que la terre pour être bien cultivée doit être une propriété privée , qu'alors seulement l'homme lui consacre ses soins, son temps, sa vie, s'il est a la fois cultivateur et propriétaire, ses capitaux au moins s'il n'est que propriétaire; que les terres de l'ancien clergé produisent aujourd'hui, seulement en impôt, presque tout ce qu'elles produisaient autrefois en fermage, que de plus elles nourrissent leur propriétaire et leur fermier, et qu'elles présentent un spectacle d'activité extraordinaire, au lieu d'un spectacle de négligence et de langueur affligeant? Mais supposez cette vaste mainmorte embrassant toute la propriété en France, le sort de celui qui veut se consacrer a la culture des champs en serait-il meilleur? Il serait cent fois pire, car, de libre qu'il est aujourd'hui, il serait esclave. Lui donnerait-on la terre gratis sans qu'il payât un fermage? Quoi, une terre parfaitement aménagée, couverle de travaux séculaires, valant incomparablement plus que

la terre en friche, serait donnée au même prix, c'està-dire pour rien! Et en vertu de quelle préférence donnerait-on k l'un le beau vignoble des bords de la Gironde, a l'autre le sable stérile des Landes? parce qu'il serait le premier inscrit, par exemple, ou bien le plus habile, ou bien le militaire le plus brave? Quant au premier inscrit, il suffirait donc d*étre le pluspressélQuantau plus habile, ce serait M. le maire qui en déciderait! Quant au militaire le plus brave, une pension inscrite au Grand-Livre n'est-elle pas une récompense plus facile à proportionner au grade, à l'âge, aux services 1 Comment d'ailleurs y aurait-il une classe a laquelle on fournirait gratis les instruments de son travail, tandis que toutes les autres seraient obligées de se les procurer a prix d'argent? Fournit-on au filateur, au tisserand, au forgeron, les établissements dans lesquels ils exercent leur industrie? L'inégalité serait intolérable, et wsi l'Etat avait dans les mains une telle valeur que la propriété de toutes les terres aménagées, il devrait évidemment, pour ne pas être injuste jusqu'à l'iniquité, les louer, comme il fait pour toutes les propriétés qu'il possède. Mais alors quelle différence y aurait-il k être fermier de l'État, au lieu d'être fermier des particuliers? quel avantage y aurait-il a avoir changé l'une de ces dépendances pour l'autre? Quel avantage I on va en juger.

Dans la société actuelle, ordonnée par la nature, non par les faux savants, le fermier se présente au propriétaire et traite librement avec lui. Il se base sur le prix des denrées, et offre un prix. Le proprié-

taire se base sur le prix des immeubles, et en exige un autre; Us contestent, finissent par se mettre d'accord , de manière que l'un puisse retrouver le prix de son travail, l'autre l'intérêt de son capital. L'État, au contraire , étant propriétaire , voici ce qui se passerait. N'ayant pas dans le fermage libre un étalon pour juger du produit des terres, il en fixerait la rente comme on fixe les appointements, au gré de la faction dominante. A une époque on dirait que ce n'est pas assez, ^ une autre que c'est trop : les fermages varieraient ainsi k Tégal des traitements; et comme il s'agirait d'une question de laquelle dépendrait la vie de tous, la République serait déchirée. De quoi en effet s'agissait-il a Rome du temps des Gracques? Non pas du partage universel des biens, mais tout au plus de celui de quelques terres, plus ou moins récemment conquises, tenues k ferme par des sénateurs ou des chevaliers, k des prix qu'on disait des prix de faveur, et on demandait le partage immédiat de ces terres entre les citoyens qui les avaient conquises en servant dans les armées. Rome faillit périr, et périt plus tard pour ces questions , car tous les ambitieux qui se succédèrent après les Gracques s'en servirent pour leurs perfides desseins. N'y a-t-il donc pas assez de motifs pour se disputer le pouvoir, et voudriez- \ous y ajouter la plus ardente, la plus urgente de toutes les raisons, celle de posséder la totalité des terres d'an pays, k un prix plutôt qu'k un autre? Affermées gratis, affermées k prix d'argent, on s'égorgerait, dans le premier cas pour les obtenir, dans le second

pour les obtenir ^ m prix différent, et pas plus dans TuQ que dans l'autre, la justice ne serait la règle. Ce serait le caprice des factions.

Toutes ces inventions ne sont donc que de vieilles erreurs des peuples, jugées depuis longtemps, et à jamais réprouvées pour avoir été essayées partielle* ment, une fois et un moment, L'État propriétaire des terres et les affermant & des particuliers est une institution connue, éprouvée, dont l'histoire romaine, aussi bien que Thisloire des monarchies européennes, enseigne le mérite même aux enfants. Le temps, la raison ont en effet appris ^ tout le monde que la terre, ainsi que tous les capitaux , doit être une propriété privée, qu'à ce prix elle se couvre sans cesse de nouvelles améliorations , que , vendable , achetable , louable a volonté, comme toutes les choses de ce monde, elle se vend , s'achète , se loue à son prix vrai , vrai comme est le prix du blé, du fer, du vêtement, puisqu'il est le résultat d'un libre balancement des in-^ téréts entre ceux qui produisent et ceux qui consomment-, que l'agriculture est alors une profession libre, aussi libre que toutes les autres professions, qu'une ferme n'est plus une place a obtenir par la faveur, h perdre par la haine du pouvoir dominant, et que la compétition du pouvoir, déjk trop ardente, se trouve délivrée d'un stimulant violent comme la iaim, et qui en ferait un combat à mort,

11 faut dès lors que la surface de la terre soit concédée en toute propriété à celui qui la défriche, qu'après l'avoir appropriée , il puisse ou la vendre , ou la

louer, et qu'elle subisse le sort de tous les iusiruinenU do travail bumain, d'être vendable, acbelable, louable au gré de ceux qui la possèdent ou la veulent {tosséder. Mais ainsi coocédée Ik perpétuité, elle est séquestrée peu a peu, envabie, dit-on, et les derniers venus sont exposés k trouver un jour la terre entière occupée. Le danger est grand en effet, il est pressant comme on sait , car de toutes parts la (erre se couvre de colons impatients de s'en emparer. Les deux Amériques du pôle nord au pôle sud, Tlnde de Tllimalaya au cap Comorin, la Chine de la grande muraille au canal de Formose, TAfrique de l'Atlas aux montagnes de la Table, Madagascar, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Guinée, les Moluques, les Célèbes, les Philippines, que sais- je, toutes les iles du monde seront bientôt couvertes de laboureurs, tombés à l'improviste sur le globe comme une nuée de sauterelles, et nos petits enfants seront obligés de se croiser les bras en présence de la terre envahie!

Nous soumettrons aux esprits ^larmes de ce grave danger les ecmsidérations suivantes.

La bouille, par exemple, source aujourd'hui de toute force motrice, la houille inspire de bien autres inquiétudes! Il y a des ingénieurs qui ont cru qu'il y en avait sur le globe pour un millier d'années, tandis que d'autres au contraire ont cru qu'il n'y en avait pas k brûler pour plus de cent ans. Faudrait-il par hasard s'abstenir d'en user de peur qu'il n'en restât point pour nos neveux? Que.diriez-vous de l'humanité qui s^arréterait devant ces trésors de calorique et de

Mt LIVRE PREMIER.

force motrice, de peur qu'il n'y en eût bientôt plus? On a consommé presque tout le bois de nos forêts, et vous voyez qu'on a su trouver le moyen de se chauffer. La société qui ne permettrait pas la propriété foncière , de crainte qu'un jour toute la surface de la terre neiût envahie, serait aussi extravagante. Rassurons-nous. Les nations de l'Europe n'ont pas encore cultivé les unes le quart , les autres le dixième de leur territoire, et il n'y a pas la millième partie du globe qui soit occupée. Les grandes nations connues ont toutes fini jusqu'ici , n'ayant encore défriché qu'une très-petite portion de leur soL Elles avaient traversé la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse, elles avaient eu le temps de perdre leur caractère, leur génie, leurs institutions, tout ce qui fait vivre, avant d'avoir non pas achevé, mais un peu avancé la culture de leur territoire. La terre a été pour elles un fruit qu'elles onl a peine porté à leur bouche et qu'elles ont presque aussitôt laissé échapper de leurs mains. Je suis enclin k penser que l'espèce humaine agira de même. Je crois que tous les êtres finissent, grands ou petits, et les planètes comme les autres, car j'ai foi dans Tunité des lois divines. Les individus naissent et meurent, les nations naissent et meurent. Tout est placé sous cette loi immuable, depuis l'être infiniment petit dont nous ne pouvons distinguer le corps qu'à l'aide d'instruments puissants, dont la vie passe comme une de nos sensations les plus fugitives, jusqu'à ces êtres dont la taille nous parait colossale comparée a notre petite stature. Seulement Dieu leur mesure a

tous le temps comme l'espace, et ils durent en proportion de lenr grandeur. Eh bieni ces corps célestes, après avoir mille fois plus duré que les individus, que les nations elles-mêmes, devront 6nir k leur tour, soit que refroidis, ils ne soient plus qu'un bloc de glace sur lequel la vie sera devenue impossible, soit qu'une comète, Attila ou Tamerlan des cieux, vienne les heurter et les briser. Ahl puisque nous voilk dans le monde des chimères k la suite des utopistes contemporains, laissezmoi vous dire, à vous tous qui pourriez être inquiets sur le jour plus ou moins prochain où la terre envahie ne donnera plus place à un nouvel agriculteur, laissez-moi vous dire que l'espèce humaine se comportant sur sa planète comme les Grecs dans l'Archipel, les Romains dans la Méditerranée, l'espèce humaine finira^ glacée ou brisée, n'ayant encore mis en culture que la moindre partie du globe. Elle aussi abandonnera le fruit après y avoir à peine touché. Voici enfin une dernière raison de vous rassurer, c'est qu'après tout l'espace n'est rien. Souvent sur la plus vaste étendue de terres les hommes trouvent de la difficulté k vivre, et souvent au contraire ils vivent dans l'abondance sur la plus étroite portion de terrain. Un arpent de terre eu Angleterre ou en Flandre nourrit cent fois plus d'habitants qu'un arpent dans les sables de la Pologne ou de la Russie. L'homme porte avec lui la fertilité-, partout où il parait Therbe pousse, le grain germe. C'est qu'il a sa personne et son bétail, et qu'il répand partout où il se fixe l'humus fécondant. Allez dans les sables des Landes ou de la Prusse, et

dès que vous apercevez des clairières dans une forêt de sapins, dans ces clairières des céréales, vous êtes assuré de découvrir bientôt de la fumée, des toits, un village. Ce village est-il considérable, est-ce un gros bourg, le champ environnant est mieux cultivé , plus fertile, produit un meilleur grain. Forcez l'homme k se renfermer dans ce même espace, ce qu'il fait spontanément par le désir de ne pas s'éloigner du lieu qu'il habite , et il trouve à vivre sur la même étendue de terre , quelque nombreux qu'il devienne , uniquement parce qu'en la fécondant davantage par sa présence il parvient k en tirer des produits plus abondants.

Si donc on pouvait imaginer un jour où toutes les parties du globe seraient habitées , l'homme obtiendrait de la même surface dix fois, cent fois, mille fois plus qu'il n'en recueille aujourd'hui. De quoi en effet peut-on désespérer quand on le voit créer de la terre végétale sur les sables de la Hollande? S'il en était réduit au défaut d'espace , les sables du Sahara , du désert d'Arabie, du désert de Cobi, se couvriraient de la fécondité qui le suit partout. Il disposerait en terrasses les flancs de TMlas, de l'Himalaya, des Cordillères, et vous verriez la culture s'élever jusqu'aux cimes les plus escarpées du globe, et ne s'arrêter qu'à ces hauteurs où toute végétation cesse. Et fallùt-il enfin ne plus s'étendre , il vivrait sur le même terrain en augmentant toujours sa fécondité.

Bannissons ces soucis puérils, et revenons au sérieux du sujet qui nous occupe" Cette surface du

globe , soi-disanl envahie , ne manquera pas aux gé^ nérations futures, et en attendant elle ne manque pas aux générations présentes, car de toutes parts on offre de la terre aux hommes, on leur en offre en Russie, sur les bords du Borysthène , du Don et du Volga -, en Amérique sur les bords du Mississipi, de TOrénoque et de l'Amazone ; en France sur les côtes d'AfHque, chargées autrefois de nourrir l'empire romain. La France est prête en effet h donner de la terre pour rien il ses enfants égarés qui ont versé son sang. Même h ce prix ils n'en voudraient pas , et les émigrants qui l'acceptent k pareille condition y vont bientôt mourir, si on n'ajoute rien k ce don. Pourquoi? Parce que ce n'est pas la surface qui manque, mais la surface couverte de constructions , de plantations, de clôtures, de travaux d'appropriation. Or cela n'existe que lorsque des générations antérieures ont pris la peine de précéder les cultivateurs nouveaux venus , et de tout disposer pour que leur travail fiit immédiatement productif. Y a-Ml donc autre chose que la plus stricte , la plus évidente justice , k payer un dédommagement k ces générations antérieures dont on se plaint, ou a leurs enfants qui les représentent ?

Ainsi ces vaines objections disparaissent au premier regard de la raison, aux premières explications du bon sens.

Il y aurait peut-être une apparence de fondement, une apparence au moins, dans ces plaintes contre le prétendu envahissement des choses par l'extension de

la propriété, si, par exemple, la part du cultivateur qui laboure les terres devenait tous les jours moindre, par rapport à la part du propriétaire qui les possède. On pourrait de la sorte concevoir un jour où le cultivateur n'aurait plus le moyen de vivre, et comme il forme partout la masse principale de la population , et que son art est le premier de tous les arts , on serait fondé à prétendre que si Toccupation successive du sol ne doit pas faire craindre dans l'avenir l'envahissement du globe entier, néanmoins chaque siècle écoulé empire la situation de l'homme simple , patient et vigoureux, qui cultive le sol pour ceux qui le possèdent.

Heureusement c'est le contraire qui est vrai, et tandis que par la baisse successive de l'intérêt, venant de l'abondance croissante des choses, les capitaux mobiliers sont tous les jours plus accessibles au travail (non toutefois jusqu'à se donner pour rien), il se passe pour la terre un phénomène exactement semblable. La part réservée au cultivateur augmente tous les jours, tandis que celle qui est réservée au propriétaire diminue, et cela par une raison naturelle, c'est que la surface de la terre étant beaucoup moins que les capitaux accumulés sur elle la cause de sa valeur, elle diminue de loyer à mesure que les capitaux eux-mêmes produisent un moindre intérêt.

Il semble que plus un pays est riche, plus la terre y est fertile, mieux elle y est cultivée, plus grande devrait être la rente qu'elle rapporte. 11 n'en est rien pourtant. Aux environs de Paris, par exemple, ou

dans les provinces riches de Normandie, de Picardie, de Flandre, la terre rapporte k peine 2 1/2 poar cent. Eq Angleterre elle rapporte moins encore, comme tous les capitaux qui ont servi à augmenter sa fertilité naturelle. A côté de ce phénomène il s'en manifeste un autre, c'est que la journée de l'ouvrier se paye plus cher.

Enfoncez -vous au contraire dans les provinces moins riches de la France, telles que celles du centre ou du midi , et vous verrez la terre rapporter davantage, et donner 3 1/2, quelquefois même 4 pour cent. Dans ces mêmes provinces où la rente est plus élevée, la journée de l'ouvrier se paye Ik plus bas prix. Quand la journée est k 25 sous dans les premières , elle est à 15 dans les secondes.

Il est certain qu'il y a entre les provinces les plus riches et les moins riches de France une différence de 1 pour cent au moins quant à la rente des terres -, qu'on peut fixer celle-ci à 2 1/2 dans les premières, k 31/2 dans les secondes -, que pour la journée de l'ouvrier, la progression est toute contraire, et que si on peut la fixer k 25 sous dans les provinces où la rente est représentée par 2 1/2, il faut la fixer k 15 sous dans celles où la rente est représentée par 31/2. On pourra faire varier ces chiffres en se déplaçant, mais la proportion entre eux restera la même.

Maintenant reculez dans le passé , comparez le taux de la rente tel qu'il est aujourd'hui, et tel qu'il était il y a soixante ans, c'est-k-dire avant 1789, et vous trouverez entre ces deux époques la même différence

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qu'entre deux provinces, l'une riche, l'autre pauvre. Une terre qui en 1789 valait 200 mille francs, en vaut 500 aujourd'hui, et souvent 600. Je parle pour les environs des grandes villes, où le phénomène d'augmentation dans les valeurs s'est produit plus énergiquement. Cette même terre , qui rapportait peut-être 7 ou 8 mille francs au propriétaire, lui en rapporte aujourd'hui 12 ou 15, suivant les améliorations que le sol a reçues. Elle rapportait par conséquent entre 31/2 et 4» pour cent, et elle rapporte aujourd'hui 21/2 tout au plus. A la suite de ce changement s'en est opéré un autre : la journée de l'ouvrier, dans le pays où elle était de 20 sous , est de 30 et 35 aujourd'hui. Ces faits sont certains aux environs de Paris. On çiencontre ailleurs les mêmes proportions avec des valeurs différentes.

En remontant k un siècle, h deux siècles en arrière, on pourrait observer le même phénomène^ et, si on voulait pousser la comparaison plus loin, et remonter enfin jusqu'aux siècles les plus reculés, on trouverait chez un écrivain que je relisais encore ces jours derniers, pour y étudier le tableau instructif de l'économie domestique des anciens, chez Caton le Censeur, ce sage et économe patricien , qui disait : Patremfamilias vendacem, non emacem, esse oportet, qui a traité de l'agriculture dans l'un des livres les plus attachants de l'antiquité, on trouverait la preuve certaine que les Romains donnaient au colon partiaire , dans le territoire de Casinum et de Vénafre, le huitième du produit dans un bon sol , le septième dans un sol ordinaire,

le sixième dans un sol médiocre (i). Aujourd'hui, au contraire, on abandonne au colon partiaire, qui ne fournit aucun des capitaux, la moitié, et an Termier, qui les fournit tous, les deux tiers (il est bien entendu qu'il ne s'agit ici que d'une moyenne). Ainsi, de même que l'intérêt de Targent, en descendant des Romains jusqu'k nous, a passé de i 2 ou i S pour cent à 4 ou 5, de même la part du possesseur de la terre a passé des cinq sixièmes à la moitié. Le capital immobilier a subi par conséquent la destinée du capital mobilier, et la condition de l'homme qui n'a que ses bras s'est améliorée, loin de s'empirer. A mesure que la richesse , ou naturelle, ou acquise , est plus grande, ce n'est pas le riche qui est plus riche, c'est le pauvre qui est moins pauvre. Les grandes fortunes de notre temps, en effet, ne sont rien, comparativement k celles qu'on voyait chez les riches Romains^ elles sont même déjà fort diminuées par rapport a ce qu'elles étaient dans les dix-septième et dix-huitième siècles. Et, si on veut être plus convaincu de ce beau phénomène que l'augmentation relative de la richesse générale est surtout au profit de l'homme qui n'a que ses bras, je citerai encore un fait. L'ouvrier de la terre dans nos provinces du centre , de la Corrèze ou de la Creuse, gagne 15 ou 20 sous par jour, tandis

que celui qui cultive la vigne k Bordeaux gagne de 25

(1) CXXXVI. Politionem quo pacto dari oporteat. In agro Casinate et Yenafro in loco bono parte octaTa corbi diyidat» satis bono septima , tertio loco sexta ; si granum modio diyidet , parti quinta. {M. Porcius Cato, De re rustica.)

12a LIVRE PREMIER.

k 40 SOUS. Le propriétaire de la Creuse aura A pour cent, tandis que le propriétaire du Médoc sera heureux d'en avoir 3 (k la longue, bien entendu); et cela pourquoi ? Parce que les capitaux se sont jetés sur les vignobles du Médoc pour les acheter, k cause de leurs produits, et. en ont fait un revenu de 3 pour cent, comme les capitaux se jetant sur une rente qui rapporte 5, et la payant 125, la font bientôt descendre k un revenu de 4 pour cent. L'homme qui cultive, au contraire, dont les bras ne se multiplient pas comme les capitaux , dont l'habileté est d'autant plus nécessaire que la terre sur laquelle il vit a acquis plus de valeur, parvient k se faire payer davantage, et la fertilité des champs qu'il habite reste pour lui un don du ciel, dont il profite, tandis que, pour le propriétaire, elle a disparu par l'empressement k se disputer le sol. Belle loi de la Providence, qui n'a pas voulu que l'homme, en restant sur cette terre et la couvrant de ses sueurs, y fût plus malheureux k mesure qu'il la travaillerait davantage !

Cette invasion du monde se réduit donc k son appropriation chaque jour plus complète aux besoins de l'iiomme ; elle se réduit k l'avoir rendu plus habitable, plus productif, plus accessible aux nouveaux venus, car, s'il s'agit des capitaux mobiliers, instruments du travail, l'intérêt, en vingt siècles, est descendu de 12 ou 15 k 4 ou 6 pour cent, et la rente de la terre, qui représentait les cinq sixièmes, ne représente plus que la moitié du produit. Ainsi , k mesure que la propriété de tout genre s'étend, c'est la facilité

de YÎvre qui s'accroît pour tous. Mais, ajoute-t-on, celui qui n'a rien dépend de celui qui a, celui qui offre ses bras dépend do celui qui les paye, car celuici peut refuser ; il a de quoi manger, se couvrir, se loger, tandis que Tautre manque de ces ressources. L'assertion est vraie pour un jour, pour un instant, dans certaines circonstances. Comme je Tai dit plus haut, comme je le répéterai ici , les capitaux sans les bras, les bras sans les capitaux, ne pourraient vivre. Ils ont besoin les uns des autres. Dans certains moments, quand les capitaux manquent et que les bras abondent,^ l'avantage est pour les capitaux. Mais quand les capitaux abondent et que les bras sont occupés, c'est k ceux-ci que revient l'avantage. Quels sont les moments où ce dernier cas se présente? Les moments où il y a calme , ordre , sécurité. Ceux qui troublent le calme, l'ordre, la sécurité, font donc retourner l'avantage des bras aux capitaux. Que les ouvriers qu'on égare y pensent bien : leur journée vaut moins aujourd'hui qu'elle ne valait il y a un an, et l'argent qui se payait 4, se paye 6 et 7 pour cent.

Maintenant, quant h cette prétendue séquestration de la terre, je terminerai par une dernière réflexion.

Si on n'avait pas pu concéder légitimement le sol à des individus pour s'y établir, l'exploiter, en tirer tout ce qu'il peut produire, aurait-on pu le concéder aux nations plutôt qu'aux individus? La plainte que de prétendus déshérités élèvent dans le sein de chaque nation , en France , en Angleterre par exemple, le reste du genre humain ne pourrait-il pas

nt LIVRE PREMIER.

relever contre la Fraùce ou TAngleterre elles-mêmes? N'aurait-OD pas également le droit de dire k ces grandes puissances que le genre humain est usufruitier, non propriétaire du globe, et qu'elles peuvent se reposer peut-être sur le sol, mais non s'y fixer? Les nations seraient donc en état d'usurpation flagrante lorsqu'elles possèdent d*un fleuve k un autre fleuve, aussi bien que les individus lorsqu'ils possèdent de tel chemin vicinal k tel autre. Songez-y bien : si je ne suis pas propriétaire de mon champ y la France ne Test pas- davantage de ce qu'elle occupe du Rhîn aux Pyrénées, l'Angleterre de ce qu'elle occupe du Pasde-Calais aux îles Hébrides. Vous poussez les choses a l'extrême, me dira-t-on. Est-ce que les sectaires auxquels je réponds ne les poussent pas aussi k l'extrême , quand ils disent que le champ reçu d'un père , ou acheté par un paysan avec le produit de trente ans de labeurs, représente une chose usurpée sur le reste dé l'espèce humaine?

Non, les nations n'ont pas plus usurpé leur sol que le paysan n'a usurpé le petit champ qu'il a reçu ou acquis, et qu'il cultive-, et en occupant la terre, elles en ont payé k Dieu et aux hommes un noble prix : ce prix c'est la civilisation. La propriété mobilière , si elle eût existé seule , aurait laissé le monde dans une véritable barbarie. Le nomade qui vit sous la tente, qui se vêt de la laine de ses moutons, qui se nourrit de leur chair, connaît la propriété mobilière, et cependant il est éternellement barbare. Voyez les Arabes, ces nomades pleins de passion et de grâce,

errant depuis que la Bible est écrite, errant de pâturage en pâturage , montés sur leurs chevaux agiles , menant k leur suite leurs femmes et leurs enfants sur des chameaux, poussant devant eux des troupeaux innombrables, recommençant depuis quatre mille ans le ménae voyage des bords de TEuphrate aux bords de la mer Rouge , et toujours braves , jaloux , hospitaliers et pillards! Nous venons de les rencontrer, nous Français conquérants de l'Afrique, sur les bords du Sahara, et ils ne nous ont point paru changés depuis Moïse. Yoilà pourtant qu'au neuvième siècle, un grand homme vient les agiter avec la sublime idée de l'unité de Dieu, et les pousser k la conquête sous le prétexte du renversement des idoles. Une fois éveillés par Mahomet, ils passent de la conquête de deux petites villes, Médine et la Mecque, k Tacquisition d'une partie de l'univers romain *, ils conquièrent la Syrie, TÉgypte, l'Afrique, l'Espagne! Et ils deviennent en trois siècles l'un des peuples les plus civilisés de la terre! Sortis du désert, ils brûlent la bibliothèque d'Alexandrie. Mais assis au milieu des plaines du Caire , de la Vega de Grenade , de la Huerta de Valence, ils prennent goût a la terre, s'y établissent, se la partagent, l'arrosent avec un soin merveilleux, y cultivent l'oranger, le mûrier, le lin, y filent la soie, y fouillent la terre, en extraient l'or, reprennent ces livres qu'ils avaient brûlés dans leur barbarie première, les étudient, en tirent le calcul, Vart de se conduire sur mer, voyagent entre l'Inde et l'Europe, en rapportent mille produits, d'agriculteurs

iU LIVRE PREMIER.

devenus commerçants , mêlent aux goûts de l'Occident les goûts de l'Orient, et toujours braves, hardis , avides, mais savants, ils couvrent TEspagne de charmants édifices I Nomades, ils vivaient sous une tente : agriculteurs, fixés sur le sol, ils ont inventé Talgèbre, et construit TAlhambral

D'autres nomades, les Mongols, après avoir erré pendant des siècles dans le vaste désert de Gobi , se sont jetés sur la Chine, en ont divisé le sol en mille parcelles, qui tour k tour inondées ou desséchées avec art, se sont couvertes de riz ^ ils ont cultivé le mûrier aussi , surpassé tous les peuples dans Tart de tisser la soie, ont découvert une terre qui, au lieu de rougir comme notre argile en passant au feu , en sort blanche et transparente, en ont fait la porcelaine qu'ils ont ornée de mille dessins capricieux, ont travaillé les bois avec un art surprenant, ont appris le secret de les enduire de vernis inaltérables, ont construit des palais de laque , élevé des tours de porcelaine , et sont encore aujourd'hui les plus habiles ouvriers de l'univers. D'autres nomades, ayant pris une autre route , sont devenus les Goths , les Germains , les Francs, les Saxons, et aujourd'hui sont les Italiens, les Espagnols, les Allemands, les Français, les Anglais, faisant tout ce que vous savez. Quelle cause les a si complètement changés? Une seule, l'établissement fixe sur la terre. Quand ils ont cessé d'errer sur le sable des déserts, quand ils ont construit des demeures fixes, ils ont voulu cultiver le sol autour de ces demeures, puis les orner, puis se vêtir

autrement. Ils ont ainsi contracté tous les goûts, ensoite tous les arts, moyens de satisfaire tous ces goûts, et sont devenus les peuples civilisés. Comparezles aux malheureux sauvages américains, et admirez la différence des destinées I L'Amérique ne présentait pas, comme l'ancien monde, ces vastes espaces sablonneux., vieux fonds des mers mis ii découvert par les révolutions du globe, qu'on appelle le désert du Sahara, le désert d'Arabie, le désert de Cobi, et sur lesquels poussent d'éternels pâturages. L'Amérique couverte de fleuves , de forêts, était comme un vaste parc destiné k la chasse. Ses enfants divisés en petites peuplades pour chasser, tandis que le nomade s'agglomère et multiplie autant que ses troupeaux, n'ont ni fondé ni pu conquérir de grands empires. Us erraient encore dans leurs savanes il y a trois siècles, connaissant k peine la propriété, excepté toutefois celle de leurs arcs et de leurs tlèches, lorsque , dans l'ancien monde, un pontife, la connaissant trop, distribuait du sein du Vatican ces mêmes savanes aux avides Européens qui traversaient les mers pour s'enrichir, ne leur assignant entre eux d'autres limites que les méridiens qui servent k mesurer le globe. Ainsi il était donné k ceux qui connaîtraient la propriété, de dominer et de civiliser ceux qui Tignoraientl Je conclus donc en disant : Sans la propriété mobilière il n'y aurait pas même de société ; sans la propriété immobilière il n'y aurait pas de civilisation.

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