M. THIERS
a La clarté orne les pensées profondes. »
( Vauvenargdes.)
Nous avions souvent entendu dire que M. Thiers n'était que Thistorien des batailles et des budgets. Le moyen de ne pas parler guerre et finances quand on raconte en vingt volumes les événements de TEmpire ! Toutefois 9 on peut trouver dans cette histoire aulre chose que des coups de canon , des levées d'hommes et d'impôts.
Nous étions de loisir, et nous avions sous la main les vingt volumes. Nous nous mimes k les lire, ou plutôt à les dévorer : car, une fois qu'on est entré dans cette lecture , on ne marche pas , on court. On pourrait comparer le style de l'historien de l'Empire à un fleuve parfaitement encaissé , coulant avec rapi* dite , sans fracas et sans trouble \ ne débordant jamais, mais n'étant jamais k sec; réfléchissant dans sa limpidité les mille accidents de ses rives; enfin, dans ses nombreux détours, revenant souvent en arrière, comme pour mesurer l'étendue du chemin qu'il a parcouru.
Que dans la masse des événements qu'il décrit rbistorien eût négligé les réflexions morales qui sont comme Tessence de Thistoire, que le moraliste eût disparu sous le narrateur, c'est ce que nous ne pouvions admettre. M. Tbiers a dit que Tbistorienne doit pas seulement raconter, mais encore juger. Toutefois, les jugements sur les hommes et les choses, ces vues d'ensemble qui caractérisent une époque, tracent un caractère ou résument une situation, ce n'était pas la toujours ce qui nous frappait. Sans les chercher expressément, nous notions en passant ces courtes phrases qui renferment une pensée , une vérité d'un caractère général *, ces traits rapides jetés , comme sans y songer, k la fin d'un récit ou d'un portrait, et s'appliquant à Thumanité tout entière. C'est ainsi que nous trouvions le moraliste sous l'historien. Nous admirions comment M. Thiers formule sa pensée en un tour vif et sentencieux , et bien qu'elle semble Jaillir naturellement du sujet et faire corps avec le récit, il nous plaisait de l'en détacher un moment pour l'examiner a notre aise, pour voir ce qu'elle valait ainsi dépouillée de son entourage, semblable au lapidaire qui prend l'une après l'autre les pierres «d'un collier pour les soumettre k l'épreuve décisive de la balance et de la loupe.
Et Daturellement nous nous rappelions La Rochefoucauld, ce moraliste plus maFin que morose, qui a déposé dans un tout petit livre les trésors de son expérience-, et nous nous souvenions d'autant plus du moraliste de la Fronde, qu'il nous semblait retrouver dans quelques-unes des sentences de M. Thiers le tour épigrammatique et fin des Maximes :
(( Il n'y a rien qui ne s'oublie devant les services, Jf non pas rendus, mais a rendre. »
« Le premier besoin qu'on éprouve après avoir commis des fautes , c'est de ne pas les avouer. »
(( On a autant et même plus besoin de satisfaction lorsqu'on a tort que lorsqu'on a raison. »
(( Les ennemis découvrent le mal parce qu'ils le souhaitent-, les amis se le cachent parce qu'ils en sont importunés. )>
« La conscience humaine sent tous les reproches qu'elle a mérités, surtout quand on les lui épargne. »
« La fatalité, dieu silencieux, que les hommes accusent volontiers, parce qu'il ne répond pas. »
Nous pourrions citer d'autres réOexions d'un tour aussi fin, d'une forme aussi heureuse^ mais, il faut se hâter de le dire, tel n'est pas le caractère général^ le ton habituel des pensées de Thistorien de l'Empire. Comme il voit l'humanité de haut, il la juge avec
indulgetice. S'il croit, avec Balzac, que rhomme se corrige peu, il croît aussi, avec Condorcet, qu'il est susceptible d'un certain progrès social. Sa morale nous semble tout entière dans cette phrase :
« Des leçons de Texpérience il reste peu de chose, oui, bien peu, moins qu'il n'a coûté de sang, moins qu'il n'a été ressenti de douleurs! Mais ce peu, accumulé de génération en génération, finit par composer ce qu'on appelle la sagesse des siècles, et fait que les hommes, sans devenir des sages, ce qu'ils ne seront jamais, deviennent successivement moins aveugles, moins injustes, moins violetits les uns envers les autres; Il faut donc persévérer et chercher dans les événements, même les plus douloureux, de nouveaux motifs de conseiller aux hommes et aux partis la raison , la modération , la justice. »
Si nous essayons de formuler noti'e jugement sur la morale de M. thiers, telle qu'elle est renfermée en ces maximes diverses, nous dirons que le bon sens, la finesse d'observation , rarement une pointe de malignité j le plus souvent une indulgente bonté, fruit d'uûe longue expérience, en sont les qualités essentielles; et par Ih il se rapprocherait plutôt de Vauvenargues, son compatriote. La mauvaise humeur, l'esprit chagrin, ne se trahit presque jamais ^ point
de diatribes ni de boutades. Pour lui, Thistoire n'est pas un pamphlet-, elle est Técole de Texpérience, grande et sérieuse comme l'expérience elle-même. Il sait (|ue les leçons sévères corrigent peu, que les admonitions douces sont sans portée , et les conseils le plus ordinairement inutiles. Que reste-t-il donc k faire au moraliste? L*exposé vrai, sincère, complet, de nos fautes et de leurs conséquences. Montrer k rhomme qu'il est d'abord de son intérêt d'être bon, humain , généreux , véridique , c'est encore ce qu'il y a de mieux k faire.
Cette leçon ressort k chaque ligne des pensées qui suivent. Le lecteur saura bien l'y trouver. Ces pensées, pour la plupart, ont pour objet nos fautes et nos passions; d'autres roulent plus habituellement sur la fortune qui aveugle les hommes ; il y en a beaucoup sur la politique, sur ta guerre (1), sur le génie qui s'égare, la multitude qu'il faut tantôt suivre, tantôt contenir, les princes qui s'aveuglent, les courtisans qui les perdent par leurs flatteries, et les sages qui les compromettent par leur silence.
Bien que ces maximes ainsi détachées du texte
(1) Nous avons composé à part un petit recueil de Maximes de guerre éparses dans les vingt volumes de VHistoire du Consulat et de V Empire, Ce petit i*ecueil se trouve placé à la fin de ce volume;
vivent de leur vie propre et se soutiennent toutes seules, indépendamment de ce qui les précède ou de ce qui les suit, on en trouvera bon nombre qui se rapportent si directement k Napoléon qu'il n'y a plus qu'à écrire son nom k la fin de chacune d'elles. D'autres paraîtront d'une vérité un peu relative : ce sera au lecteur à se représenter les circonstances qui les ont fait naître, et sans beaucoup de peine il y parviendra^ il y trouvera même le motif d'un petit exercice qui tournera au profit de son jugement et de sa mémoire.
Nous n'avons adopté d'autre ordre pour ces pensées que celui dans lequel nous les avons lues.
Enfin, nous n'avons pas jugé k propos de signer. Ce n'est pas k la fin d'un livre sur la Propriété qu'il conviendrait d'attacher notre nom k un recueil de pensées que nous admirons, mais qui ne nous appartiennent pas.
Avril 18G8.