DU MAL OAKS LE MONDE
QuHl y a 4ixm la êociété um portion cfe mal quê Ui gouvemmnmm floivent s'attachm" 4 réparm «I qu'il y 0» a une auMi inhérente à la nature humaine» qu'aucune perfection imaginable dan$ le$ gouvernemente ne murait épargner aum hommee.
Il y a partout des hommes sincères, je le reconnais, et si parmi les philosophes socialistes il y en a cer* tains qui n'ont cherche qu'k se rendre populaires et a placer dans leurs mains le dangereui instrument de la multitude, il en est d'autres que la vue des maui répandus dans la société a vivement touchés ^ et qui ont voulu y porter remède. Mais ce remède, l'ont-ils trouvé?
Il y a quelques riches , mais en petit nombre , un
peu plus de gens aisés, mais pas beaucoup encore, enfin un nombre infini de gens qui n'ont que le strict nécessaire, et beaucoup qui ne l'ont même pas. Le peuple des campagnes, comme je Tai déjk dit, se nouFrit de seigle, de pommes de terre, de quelques légumes, d'un peu de lard, mange rarement de la viande , et travaille toute l'année par la pluie , le soleil ou la gelée. Le peuple des villes, moins constamment gêné , a des moments oh son salaire double , et où il vit dans une sorte d'abondance-, il a même quelques-uns des plaisirs du riche, un habit de drap noir, du linge blanc, les spectacles de la ville, et presque toujours de la viande. Mais a peine l'imprudente industrie, qui se disputait ses bras en les payant cher, s'est-elle aperçue de l'excès de production, qu'elle s'arrête, cesse de l'employer, et il expie dans unemisère affreuse et profonde, dans la faim en un mot, dont le paysan est exempt , les quelques beaux jours qu'il a passés. La classe du fabricant, du commerçant, placée au-dessus de la classe ouvrière, s'arrête aussi, voit tous ses gains disparaître. Le riche ne perçoit plus le loyer de ses capitaux , et souffre comme les autres, sans compter que même dans les •temps de prospérité mille catastrophes viennent frapper tantôt ceux-ci , tantôt ceux-là ^ que l'industriel , le commerçant, le fabricant, cédant k une ambition imprudente, ont fait des faillites affreuses-, qu'ils ont emporté dans leur chute eux, leurs familles, beaucoup de serviteurs attachés k leur sort, commis, ouvriers, agents de tout genre ; que le riche , qui leur
avait prêté ses capitaux , est entraîné dans la chute ; qu'enfin ce riche lui-même, sans catastrophes commerciales, livré k ses propres impulsions, dominé par ses vices ou trompé par de faux amis, tombe du faite de l'opulence , et finit quelquefois par Texil, la prison, le suicide ou la misère. Voilà le monde avec la propriété, la famille et la liberté.-
Y voulez-vous opérer des changements , des changements qui l'améliorent suivant les évidentes lois de la nature humaine, oh! soyez le bienvenu, apporteznous vos lumières, vos inventions : nous les discuterons. Nous qui pensons sans cesse k ces divers objets, nous nous sommes fatigués peut-être ou habitués k la souffrance de nous-mêmes et des autres. Venez , vous qui peut-être moins résignés aux nécessités de ce monde, les appréciant moins, aurez trouvé quelque remède, venez, et discutons avec bonne foi. Mais voulez -vous changer les conditions essentielles de cet univers, voulez- vous, pour que l'homme ne soit ni pauvre ni riche, supprimer le stimulant qui le fait travailler^ pour qu'il ne souffre pas, supprimer la liberté-, pour qu'il n'ait pas les douleurs de la famille^ supprimer la famille : nous vous dirons, si vous êtes de bonne foi, que vous n'avez pas connu la nature humaine^ nous vous dirons, si vous êtes des factieux qui cherchez des soldats dans ceux qui souffrent impatiemment , nous vous dirons que vous êtes criminels.
Une première observation doit frapper tous les esprits : c'est que ce petit nombre de riches, ce
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nombre moiiui restreint mais bien insui&sant encore de gens aisés, comparé à Timmense nombre de ceux qui n'ont que le nécessaire ou moins que le néces* saire , ôte toute idée de pouvoir améliorer le sort de ceux qui ont peu par le partage des biens de ceux qui ont beaucoup. On ne procurerait k aucun le bienêtre, et on aurait détruit chez tous Fardeur à produire , qui a conduit la société de Tétat où elle était dans le moyen âge k Tétat où elle est aujourd'hui» On ne niera pas, en effet, que le sort de l'espèce humaine ne se soit bien amélioré depuis deux ou trois siècles, même depuis cinquante ans, depuis trente, depuis vingt? Il y a quelques siècles, les moyens de l'agriculture , ceux du commerce qui la supplée quand les saisons lui ont été contraires, étaient tellement in* suffisants , que les disettes emportaient des milliers d'hommes. Des quantités innombrables de malheureux périssaient de faim sur les routes ou les places publiques. Nous avons traversé récemment une di^ set te; il y a eu des souffrances, d'inévitables souffrances, mais le peuple des campagnes n'a nulle part manqué de pain , et celui des villes, par les moyens combinés du commerce, du gouvernement et de la bienfaisance des classes aisées, a eu le nécessaire. Dans cette année , l'ouvrier ne s'est pas vêtu à neuf, il ne s'est donné aucun plaisir, et tel dont la santé débile n'aurait pu se soutenir que par l'aisance est mort plus tôt, plus inévitablement que dans une année prospère. Mais cette disette est-elle comparable k celle qui emportait des générations entières?
Le ▼nre est donc piti» assuré. S'agit41 dn loge^ ment ? Voyez dans les vieux quartiers de quelques^ une» de nos villes ces maisons consCruîies en plâtras , ref étaes de petites tuiles de bois , accomulées comme des fourmilières y humides, obscures^ privées d'air, qui lappellent ces cités du moyea âge dont on retrouve encore l'image dans beaucoup d'anciens tableaux, dont la misère, la laideur, la confusion étaient surmontées par le clocher élancé de l'église gothique , car l'homme alors semblait n'avoir dans sa misère songé qu'k Meu, rappelez-'vous, dis-je, ces maisons dont on détruit encore des quartiers entiers k Roven, et comparez-les aux maisons, petites sans doute, mais saines, construites en briques, revêtues en ardoises, qui les remplacent. N'y a-t-il pas en une véritable amélioration ?
Regardez dans les champs, et vous verrez partout le toit en tuiles ou en ardoises remplacer le chaume, la construction en pierre remplacer la ccmstruction en terre. Regardez an vêtement de l'ouvrier , et vous verrez le drap foulé remplacer la bure, le soulier remplacer le sabot, et sur les é[>aules de la femme du peuple le fichu de laine remplacer un naou choir de cotM. C'est que, comme je Tai déjk dit, la journée des champs qui valait, il y a quarante ans', 25 sous en vaut 40, celle des manufactures qui valait 2 francs en vaut 5, et que le fichu qui valait 50 francs en vaut 5 ou 6. Lisez enfin Vauban, lisez les écrivains du grand siècle, et voyez cette peinture des champs abandonnés, des paysans fugitifs, et dites si rien de
pareil arrive aujourd'hui, même après les plus horribles guerres !
Et ne croyez pas que je veuille dire que le mal a disparu, qu'il n'y en a plus, moi qui vais au contraire vous prouver qu'il y en a une part, une part inévitable, toujours subsistante, et que cette part est la plus rude a supporter \ ne croyez pas , dis-je , que je vous fasse ce tableau du mieux, pour engager ceux qui gouvernent les peuples k s'arrêter, à s'endormir, à s'imaginer qu'ils ont assez fait. Non, Dieu m'en préserve 1 Je veux seulement calmer le désespoir, qui n'est jamais bon *, je veux ensuite vous montrer qu'il y a une incontestable amélioration due à la marche du temps , due k l'ardeur avec laquelle tout le monde travaille , et contribue par son travail a la prospérité générale en même temps qu'k sa prospérité particulière. Ainsi, depuis soixante ans Targent vaut 4 pour cent au lieu de 6, le vêtement vaut moitié moins, et la journée de l'ouvrier moitié plus. Pourquoi ? parce qu'on a beaucoup travaillé , parce qu'il y a plus de blé, plus de toile, plus de drap, plus de matériaux de construction. Énervez le travail, et tout s'arrête. Or ces richesses répandues ça et Ik au sommet de la société , pour servir d'appât au travail , pour exciter son ardeur, ainsi réunies en quelques amas sensibles, le frappent, l'animent, lui font produire tout le bien qui s'est produit. Partagez au contraire ces richesses entre tous , elles n'ajouteront pas une miette au pain du pauvre. Manquant k l'homme comme récompense, comme stimulant, elles le laisseront découragé, inac-
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tif, et cette activité qui nous a amenés des misères atroces du moyen âge k la misère adoucie du temps présent, sera atteinte. Vous vous trompez donc sur les moyens. Ce n'est pas par une misérable distribution entre tous de ce qui sert a exciter l'activité humaine que vous réussirez, c'est bien plutôt en redoublant cette activité pour en doubler les produits. Donnons de meilleures lois a l'agriculture et au commerce, répartissons autrement , s'il est possible , les charges sociales, organisons la bienfaisance publique, excitons la bienfaisance particulière, contribuons tous pour notre part k faire ces choses , et nous obéirons aux lois de notre être, qui sont de viser sans cesse au perfectionnement. Le stationnement c'est la mort : la société doit être ce Juif errant qui marche, marche éternellement vers un bien inconnu. Oui, marchons, mais en marchant évitons les abîmes, ne tournons pas le dos au but qu'il s'agit d'atteindre, et enfin n'ôtons pas a la société le courage de continuer sa route en la poussant au désespoir.
Maintenant, même dans l'état des choses, ne restel-il pas beaucoup de mal, et assez pour navrer le cœur des honnêtes gens? Oui sans doute. Eh bien , entre les systèmes nouvellement inventés, y en a-t-il un seul qui pourrait guérir ce mal, le convertir en bien? Est-ce le communisme, qui, en le supposant praticable, en supposant le genre humain disposé k se laisser dépouiller et enfermer au phalanstère , est-ce le communisme qui diminuerait de moitié, de trois quarts la somme du travail humain, en supprimant le
motif qui pousse Thomme k travailler? Est-c|i Tassociation du Luxembourg, inventée pour un million d'individus sur trente-six , qui consisterait k fournir à ce million le moyen de spéculer avec l'argent de trente-six, produirait ainsi que le communisme le refroidissement de l'activité humaine, introduirait l'anarchie dans l'industrie , et qui enfin', si elle réussissait, aurait pour effet d'attribuer un monopole k quelques classes d'ouvriers, et de faire payer k toutes les objets de leur consommation au double? Est-ce cette singulière réciprocité, qui aurait pour but de créer le bon marché, en réduisant par décret le prix des choses , et parce que l'or et l'argent ne se donnent qu'en échange de valeurs réelles , prétendrait leur substituer un papier qui se donnerait probablement k qui en voudrait , et vaudrait ce qui se donne pour rien ? Est-ce le droit au travail , qui aboutirait tout simplement, ou k constituer l'État filaleur, tisserand, bijoutier, fabricant de meubles, marchand de modes, ou k payer k 40 sous par jour, et aux dépens de la masse des contribuables, ceux qui font, défont et refont les révolutions ? Serait-ce enfin en bouleversant les impôts, en ruinant les finances, en faisant renchérir le pain pour faire baisser le vin et Teau-devie, qu'on pourrait supprimer les souffrances populaires? Huit mois de misère n'ont-ils pas répondu k ces vaines théories? Ne voit-on pas a travers l'impossibilité naturelle k ces projets leur secret k tous, le secret naïvement factieux, de flaller une classe trèspeu nombreuse, aux dépens de l'universalité du peu-
pie? 41 y d vingt-quatre millions d'agriculteurs dont la vie se passe en privations, cinq ou six millions d'ouvriers, d'artisans dont la vie moins dure, semée de temps en temps d'abondances passagères , est exposée k des interruptions de travail désolantes , puis des hommes de tons les rangs que la fortune délaisse, beaucoup d'enfants de la bourgeoisie qui, pourvus quelquefois de grands talents , quelquefois aussi en manquant tout k fait, se pressent h l'entrée de toutes les carrières libérales , et pour remède on nous propose de satisfaire un million d'oufriers des manufactures, tantôt de leur fournir un capital, tantôt de créer un monopole en leur faveur, tantôt de les payer k tant par jour, et si on sort un moment de cette classe privilégiée, si on étend un peu cette sollicitude bienfaisante, c'est pour dire aux locataires, aux fermiers, aux débiteurs, de ne pas payer ce qu'ils doivent. Et on appelle cela favoriser le peuple , améliorer le sort des masses, accomplir une révolution sociale I
Au milieu de cet étalage d'inventions nouvelles, qui donc a découvert le moyen de faire que le paysan mangeât du seigle au lieu de châtaignes , du froment au lieu de seigle, de la viande au lieu de lard? que l'ouvrier des villes n'essuyât jamais un chômage? que les fils de la bourgeoisie trouvassent toUs des emplois conformes k leurs talents ? Qui a découvert le moyen de doubler le prix de la journée? Personne ^ car ce secret n'est qu'aux mains de Dieu, et Dieu jusqu'ici n'a dispensé le bonheur qu'on poursuit par des moyens si étranges, qu'aux pays sages, bien
gouvernés, respectant les lois de la nature et de la raison.
Nous avoDs vu avec le temps les maux de la société diminuer , le bien succéder au mal , et ce changement s'opérer plus vite depuis cinquante années , parce que la paix est venue joindre ses bienfaits k ceux de Tégalilé civile proclamée par la révolution française. Nous avons vu le travail affranchi de beaucoup de chaînes, éclairé par la science, devenir plus actif, plus fécond, l'intérêt des capitaux descendre de 6 k 4, les objets de consommation diminuer de prix , le salaire de l'ouvrier s'accroître, et le goût de Téconomie commencer chez lui. La voie du bien n'estelle donc pas tracée ? Et cette voie quelle est-elle ? Un redoublement d'activité dans le travail agricole, commercial, industriel, qui amène la prospérité générale, et qui ne peut résulter que de la sagesse dans le gouvernement, de l'ordre dans l'Etat, de la paix entre toutes les classes de la société. N'y a-t-il aucun bien inaperçu, négligé jusqu'ici, a ajouter aux améliorations déjk réalisées? Sans doute il en existe. A ces malheureux chômages, qui sont la véritable plaie de l'industrie, n'y a-t-il aucun remède k apporter? Oui, je crois qu'il y en a. Sans faire du gouvernement un bijoutier ou un marchand de dentelles, on peut, en sachant réserver pour les moments de détresse industrielle les grands travaux de TÉtat, créer de l'emploi aux bras inoccupés. Enfin il est possible de pourvoir a la vieillesse de l'ouvrier infirme et malade. Oui , essayous ces changements , et la société se sera honorée
en les essayant, ne dût-elle pas réussir complètement/ Mais tout cela n'entraîne aucun bouleversement dans les éternelles lois de la société humaine, et ce ne sont pas les socialistes qui l'ont inventé. Enfin Thomme des champs, tant négligé parce qu'il n'est pas l'instrument des factions, ne faut-il rien faire pour lui? Oui-, mais par quel moyen? En diminuant l'impôt foncier au lieu de diminuer l'impôt des boissons.
Qu'on entre avec nous dans cette voie, et nous serons tous d'accord. Mais même quand nous aurons fait de notre mieux, quand nous aurons réussi, il restera toujours k faire, et, de même qu'après tous les biens de la première révolution française actuellement réalisés, on vient, après quarante ans d'améliorations certaines, incontestables, nous assaillir d'un cri de malédiction , nous dire que l'humanité souffre, expire dans la douleur, et qu'elle va se soulever contre nous si nous ne la soulageons immédiatement, de même eussions-nous, dans cinquante ans, doublé les salaires par des moyens légitimes , diminué encore des. trois quarts le prix des choses nécessaires k la vie, répandu le froment et la viande dans les campagnes, neutralisé le chômage dans les villes, comme nous avons déjk presque neutralisé les disettes dans l'agriculture, qu'on trouverait encore assez de maux pour fournir k des perturbateurs des piétextes suffisants de dire tout ce qu'ils disent aujourd'hui, car avec moitié plus de bien-être qu'en 1789, on invective cent fois plus contre la société qu'k cette époque. C'est qu'il y a toujours dans la
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condition sociale un fonds irréparable de mal , dont il faut tenir compte, et qu'il ne faut pas exagérer, si on ne veut pas pousser Fbomme au désespoir , la société au suicide I
Le principal malheur du temps, veut- on savoir quel il est? C'est qu'on a trompé ce peuple sur la nature du mal qu'il éprouve. Tout ce qu'il ressent, tout ce que le riche ressent comme lui, et plus que lui souvent, la maladie, la fatigua, la privation, le désir contrarié, la déception après le désir satisfait, la vieillesse, la mort, toutes ces souffrances, ou loi persuade qu'il pourrait ne pas les endurer, qu'elles pourraient lui être épargnées, que l'état social actuel en est la cause , cet état social fait pour les riches et par les riches, que tout le bonheur enfin dont il est privé, dont il croit qu'il pourrait jouir, on le lui refuse méchamment, afin d'en garder pour soi une plus grande part. Alors la colère se joint a la souffrance, il tue, se fait tuer, et il décuple ses maux. Ces riches qui ne lui veulent aucun mal, qui étaient prêts au contraire k l'employer, s'enfuient ou se cachent, dérobent leurs trésors, lui refusent le salaire, et il expire de faim et de rage k la porte de ces palais mornes, déserts, oii il s'imagine que réside la félicité, où il n'y a que tristesse au contraire, qu'effroi, que désespoir aussi, car en présence du pauvre qui se croit opprimé , le riche , se sentant opprimé à ^n tour, songe a se défendre, et comme il n'est pas moins brave que le pauvre , car l'éducation augmente le courage loin de le diminuer, il est prêt k rendre
la mort à qui veut la porter dans sa demeure. Horrible coniusioD, semblable k celle où les soldats d'une même armée s'égorgent entre eux, trompés par la nuit et par un ennemi perfide , qui poussant dans les ténèbres le cri d'alarme les a portés k se précipiter les uns sur les autres, La nuit, ce sont vos sophismes; Tennemi perfide, c'est vous, vous qui attaquez l'ordre social sans le comprendre !
Certainement il y a du mal , beaucoup de mal , il faut en diminuer la somme. Il faut convertir ce pain nmr en pain blanc, ces légumes arrosés d'un peu de lard en viande , ces haillons en un bon vêtement , cette chaumière fétide en une maison bien bâtie, cette ignorance brutale en douce intelligence des choses, cette stupide envie en une fraternité sincère, mais il faut en prendre le temps, et y procéder par des moyens éprouvés, ce qui n'exclut pas les moyens nouveaux. Il faut pourtant ne pas laisser ignorer k ce peuple, que même après avoir opéré tous ces changements, son cœur restera plein de douleurs quelquefois intolérables. N'est-ii pas cent fois mieux que dans le moyen âge , au temps de la lèpre , des contagions, des disettes générales, cent fois mieux que sous Louis XIV, sous Louis XVI, sous Napoléon? Eh bien, entendez les cris de douleur qu'il pousse de toutes parts, entendez-les! supprimez même ces cris, et il restera encore un long et continuel gémissement. Mais ce gémissement quel est-il F'* C'est celui du ccaur humain. Remontez dans les siècles, allez de la féodalité à l'empire romain , sous l'empire romain choi-
sissez la félicité des Ântonins, le long repos d'Auguste, allez en Grèce, visitez ses villes si opulentes, la brillante Athènes et la riche Corinthe, redescendez les temps, parcourez les deux hémisphères, de chez rindolent Indien, de chez le laborieux Chinois, qu'un peu de riz alimente, revenez chez d'autres peuples, passez l'Océan, parcourez d'un pôle k l'autre ces Amériques, s'avançant comme deux grandes iles entre les deux océans , suivez dans ses courses ce sauvage qui, dans les savanes, n'a d'autre risque k courir que d'atteindre ou de manquer le bison dont il mange la chair, et qui, plaçant sa patrie dans les os de ses ancêtres, qu'il porte avec lui enfermés dans des fourrures, a tant réduit les hasards de la vie^ revenez sur les bâtiments de l'Américain ou de l'Anglais, admirez l'opulence assise sur les bords de la Tamise ou du Zuiderzée , venez voir enfin les pâtres de l'Oberland, observez en un mot l'universalité du genre humain, écoutez tous les cœurs : n'y a-t-il pas une douleur commune au fond de tous? Entre tant d'hommes si divers, lequel a ce qu'il désire? Lequel n'a pas quelque chose à regretter, quelque chose à craindre? Lequel n'a pas dans le cours de sa vie perdu son père, sa mère, sa femme, son enfant? Lequel n'a pas devant soi ou les peines de là vie qui commence, qui est pleine de labeurs, qui n'a pas encore donné les succès, ou les peines de la vie qui décline vers la mort, comme le soleil vers l'horizon, et aux désirs prêts k s'éteindre joint les vagues appréhensions de la fin qui s'approche, appréhensions
amères chez l'être borné, seulement tristes chez l'esprit élevé, mais pour celui-ci mêlées de mille autres chagrins que l'être borné n'a pas? Si vous voulez vous en convaincre, laissez le pauvre qui grelotte, qui a faim, qui a soif; allez chez le riche qui n'a pas faim, qui n'a pas froid, qui couche sur la soie, marche sur la laine émaillée de mille couleurs. 11 ji'a pas froid, il n'a pas faim, c'est vrai. Il est repu, soit. Mais voyez son front soucieui : savez-vous ce qu'il fait? Il désire, il désire ardemment, plus ardemment que celui qui n'a pas mangé. Il désire avec douleur, quoi, direz-vous? Non pas du pain, non pas des mets délicats, non pas des champs fertiles et riants; il a de ces choses k n'en savoir que faire, car ces mets il les goûte à peine , ces champs il les néglige : mais il désire de nouveaux trésors, de la puissance qu^on lui dispute, peut-être l'honneur qu'un outrage lui a ravi. Ou bien tout ce qu'il avait, il va le perdre. Un coup de vent a précipité sa fortune dans l'Océan. Une fausse spéculation l'a détruite k la Bourse. La faveur publique l'a abandonné. Chagrins peu intéressants, direz -vous, mais chagrins enfin! En voici de plus dignes de votre intérêt. Il a perdu une fille chérie, une femme qu'il aimait. Croyez-vous qu'il aime moins parce qu'il est riche? L'observation de la nature humaine prouve qu'il souffre plus fortement, car son âme moins attirée au dehors par les souffrances physiques, est plus en dedans, et s'y agite, s'y tourmente davantage. Moins on souffre du corps, plus on souffre du cœur.
Cet heureux en apparence, vous ne voulez pas vous intéresser à lui, parce qu'il regrette de l'argent et du pouvoir. J'y consens. Mais le voilà qui commande des armées, qui exerce le noble métier des armes. U meurt comme Épaminondas k Mantinée , après avoir vaincu à Leuctres*, il meurt comme Gustave-Adolphe k Lutzen, après avoir vaincu k Leipzig; ou bien comme Gaston de Foix, k l'entrée même de sa carrière, il meurt k Ravenne, au milieu du plus beau triomphe. Heureux guerrier , tu meurs, tu meurs jeune, tu es heureux de mourir, car tu meurs sur un lit de drapeaux. Mais ce vieux Charles-Quint, k qui tout a réussi, vainqueur de François I", dites-moi pourquoi il abdique et finit consumé de tristesse? Annibal, vainqueur vingt ans, le voilk vaincu a Zama, vaincu par qui? Par un jeune homme. Et ce jeune homme, ce Scipion, qui, au début de la vie, a eu cette grande gloire , gloire immortelle , qui n'a jamais été effacée, de vaincre Ânnibal, ce jeune homme, il passe le reste de sa vie k être jalousé, k déplorer d'avoir un mauvais fils, k se tenir éloigné de Rome en maudissant sa patrie. Et ces heureux que l'histoire appelle Louis XIV et Napoléon, ces heureux qui reàhplirent l'univers de dépit, l'un pendant cinquante ans, l'autre pendant vingt ans , le premier devenu vieux , de la tendresse de la Vallière passé k la triste d(mii< nation de madame de Maintenon, des Dunes, de Rocroy k Malplaquet, de Turenne et de Condé k Villeroy, dit un jour k ce dernier : Monsieur le maréchal, à notre âge on n'est plus heureux. — L'autre, de Rivoli,
de Marengo, d'Austerlitz, de Friedland, passe k Leipzig et Waterloo, des Tuileries, de rEscurial, de Schœnbrunn, de Potsdam, du Krerolio k Sainte- Hélène! Il meurt seul, sans une épouse, sans un fils, lié comme Prométhée sur son rocher. Et vous qui avez vu tomber Charles X et Louia*Philippe, tomber bran* che sur branche, trône sur trône, croyez-vous donc qu'il n'y ait pas de douleurs en haut, en bas, partout, et plus en haut qu'en bas! Inutile divagation, me direz*vous, k travers le champ des douleurs univers celles! Je vous parle des douleurs de la bure, et vous me répondez par celles de la pourpre. Ah ! votre vue serait bien courte, si vous ne voyiez pas que cette pourpre , cette bure sont un voile insignifiant jeté sur l'âme humaine, et que sous l'éclat éblouissant de l'une, sous la couleur terne de l'autre, il y a une terrible égalité de souffrance. Dieu mit dans tous ce même ressort de l'àme humaine, qui, pressé par le monde, résista, plie, se relève, plie encore, ne cesse de gémir daoft ces mouvements divers , mais agit toujours , et fait avancer l'humanité k travers une épreuve visible , vers un but invisible. Soit, me dira-t*ob, l'auteur de tout cela est un tyran , et ce régime imposé a tous , c'est l'égalité de la tyrannie.
Tyran , si l'on veut , mais la tyrannie est égale en tout cas, et s'il est un tyran, loin de nous diviser sous sa tyrannie , unissons-nous au contraire pour la surm(mter. Cette tyrannie, si tyrannie il y a (je demande pardon d'^o bel blasphème), se manifeste par la nature exiérknte qu'il &ut combattre, vaincre, soumet*
tre a nos besoins, adapter k notre bien-être. Unissonsnous donc pour la vaincre, au lieu de nous égorger sur son sein. Au lieu de ratager ces moissons pour nous les disputer, unissons-nous pour les défendre, et en assurer la possession k celui qui les fit naître. Demandoixs-lui la part du pauvre, sans la lui arracher. ^
Mais ce prétendu tyran , auteur universel des choses, qui sait? vous ne Tavez peut-être pas compris. Cette douleur par lui imposée a tous, c'est une épreuve peut-être, épreuve inévitable, nécessaire, et suffisamment récompensée ailleurs. Arrêtons-nous un instant devant lui, et il se pourra que nous soyons plus justes à son égard, comme nous le sommes davantage pour Tordre social après Tavoir examiné et compris.
11 faut trois angles k un triangle *, ceci est inévitable, comme il est inévitable que l'espace soit étendu. Ce Dieu ne serait, il me semble, ni impuissant, ni méchant, parce qu'il aurait ou institué, ou admis ces conditions de la nature des choses. Si, pour lui, deux et deux font quatre, en est-il moins puissant, moins bon? Eh bien, ne se pourrait-il pas que ce fût une condition de même nature que celle de la douleur pour rame humaine? Qu'est-ce en effet que sentir? Est-ce éprouver une sensation indifférente, comme serait celle d'une couleur succédant k une autre, et ue causant a celui qui la voit aucun sentiment de plaisir ou de peine? Mais alors je ne remuerais pas, je resterais inactif. Je ne commence k sentir véritablement que si je suis affecté , agréablement ou désagréablement ^ alors il y a peine, mais plaisir aussi ^ il y a mou-
vement pour fuir la peine, pour atteindre le plaisir, il y a action, il y a vie. Dites-moi que mieux vaudrait ne pas être , ou être moins , et descendre , par exemple, de l'homme qui sent beaucoup k Tabeille qui ne sent qu'en proportion du mobile nécessaire h sa vie, de l'abeille au polype, au végétal, k la pierre, au néant. Je l'admets, mais c'est du suicide. Ou bien me direz-vous qu'il faut, au lieu de descendre, monter plus haut, s'élever Ik où l'on ne sent plus le mal , où l'on se repose dans le sein de Dieu. Je l'admets encore. Néanmoins je vous dirai ^: C'est trop tôt. La religion allant plus loin que la philosophie, la religion tirant des besoins de l'àme humaine une sublime conjecture, qui est un désir pour celui qui ne croit pas complètement, une certitude pour celui qui a la foi entière, la religion vous dit : Souffrez, souffrez avec humilité, patience, espérance, en regardant Dieu qui vous attend et vous récompensera. — Elle fait ainsi de toute douleur l'une des traverses du long voyage qui doit nous conduire k la félicité dernière. Et alors la douleur n'est plus qu'une des peines de ce voyage inévitable, et si elle fait souffrir, elle est suivie d'une consolation immédiate, qui est l'espérance. Aussi cette puissante religion qu'on appelle le Christianisme exerce-t-elie sur le monde une domination continue, et elle le doit, entre autres motirs, k un avantage que seule elle a possédé entre les religions. Cet avantage, savez- vous quel il est? C'est d'avoir seule donné un sens k la douleur. L'esprit humain a eu plus d'une contestation avec elle sur ses dogmes.
mais aucune sur sa morale, c'est-k-dire sur sa ma** nière d'entendre le cœur humain. Le paganisme ne put résister au premier regard de Socrate ou de Cîcéron, car cette religion consistant en légendes fabuleuses, gracieuse poésie plutôt que religion, his* toire des passions, des amours, des plaisirs, des cha^ grins des dieux , n'était qu'une histoire de rois placée dans les cieux. Gomme histoire elle n'était qu'une fausse chronique, comme morale un scandale. Mais celle qui vint et qui dit : Il n'y a qu'un Dieu, il a souffert lui-même, souffert pour vous-, celle qui le montra sur une croix, subjugua les hommes, en répondant a leur raison par l'idée de l'unité de Dieu, en touchant leur cœur par la déification de la douleur. Et chose admirable , ce Dieu souffrant , présenté sur une croix dans les angoisses de la mort, a été mille fois plus adoré des hommes que le Jupiter calme, serein, et si majestueusement beau de Phidias. Les arts l'ont rendu sublime, bien autrement sublime que le Jupiter des anciens. Et c'est Ik tout le secret de la différence qui existe entre l'art ancien et l'art moderne : le pre* mier supérieur par la forme, le second par le sentiment^ l'un doué d'un corps, l'autre. d'une âme.
Aussi, tandis que le paganisme n'a pu supporter un moment l'examen de la raison humaine, le Chris* tianisme dure après que Descartes a posé le fondement de la certitude, après que Galilée a découvert le mouvement de la terre, après que Newton a découvert l'attraction « après que Voltaire et Rousseau ont renversé les trônes. Et tous les politiques sages, sans
juger ses dogmes , qui n'ont qu'un juge , la foi , souhaitent qu'il dure.
Parlez donc au peuple comme la religion. Sans affaiblir en lui le juste sentiment de ses droits, sans flatter l'inertie ou la mauvaise volonté de ceux qui le gouvernent, dites-lui cependant qu'il y a pour tous une somme inévitable de douleur, qui est dans l'essence même de l'àme humaine, que le riche ne lui a pas envoyée , que Dieu seul mit en lui comme le ressort qui devait le tirer de l'inaction , pour le précipiter dans l'action, c'est-k-dire dans la vie. Dites-lui cela, si vous ne voulez doubler sa douleur et la changer en une fureur impie, qui se retournera contre lui, comme une arme placée dans une main imprudente détruit et ceux qu'elle frappe, et ceux qui s'en servent. Ce n'est pas l'indifférence aux maux du peuple que j'invoque , c'est la juste appréciation de ces maux, et le discernement, l'application des vrais remèdes.