CHAPITRE VI
BU BIEN ET DU «AL A PRODUIKE PAR L'iXPÔT.
Que les modifications an système des impôts les plus désirables dans l'intérêt des classes laborieuses, ne sont pas celles qui sont le plus généralement proposées.
On voit donc que le bien, le mal ne sont pas si faciles k taire ou k éviter qu'on le pense , et qu'en pre-
DE L'IMPOT. ad9
nant la résolutîoD de dégrever les impôts indirects , de grever les impôts directs, on n'a pas plus assuré l'amélioration du sort du pauvre que l'aggravation du sort du riche*
Je ne sais pas un impôt, depuis que la révolution française a établi Tégalité entre tous les citoyens, depuis qu'elle a supprimé la distinction entre les terres nobles et les terres roturières, opéré autant que possible la péréquation entre toutes les parties du territoire, supprimé certaines formes de perception, aboli les exemptions, les faveurs exceptionnelles, je ne sais pas un impôt qui n'ait sa raison , et dont la suppression ne doive entraîner l'aggravation d'autres impôts fort onéreux pour la masse des contribuables.
On se plaint de l'impôt indirect, de celui qui frappe sur le peuple des villes , car c'est ce peuple qui est toujours préféré à l'autre , on voudrait supprimer ou réduire cet impôt, et assurément, si on peut le diminuer, je ne demande pas mieux* Mais déjk nous avons éprouvé, il y a dix-huit ans, que la diminution de rimt[>ôt sur les boissons a profité k quelques cabaretiers plutôt qu'au vrai peuple. Quoi qu'il en soit, j'admets un nouvel essai en ce genre, si on y tient. Mais sur quel impôt reportera-t-on la charge? Sur l'impôt que paye le riche, dira-t-on* Je le veux bien ^ le riche s'y résignera volontiers , si ce sacrifice doit lui rendre la bienveillance des classes laborieuses faussement excitées contre lui. Mais comment ferez- Yous pour trouver un remplacement? On ne peut guère compter sur la réduction des dépenses de l'État,
quand pour le service seul de Tinstruction publique on demande 70 ou 80 millions de plus par an, quand on veut augmenter les établissements de bienfaisance, soutenir au dehors la cause de certains peuples, etc.. Il fau* donc d'autres ressources pour remplacer celles qu'on supprimera. Créera-t-on des impôts de luxe, un impôt sur les chevaux, par exemple? J'y consens pour ma part ; mais les classes riches sont si peu riches en France, que les impôts de luxe, qui rendent 30 millions en tout et pour tout en Angleterre, ne rendront pas 10 millions en France! Mais, dans l'obligation où l'on est chez nous de suppléer k ce que la richesse ne peut pas faire, faute d'être assez riche, et par suite d'encourager l'éducation des chevaux, on dépense dans les haras de deux k trois millions par an : ne sera-t-il pas singulier d'en dépenser trois d'un côté pour encourager l'éducation des chevaux , et de la décourager de l'autre , en cherchant à en percevoir un ou deux sur ces mêmes chevaux P Soit, je ne dispute paâ ^ mais cinq ou six millions ne sont pas un dédommagement pour les cent ou deux cents millions de réduction k opérer dans le régime de nos impôts. On établira un impôt sur le revenu, soit encore. Mais si vous frappiez le riche, depuis celui qui a dix ou quinze mille francs de revenu, jusqu'k celui qui en a cent mille et au-dessus, vous n'obtiendriez pas quinze millions de produit. Il faut, pour obtenir un résultat digne d'attention, descendre au grand nombre, k la très-petite aisance, au petit marchand, k l'artisan même. Eh bien, les souffrances du patentable,. qui en
ce moment expire sous IT^ fardeau de ses contributions , et auquel on est obligé de remettre une partie de la surcharge des 45 centimes, ne vous apprennentelles pas que tout le monde est k la gène, que la limite des facultés est partout atteinte , et que ce n'est qu'en s'abstenant de charger chaque contribuable plus qu'il ne l'est, qu'on peut lui rendre l'existence supportable. Le peuple souffre aujourd'hui comme nous ne l'avons jamais vu souffrir. Est-ce par suite de quelque malice des classes supérieures, qui voudraient lui refuser le boire et le manger? Assurément non : c'est parce que les riches, épouvantés, privés de leurs revenus, ne font pas travailler le marchand, le boutiquier, et que ceux-ci, tout aussi gênés, ne font pas travailler le peuple. Attaquer le haut, c'est donc du même coup attaquer le bas. Croyez-vous qu'en frappant l'homme k la tète, vous lui causiez moins de mal qu'en le frappant aux bras et aux pieds?
Enfin remplacerez-vous les impôts abolis en surimposant la propriété? Mais la propriété foncière, en France, est infiniment divisée. Sur 11 millions de cotes foncières, il y en a 5 millions au-dessous de 5 fr., 1751 mille de 6 k 10 fr., 1500 mille de 10 k 20 fr., et 13 mille seulement au-dessus de 1,000 fr. La terre est donc, en France, dans la main du pauvre, bien plus que du riche. Toutefois cette considération n'est pas la plus importante, car après tout l'impôt est remboursé, avec le temps, k celui qui le paye. Mais une production dont on a augmenté les frais reste toujours fort en arrière de celles dont les
ut LIVRE IV.
frais n'ont pas été accras, et quand vous augmenterei les frais de l'agriculture, c'est k son développement que vous aurez nui. Vous aurez nui et à la culture des céréales, et k l'éducation du bétail ^ vous aurez fait que le pain sera plus cher, et surtout que la viande le sera davantage. Vous aurez donc atteint les objets essentiels. On s'étotine souvent , et avec exagération, de l'infériorité de l'agriculture française, par rappwt k celle de tel autre pays , l'Angleterre notamment , et on ne veut pas en voir la raison. Il n'y a pas, en Angleterre , d'impôt foncier. Il a été racheté par M. Pitt k SO millions près. L'agriculture française supporte 280 millions de contribution que ne supporte pas l'a^ griculture anglaise, sans compter la difiGérence résultant au profit de celle^i de lois protectrices, récemment abolies en Angleterre , et trop complètement abolies peut-être. On s'en prend k l'ignorance de notre paysan, qu'on dénigre beaucoup trop. Croit-on qu'il ne sache pas que sur une terre qui a donné du froment une année, on peut l'année suivante recueillir une nouvelle récolte, moyennant qu'elle soit d'une autre nature, et qu'on y emploie beaucoup d'engrais? Il est assez instruit pour savoir qu'en variant les cultures, en multipliant les engrais, on peut tous les ans, de toute terre , tirer une récolte , et renoncer aux jachères. Il sait cela ; mais, chargé de frais , il ne peut aisément se procurer de l'engrais , c'est-k-dire du bétail , c'est-è-dire de l'argent. La différence de produit entre un sol et un autre consiste beaucoup moins dans la fertilité naturelle de la terre que dans les ca^
pîtiQx. Vous (rouverez, en Afrique et eu Orient, de$ contrées magnifiques qoi sont tout à fait improductives , et vous trouverez entre Rotterdam et Anvers , sur des sables stériles, la plus belle culture de l'uni* vers, parce qu'il y a des capitaux en Hollande, et point en Orient et en Afrique. Allez dans les sables des Landes , dans les sables de la Prusse : y a-t-il quelque part un gros bourg, une ville, tous voyes tout autour la fécondité remplacer la stérilité. Trop imposer la terre , c'est frapper non pas tant Tagricul* teur que l'agriculture elle-même , en augmentant les frais de celle-ci, bien que Tagriculteur se ressente aussi de l'amoindrissement de son industrie.
Maintenant voudries-vous puiser k d'autres sources les impôts qu'on désire abolir? Où trouver ces sources? Ce ne $erait pas en surimposant les produits étrangers, qui supportent des droits de douane calculés d'après l'intérêt de Tindustrie et du commerce. Youles-vous que je vous indique là une réforme urgente, k laquelle il faudrait songer bien plus qu'à celle qui tendrait à rendre le cabaret plus accessible? Votre grande navigation périt faute de fret, c'est-à-dire de matière à transporter. Vous avez dans une période de trente années pterdn peut-être un quart des bâtiments de quatre à cinq cents tonneaux allant aux Antilles, en Amérique, au delà des deux caps. Pourquoi? parce que le sucre, entre autres, fourni en partie par l'agriculture de la métropole, ne l'est plus par les pays d'outre-mer, et que cette matière de grand encom* brement manque à notre navigation. On pourrait s'en
procurer d'autres, telles que le coton ou la houille, matière de très-grand encombrement, mais il faudrait la disputer aux Américains et aux Anglais, et ce serait commencer une affreuse guerre de tarifs, avec les Américains qui portent le coton , avec les Anglais qui portent la houille. En diminuant le droit sur le sucre, ce qui n'aurait aucun inconvénient pour nos relations commerciales, ce qui les étendrait au contraire, on augmenterait la consommation de cette denrée alimentaire, on donnerait du fret k 2 ou 300 bâtiments, et comme ce sont 3 ou 400 quMl en faudrait recouvrer pour revenir à l'état désirable et regretté, il s'agirait pour relever notre marine de se résigner k perdre 15, 20 millions sur l'impôt du sucre , car, quoi qu'on en dise, il n'est pas certain que Taugmentation de la consommation rendit prochainement ce qu'on aurait perdu par le changement des tarifs.
Yoilk le vrai point de vue duquel il faut considérer les impôts. Il n'est pas vrai que le pauvre paye plutôt ceux-ci que ceux-là, car, ainsi que je l'ai fait voir, l'impôt va se confondre bientôt avec le prix des choses, et c'est l'acheteur qui, en définitive, supporte les charges publiques en proportion de ses consommations. Mais la vérité c'est qu'en affectant le prix des choses, on favorise telle production de préférence à telle autre , et qu'il reste k savoir si dans l'intérêt de l'État, qui, je le répète, est celui du peuple plus que de toute autre partie de la nation, la production qu'on favorise est bien celle qui le mérite davantage. Eh bien , je demanderai si pour diminuer les boissons, il
convient de faire augmenter le prix du pain ou de la viande, s'il convient de frapper les objets de luxe, dont la moindre production amène la misère k tel point qu'on est immédiatement obligé de donner des primes k la soierie, k l'ébénisterie, etc.^ s'il conviendrait enfin de renoncer k telle ou telle réforme, qui, en ravivant notre marine, rétablirait cette grandeur navale sans laquelle il n'y a point de débouchés assurés. Quant a moi, j'en doute fort*, mais enfin il est facile de reconnaître qu'il y a Ik des intérêts très-divers, très-compliqués, et que le bien n'est pas précisément où il parait être au premier aspect.
Au surplus je suis frappé d'une considération, c'est qu'ici, comme toujours, on songe exclusivement aux populations agglomérées dans les grandes villes, qu'on s'applique k les flatter, que même on les trompe en les flattant, car elles ne gagneraient pas k la diminu- ' tion des impôts indirects tout ce qu'on leur promet, et que c'est k elles qu'on sacrifie cet ensemble d'intérêts divers, qui composent l'intérêt général tel que je viens de le décrire. Pour ma part, lorsque les circonstances le permettront, j'aimerais bien mieux diminuer rimpôt du sel, qui pèse principalement sur le peuple le plus intéressant, le plus nombreux, le plus souffrant, celui des campagnes. Et quoique les impôts diminués ne servent pas toujours k ceux qui jouissent en apparence de la diminution, quoique 2 francs par tête gagnés par les paysans ne fussent pas un bien réel, un bien comparable au mal que l'État en recevrait, et qu'ils en recevraient eux-
méffies paor eonIre^XHip, je serais Mssré de lear procuver, a Vton pefsonaes par famille, on dos de 6 ff ancs par an. Ces 6 francs je se suis pas sâr qu'ils e» gardassent le bénéfice , mais comme e» agricattare toot est lent, trèsr-lent, que les prix ne sont pas pronpis a se niveler^ cette diminDlion de leurs dépenses lenr profiterait peot-ètre pendant vn certain temps* El cependant une année de prospérité pnUique leur vaudrait beaucoup mieux qn^une pareille suppression d*knpôt. Qu'est-ce, en effet, que 6 francs par an ^ même pour la plus pauvre iamîlle de paysans, qui avec le travail du père, de la mère, d'un enfant, ne peut gagner moins de 4h ^OOfirancs, qui peut même gagner 6ou 700 francs anx environs de Paris, qu'est-ce que 6 francs, comparés aux avantages d'une année <fe proq^té pnbiiqne? Supposez que les denrées ne se vendent pas, que les propriétaires inquiets on appauvris par les circonstances ne fassent pas travailler, et, bien que les ebèmages ne soieot pas le mal de l'agrieullttre, cette famille de paysans va perdre vingt, trente ou quarante journées de travatt dans l'année, c'est-bdire 30 , 45 ou 60 francs , sur 400 ou 500 composant scm revenu. J'ai vu cet été la stagnation du travail s'étendre de Paris dans la campagne enviixHinajite jusqu'à plusieurs lieues de distance, et les manoovriers consacrés h la terre condamnés eux-mêmes par suite des circonstances ï une sorte de ebénage. Et qu'est-ce que la souffrance de ces derniers en comparaison de eeUe de l'ouvrier des manuflictttres , pour lequel le travail s'arrête tout k coup lorsqu'une
erise eommerciale cemmeoce? Dein mois, trois mois d'iDactioQ forcée le jettent dams une rais^ profonde, a»près de laquelle ta faculté de payer le vin du cabafet k un ou deux eentimes meilleur marché est fort peu de chose. Détruisez Féquilibre des finances de rÉtat , supprimez une de leurs ressources indispensables, et Uen que par quelque moyen de crédit TOUS puissiez parer un moment à l'insuffisance que Yotts aurez produite, cette insuffisance se fera bîentoi sentir, et alors une erise financière, entraînant, comme cela est toujours arriré, une crise commerciale, l'ouvrier qui aura gagné quelques francs par une complaisance passagère, ne perdrait -il qu'un mots de travail , aura reçu cent fois plus de mal qu'il n'aura reçu de bien par une suppression d'impôt. Ne vott-on pas aujourd'hui la ccmséquence des augmentations factices de salaires qu^<Hi lui avait fait espérer? (te lui avait promis dix heures de travail au lieu de onze, 4 francs de salaire au lieu de 3, et il en est k considérer comme un bienfait qu'on emploie deux de ses journées sur quatre, n'importe k quel prix. Ce n'est point la cause du riche que je plaide ici , mais celle du pauvre. Ce n'est pas au pauvre que je demande de payer bénévolement les impôts du riche, sous le prétexte que les choses en iront mieux , c'est de la nation tout entière, et en consultant son plus grand mtérét, que je veux obtenir le moyen de suffire aux charges publiques. Si le riche peut payer, qu'il paye. Mais si l'impôt du luxe ne rend rien et atteint c^taines industries dont vit le pauvre , si l'impôt sur
la terre fait renchérir le pain et accable l'agriculture, si une aggravation de la patente ruine le petit commerçant dont le concours est indispensable k Touvrier, si un impôt sur le sucre, par exemple, accable notre marine, déjk si affaiblie, et insuffisante pour nous assurer des débouchés, si tout cela est dans un tel équilibre qu'on n'y peut toucher qu'avec la plus extrême précaution, si les choses sont ainsi disposées qu'une seule classe, celle des riches, jetée en pâture a la faim des masses, ne les nourrirait pas un mois, que rimpôt dès lors ne peut être prélevé que sur le grand nombre, qu'il ne peut 1 être qu'avec un soin extrême k ménager tous les genres de production, puisque après tout, c'est telle ou telle production qu'on affecte par l'impôt, plutôt que telle ou telle classe de contribuables, si toutes ces propositions sont incontestables, n'est-il pas démontré qu'on n'a pas le choix entre le riche et le pauvre, qu'il ne dépend pas des gouvernements de reporter à volonté les charges publiques de l'un sur l'autre, et que, dans cette situation, les considérations d'intérêt général doivent l'emporter sur toutes les autres, car l'intérêt général, il faut le répéter sans cesse, c'est l'intérêt du pauvre, mille et mille fois plus que l'intérêt du riche? N'est-il pas évident en effet que le riche, quoique fort gêné, quelquefois ruiné par les circonstances extraordinaires du moment, trouve encore k manger, et que le pauvre dans ces circonstances ne mange que le pain qu'on lui donne? Diminuer l'impôt indirect pour augmenter l'impôt direct, n'est donc pas un moyen aussi assuré qu'on
rimagine d'améliorer le sort des classes pauvres aux dépens des classes riches. Ce résultat, ou ne le peut trouver que dans un équilibre savant, maintenu avec courage. Si même on connaissait les vrais effets de rimpôt, on saurait que si en définitive Timpôt direct, comme l'impôt indirect, se résolvent en une augmentation du prix des choses , le premier est le plus incommode de tous, parce qu'il va chercher le contribuable, pour exiger, a tel jour, k telle heure, une somme que celui-ci n'a pas eu la précaution de mettre de côté, tandis que le second, confondu dans le prix de tout ce qui s'achète, se paye insensiblement, k mesure des consommations, et que le contribuable ne mange, ne boit pas une fois, ne porte pas un vêtement, qu'il ne soit forcé d'acquitter une partie de ses contributions, sans le vouloir et même sans le savoir. Aussi les populations, seulement en cédant à leur propre impulsion , n'hésitent-elles jamais k préférer l'un de ces impôts k l'autre. Dans presque toutes les grandes villes, en effet, on demande k convertir la contribution personnelle et mobilière en octrois. A Paris, notamment, on déclare irrecouvrables trois millions de francs sur les plus basses cotes de la contribution mobilière, et on les prend sur les octrois. Insupportable sous forme d'impôt direct, celte charge devient insensible sous forme d'impôt indirect. Les plus grandes villes de France suivent cet exemple. Et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il en est ainsi. Dans l'ancien régime, sous Louis XIV, la banlieue de Rouen était connue des financiers comme un phénomène de
prospérité digne d'être imité partout. On y avait converti les tailles en impôts sur les eonsommations , et Yattban , le plus sage des réformatenrs , la proposait eomme modèle k Lonis XIY, k eause du speetaele de bien^tre qu'elle présentait, et qui ecntrastait avec les pays enviromiants rainés par l'impôt direct.
L'impôt indirect est de pins l'impôt des pays avancés en civilisation^ tandis que l'impôt direct est celui des pays barbares. La première chose qu'on gouvernement sait feire, c'est de demandera chaque homme, à chaque terre une certaine somme. Les Turcs, le bâton à la main, savent bien percevoir le miri. Mais les gouvernements habiles, dans les pays prospères, savent, avec un prélèvement sur la richesse qui passe, se procurer des revenus abondants-, et, tandis que la Turquie vif du miri , l'Angleterre vit de l'excise et des douanes, après avoir aboli l'impôt foncier. Le miri est une espèce d'exaction qu'il faut payer, qu'on le puisse ou non*, l'excise et les douanes sont une partie du prix des marchandises , qu'on paye quand on les achète, qu'on paye, il est vrai, car il n'y a aucun art de suffire avec rien aux dépenses d'un grand État, mais qu'on paye an moment où on le peut, et où on le veut, et qu'on proportionne à ses moyens en consommant plus ou moins. Il ne s'élève contre l'impôt indirect qu'une objection, c'est que, étant volontaire en quelque sorte, il fléchit sous la charge qu'on lui impose, et qu'un gouvernement qui voudrait l'augmenter à Timproviste pour des besoms urgents, le verrait diminuer tout k coup. Il se retire-
rait comme un être libre qu'on prétend violenter. Tandis que Timpôt direct est un esclave , k qui on peut prendre tout ce qu'il a. On peut, en effet, exi* ger de la terre et des personnes tout ce qu'on veut, sauf k être réduit à l'impossibilité de percevoir, et k l'obligation de vendre ou la terre ou les meubles. Mais l'impôt indirect, impôt des pays riches et libres, a dans le crédit un admirable auxiliaire. Dans les pays puissants, où il est ordinairement le plus employé, on demande k l'avenir de secourir le présent, et l'emprunt dispense d'accabler la consommation, et de la faire fléchir en l'accablant. On prend ainsi l'ar* gent k ceux qui l'ont , moyennant un intérêt au profit de ceux qui en font l'avance pour les autres. En un mot, pays pauvre, pays esclave, et impôt direct, avec le doublement, le triplement de l'impôt pour res* source extraordinaire, sont des faits toujours unis. Pays riche, pays libre, et impôt indirect, avec le crédit pour ressource extraordinaire et illimitée, sont encore des faits tout aussi constamment unis que les précédents.
La révolution , dans sa première innocence , partagea cette opinion que c'étaient des impôts affreux que les impôts indirects, qu'il fallait s'en passer, qu'on le pouvait facilement, qu'avec l'impôt foncier réparti plus également qu'il n'était alors, avec l'impôt personnel et mobilier gradué sur le luxe des logements, avec les portes et fenêtres, avec l'enregistrement, le timbre, les douanes réduites aux douanes extérieures , les postes , le revenu des domaines , on
pourrait vivre. Elle le crut, car elle croyait vite, et agissait encore plus vite. Elle abolit donc les impôts sur les boissons, sur le sel, brûla les barrières, et bientôt passant de Tinnocence ^ la fureur, poursuivant sur les agents de la vieille finance la vengeance d'anciennes douleurs, elle envoya k Téchafaud les fermiers généraux , parmi lesquels se trouvait Tillustre Lavoisier.
Mais tous les impôts conservés , même en y ajoutant du sang, ne procurèrent pas l'argent dont on avait besoin. Ils ne rendirent même k peu près rien, au milieu du désordre général. Heureusement on avait un moyen de suppléer à tout, c'était le papiermonnaie, papier a large base, car il reposait sur plusieurs milliards de superbes biens nationaux. Avec un décret on multipliait les éditions de ce papier, et on avait quelques milliards de ressources. On ne se donnait pas même la peine d'arrêter des budgets. A quoi bon compter, quand on n'avait plus k compter, grâce k la planche aux assignats ! Mais bientôt il fallut 400 francs de papier pour avoir une livre de pain, et le papier valut ce qu'il coûtait k créer, c'est-k-dire rien.
L'ordre ayant été rélabli par le restaurateur de la société française, rétabli en finances comme dans toutes les parties du gouvernement, J'argent ayant succédé an papier, la détresse demeurait grande encore. Les perceptions maintenues, qui comprenaient les contributions directes, l'enregistrement, les douanes, les postes, les forêts, et qui, le désordre durant,
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n'avaient rien produit, et, le désordre fini, produisirent tout au plus 500 millions, ne pouvaient suffire à la dépense, laquelle s'élevait en 1802 à 600 millions, et marchait vers 700. Le général Bonaparte ne savait comment s'y prendre. Le papier-monnaie était aussi discrédité que son compagnon Téchafaud. Bien que le général eût fort relevé le .crédit, car il avait porté le 5 pour cent entre 60 et 70, taux auquel ce fonds est aujourd'hui, avec cette différence qu'il l'avait pris à 12, et que nous l'avons trouvé k 120, il n'aurait pu ouvrir un emprunt. C'était le moment de l'organisation des nouvelles administrations financières et de la création d'une foule de charges de finances. Il demanda des cautionnements, et eu consomma pour 25 ou 30 millions par an. Comme on croyait k la solidité des acquisitions de biens nationaux, lui durant, il put vendre quelques-uns de ces biens, et on en consomma pour 25 ou 30 millions également. Mais k la rupture de la paix d'Amiens le général Bonaparte se trouvait sans ressource. Savezvous comment il s'y prit? II vendit la Louisiane aux Américains pour 80 millions. La Louisiane dévorée , i\ fut tout aussi embarrassé. Lui, si exact, si ponctuel , se laissa aller k la ressource de l'arriéré , et se livra aux faiseurs d'affaires. Il perdit avec une compagnie fameuse 140 millions, qu'il eut beaucoup de peine k recouvrer, et le jour même d'Austerlilz il avait k Paris une affreuse crise financière, avec suspension des payements de la Banque.
Moyennant Austerlitz et une forte conlribution de
guerre ^urT Autriche, il pourvut au plus pressé. Poutw tant le déficit existait toujours. Il éprouva une sorte de honte k rester dans un pareil état, ayant sous la main le moyen d'en sortir. Tous les départements consultés avaient déclaré Timpôt direct insupporta^ ble. L'enregistrement pesant sur la propriété comme rimpôt foncier, ne. pouvait être augmenté. Les pro-* duits des douanes, des forêts, des postes, ne pouvaient pas s'accroître par un décret. L'emprunt, le papier-monnaie étaient impossibles. En conséquence, Napoléon prit le parti de rétablir une perception sur les boissons, modique dans la quotité, douce dans la forme, et en peu de temps ses finances refleurirent. Toutefois il y avait un service qui malgré ses efforts était encore fort négligé : c'était celui des routes. Le budget n'y pouvant suffire, on s'en était déchargé, et on y avait pourvu avec un impôt des barrières. Mais cet impôt donnait 1 4 millions quand il en aurait fallu 28, et comme il était nouveau, il était insupportable, car en matière d'impôt, ainsi qu'en beaucoup de choses qui ne sont pas destinées h plaire, le vieux est encore ce qui déplaît le moins. Il y avait une perception que tout le monde regardait comme très-facile k rétablir, comme très*<naturelle , si on ne la rendait ni aussi pesante qu'autrefois quant k la somme, ni aussi vexa^ toire quant k la forme : c'était la perception du sel. Généralement on la considérait comme très^préférable pour l'agriculture k l'impôt des barrières. Napoléon n'hésita pas. Certes il n'aimait guère la liberté , faute d'y croire, pour la France du moins; mais il aimait
le peuple f il tenait surtout k en être aimé ; il rétablit donc l'impôt du sel k la suite 'de celui des boissons, et les routas furent remises dans le plus bel état, et ses finances se trouvèrent définitivement en équilibre. Telle est l'histoire de la suppression des impôts indirects en France : la banquëiroute d'abord, et Tobligation de les rétablir ensuite.