‹ De la properiete--Chapitre 43 sur 47 · MAXIMES ET PENSÉES · texte numérisé non relu

MAXIMES ET PENSÉES

L'excès du mal amène souvent le retour du bien, k une condition toutefois : c'est qu'il reste des forces au corps malade dont on attend la guérison. (T. I, p. 19.)

Le général Bonaparte préférait chez ceux qui le servaient l'exactitude et l'intelligence à l'esprit. C'est le goût des génies supérieurs, qui ont besoin d'être compris et obéis, et point suppléés. (T. I, p. 27.)

Pour être modéré avec honneur et avec fruit, il faut être puissant. (T. I , p. 51 .)

Les sentiments des princes absolus, malgré leurs prétentions au secret, éclatent aussi vite que les sentiments des peuples libres. Les uns, en effet, ne se contiennent guère plus que les autres. (T. I, p. 60.)

On voit quelquefois un faux mérite, qui a su capler un moment le public, fasciner les esprits et leur arracher les plus incroyables exagérations^ mais quel-

quefois aussi il arrive au mérite vrai, au génie, d'inspirer celte sorte de caprice , et ce caprice devient alors une passion. (T. I, p. 71.)

A regard d'un esprit systématique, adopter toutes ses idées moins une , c^est lui causer presque autant de chagrin que si on les rejetait toutes. (T. I, p. 95.)

Les hommes se trompent plus souvent eux-mêmes qu'ils ne trompent les autres. (T. I, p. 221.)

II n'y a que les âmes fortes et les esprits vraiment élevés qui peuvent surmonter les épreuves de la politique. (T. I, p. 248.)

L^âme humaine, dans les moments où elle éprouve des désirs ardents, est portée à la bonté-, elle fait le bien comme une manière de mériter celui qu^elle sollicite de la Providence. (T. I, p. 376.)

On dirait k voir les choses d'ici-bas que la fortune aime la jeunesse, car elle seconde merveilleusement les premières années des grands hommes. N'allons pas toutefois, comme les poètes anciens, la faire aveugle et capricieuse. Si elle favorise si souvent la jeunesse des grands homn\es k la façon d' Annibal ,

de César et de Napoléon, c'est qu'ils n'ont pas encore abusé de ses faveurs. (T. II, p. 97.)

La fortune , cette maîtresse capricieuse des grands bommes, n'est donc point aussi capricieuse qu'on se plait k la faire. Tout n'est point caprice quand elle les favorise , caprice quand elle les quitte \ et dans ces prétendues infidélités, les torts le plus souvent ne sont pas de son côté. Mais parlons un langage plus vrai, plus digne de ce grave sujet : la fortune, ce nom païen donné k la puissance qui régit toutes choses ici-bas, c'est la Providence favorisant le génie qui marche dans les voies du bien , c'est-k-dire dans les voies tracées par sa sagesse infinie. (T. II, p. 98.)

Il n'y a pas de miracle en ce monde*, mais il n'y a d'autre cause aux succès réels que le bon sens, secondé par une volonté forte. (T. II, p. 153.)

Il faut, quand on réforme, se contenter de réformer pour détruire des souffrances réelles, pour rétablir la justice Ik où elle manque *, mais réformer pour le plaisir des yeux ou de l'esprit, pour mettre la ligne droite la où elle n'est pas, c'est trop exiger de la nature humaine. On crée k volonté les habitudes d'un enfant, on ne refait pas celles d'un homme mûr. Il en est de même pour les peuples*, on ne renouvelle pas les habitudes d'une nation qui compte quinze siècles d'existence. (T. II, p. 166.)

Il y a dans tous les partis deux portions : Tuoe nombreuse, sincère, qu'on peut amener à soi en réalisant les vœux du pays ^ Taulre peu nombreuse, inflexible, factieuse, qu'on désespère en réalisant ces vœux , loin de la contenter, parce qu'on lui ôte ses prétextes. (T. II, p. 172.)

H arrive quelquefois k la haine de deviner juste, parce qu'elle aime k supposer des fautes, et que malheureusement les fautes sont toujours ce qu'il y a de plus probable. (T. II, p. 181.)

Ce sont toujours les tentatives des partis contre un pouvoir naissant qui hâtent ses progrès et Tencouragent a oser tout ce qu'il médite. (T. II, p. 203.)

La Providence ne fait rien k demi : k un grand génie elle procure une grande œuvre, et a toute grande œuvre un grand génie. (T. II, p. 360.)

Si les nations veulent s'outrager les unes les autres,

elles ont toutes dans leur histoire de quoi s'otfenser.

La vérité est le premier devoir de l'histoire -, elle est la plus utile, la plus puissante des leçons, la plus

capable d'empêcher le renouvellement des scènes tragiques. (T. II, p. 436.)

Le bien est difficile a exécuter, même quand il est nécessaire, même quand il est un besoin réel et pressant, car malheureusement, de ce qu'il est un besoin, il n'en résulte pas qu'il soit une notion claire, évidente, non susceptible de contestation. (T. III, p. 226.)

Tout ce qui fait connaître les hommes, les petitesses déplorables même des plus grands , est digne de l'histoire ^ car tout ce qui peut instruire lui af^rtient. On ne saurait trop avertir les personnages considérables de la futilité des motifs qui les brouillent souvent, surtout quand leurs divisions deviennent celles de la patrie. (T. III, p. 330.)

En ce monde la sagesse est plus rare que l'habileté, plus rare même que le génie-, car la sagesse suppose la victoire sur ses propres passions, victoire dont les plus grands hommes ne sont guère plus capables que les petits. (T. III, p. 4H.)

C'est une affreuse invention de la discorde que l'exil : elle rend Texilé malheureux, elle dénature son cœur, elle le met k l'aumône de l'étranger, elle promène au loin l'affligeant spectacle des troubles du pays. Dé toutes les traces d'une révolution, c'est celle qu'il faut effacer la première. (T. III, p. 454.)

L'énergie mise au service de la prudence est le plus beau des spectacles que puisse présenter la politique. (T. ÏV, p. 242.)

La jeunesse élevée dans la dissipation est ordinairement légère dans son langage. La jeuneswse élevée d'une manière sérieuse est volontiers dogmatique \ car ce qu'il y a de plus difficile à la jeunesse, c^est la mesure. (T. IV, p. 399.)

C'est l'ordinaire punition de ceux qui s'engagent dans des conspirations, de s'arrêter trop tard : souvent ils sont découverts, saisis, punis, quand déjà la conscience, la crainte commençant k leur ouvrir les yeux, ils allaient rétrograder dans la voie du mai,

(T. lY, p. 541.)

Il faut avoir vu des esprits tendus par la recherche d'une conspiration, surtout si une passion quelconque les dispose à croire ce qu'ils soupçonnent, pour comprendre k quel point les inductions sont promptes, et pour bénir cent fois les lenteurs de la justice, qui sauvent les hommes de ces fatales conclusions tirées si vite de quelques coïncidences fortuites. (T. IV^

Le plus transcendant génie ne sauve pas des fastes les plus vulgaires, quand on abandonne aox passÎMs,

même pour un seul iustont, le gouvernement de soimême. (T. IV, p. 610.) '

Les fautes d'un adversaire sont une triste compensation aux fautes qu'on a pu faire. (T. V, p. 16.)

II n'y a rien de plus triste k voir que la faiblesse malhabile s'embarrassant dans le labyrinthe de la po* litique et se compromettant à force de vouloir parer k tout, comme un faible oiseau qui se prend dans un filet k force de s'agiter pour en sortir. (T. V, p. 27, 28.)

Le plus souvent ce sont les ennemis d'un gouvernement qui, par leurs attaques imprudentes, lui font faire les progrès les plus rapides. (T. V, p. 81.)

£n tout pays déchiré par des factions, menacé par des ennemis extérieurs , le besoin d'être gouverné et défendu amènera tôt ou tard le triojnphe d'un personnage puissant, guerrier comme César k Rome, riche comme les Medicis k Florence. (T. V, p. 55.)

Au moment de prendre un pouvoir qui ne lui appartient pas naturellement, tout génie, quelque audacieux qu'il soit» hésite au moins, sMl ne tremble pas. Dans ces situations, une involontaire pudeur

saisit Tambition la plus ardente, et on n'ose pas avouer tout ce qu'on désire. (T. V, p. 61.)

C'est l'ordinaire disposition des hommes d'exploiter l'ambition qu'il leur est ^impossible de combattre avec succès, et de se consoler de l'envie par l'avidité. (T. V, p. 65.)

La république n'est pas nécessairement la liberté , comme la monarchie n'est pas nécessairement l'ordre. On rencontre l'oppression sous la république, comme on rencontre le désordre sous la monarchie. Sans de bonnes lois, on doit trouver Tune et l'autre sous tous les gouvernements. (T. V, p. 92.)

Le régime aristocratique est le port où sont allées se reposer les républiques qui n'ont pas fini par le despotisme. (T. V, p. H3.)

On grandit toujours le gouvernement, le parti ou l'homme qu'on tente de détruire par des moyens cri^ minels. (T. V, p. 151.)

Indépendamment des grands malheurs, la Providence cache toujours quelque amertume anticipée dans le bonheur même, comme pour avertir l'àme humaine et h préparer aux infortunés éclatantes. (T.V, p. V6±)

Les peuples ont tous dans le cœur un sentiment confus mais profond de la Divinité. Peu importe la forme sous laquelle on la présente ^ leur adoration , pourvu que cette forme soit très-anciennement admise, et qu'au-dessus d'eux on leur donne l'exemple de la respecter. (T. V, p. 255.)

Il faut s'attacher aux grandes vérités sur lesquelles repose la société humaine et s'y fixer, car il n'y a ni dignité ni repos dans ces caprices d'un jour qu'on embrasse, qu'on quitte avec une précipitation déshonorante. (T. V, p. 260.)

On ne songe pas k abaisser les hommes , même en les estimant peu, quand on veut leur demander de grandes choses. (T. V, p. 276.)

La haine éclaire quelquefois, si elle aveugle souvent. (T. V, p. 345.)

Les plus grands génies ont beau vouloir, leur volonté, si puissan te qu'elle soit comme volon (é d'homme, est k peine un caprice sans force, quand la Providence veut autrement. (T. V, p. 400.)

Ce qui répagne le plas aux âmes ardentes et fortes, ce sont les situations iocertaines. (T. Y, p. 463.)

La chaioe qui lie entre eux les éTénements de ce inonde est quelquefois bien étrange! SouTent ce qui est sage combinaison éeboue, ce qui est faute réussit. C'est une raison de modestie, non d'abaissement, pour la sagesse humaine. (T.TI, p. 4.)

L'esprit humain supporte quelquefois le malheur sans faillir, rarement la prospérité sans commettre de grandes fautes. (T. YI, p. 369.)

La conscience humaine sent tous les reproches qu'elle a mérités, surtout quand on les lui épargne.

(T.YI. p. 394.) .

On n'a des alliés, comme des amis, qu'a la condition de' ménager leur orgueil autant que leur intérêt, k la condition, en aperccTant leurs torts, m^e en les sentant vivement, de ne pas s'en donner de pareils àleurégard. (T.YI,p. 394.)

Les hommes sont esclaves de la fortune, et ils prennent volontiers pour éternels ses caprices d'un momenl. (T. Vï, p. 431.)

Les cours sont bien capricieuses. Elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées délibérantes. (T. VI, p. 433.)

Il faut au génie des passions pour qu'il ait de la puissance. (T. VI, p. 435.)

A quoi seraient bonnes les forces des nations, sinon k essayer de dominer les unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence. Ce qu'un homme de génie est k une nation, une grande i\ation Test h Thumanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les^voies. Seulement il faut leur conseiller d'unir k la force la prudence qui fait réussir la force, el la justice qui l'honore. (T. VI, p. 435.)

C'est un mélange de faux et de vrai qui compose ordinairement tous les bruits, et il s'y mêle toujours assez de vérité pour accréditer le mensonge. (T. VI ^ p. 549.)

Jamais il ne s'est vu de délire pareil que Ik où la multitude mène les sages , que Ik où les cours mènent les rois faibles. (T. VI, p. 558.)

On a aufant et même plus besoin de satisfaction lorsqu'on a tort que lorsqu'on a raison. (T. VI , p. 567.)

On ne veut voir chez les cabinets que des calculs, jamais des passions, lis en ont cependant^ et ces irritations subites qui dans la vie privée s'emparent quelquefois de deux hommes et leur mettent le fer a la main, sont tout aussi souvent, plus souvent même qu'un intérêt réfléchi, la cause qui précipite deux nations l'une sur l'autre. (T. VII, p. 6.)

Heureux les gouvernements quand il se rencontre de sa*ges amis pour apporter un retard k leurs rigueursl II n'est pas nécessaire que ce retard soit bien long pour qu^ils aient cessé de vouloir les actes auxquels ils se portaient d'abord avec le plus de véhémence. (T. VU, p. 180.)

L'orgueil humain aime de la puissance le titre autant que la puissance même. (T. VII, p. 197.)

Le génie, après avoir désespéré l'envie par ses succès, se charge lui-même de la consoler par ses laules. (T. VU, p. 206.)

Il est un instant, un seul, où la raison ne vaut pas l'entrainement des passions : c'est celui où le dévouement, même aveugle, est la condition nécessaire du salut d'un peuple. (T. Vil, p. 275.)

La loi vaut mieux qu'aucune volonté humaine, quelle qu'elle soit. (T. VII, p. 431.)

Lorsque le moment d'une chose est venu, il semble que tout la favorise, même les accidents les plus imprévus. (T. VII, p. 641.)

La mode, puissance légère et fantasque, qui partage avec la sainte puissance de la conscience le privilège d'échapper au pouvoir, mais qui cependant obéît volontiers à la gloire. (T. VIII, p. 131.)

Quoi qu'on fasse ou qu'on ne fasse pas , le grand guerrier, le grand magistrat, le savant illustre, légueront k leurs descendants une considération qui les fera distinguer de la foule, et qui leur épargnera, quand ils auront du mérite, la plus sérieuse des difficultés que rencontre le mérite en ce monde, celle d'attirer le premier regard du public. (T. VIII, p. 135.)

Ce ne sont pas les lois écrites, c'est la nature qui a produit raristocratie de tous les pays, et surtout celle des républiques. (T. VIU^ p. 135.)

La volonté peut tout chex les hommes, excepté de changer les temps , et les temps peuvent plus sur le génie des nations que toute la volonté des gouvernements. (T.'VIII, p. 147.)

Il faut reconnaître , pour Thonneur de la nature humaine ) que ce qui Tattire le plus, c'est la gloire. (T. VIII, p. 187.)

Qui dit imitateur dit corrupteur, car tout imitateur corrompt ce qu'il imite en l'exagérant. (T, VIII, p. 187.)

Il n'y a pas pour la puissance de flatteur plus dangereux que le courtisan disgracié qui veut recouvrer sa faveur. (T. VIU , p. 251 .)

Le génie n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens. (T.VIII, p. 658.)

Si la multitude ne voit pas, elle sent, et dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéir

k son cœur, elle est non pas un conseiller a écouter, mais un torrent à suivre. (T. IX, p. 5.)

Il tendait chaque jour k s'effiàcer davantage, ce qui est facile en tout temps , car les acteurs pressés sur la scène du monde ne sont jamais* fâchés qu'on leur laisse la place vide. (T. IX, p. 9.)

Ainsi va la fortune k la guerre, comme dans la politique, comme partout en ce monde, monde agité, thé&tre changeant , où le bonheur et le malheur s'enchaînent, se succèdent, s'effacent, ne laissant, après une longue suite de sensations contraires, que néant et misère! (T. IX, p. 462.)

Pendant cette vie même, il y a déjà dans les événements une certaine rémunération du bien et du mal. Manquer au bon sens, a la raison, a la justice, rencontre bientôt ici-bas un juste et premier châtiment. Dieu, sans doute ^ se réserve de compléter ailleurs le compte ouvert aux maîtres des empires comme au plus humble gardeur de troupeaux. (T. IX, p. 242.)

Les hommes même les plus obligés k là dissimulation ne sont jamais aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que Timagine la finesse du vulgaire, qui

croit être profonde en ne supposant partout que du mal. (T. IX, p. 346.)

A mesure qu'il prend des années, le pouvoir devient singulièrement complaisant pour lui-même, quelque grand qu'il soit par Tesprit. C'est une faiblesse de la durée. (T. XI, p. 222.)

Les exagérations apaisent la douleur comme les larmes elles-mêmes. (T. XI, p. 345.)

Les ennemis découvrent le mal parce qu'ils le souhaitent^ les amis se le cachent parce qu'ils en sont importunés. (T. XII, p. 5-6.)

On dirait qu'avant de perdre les hommes, la Providence, en mère indulgente, les avertisse plusieurs fois, et les invite en quelque sorte k réfléchir afin de s'amender. (T. XII, p. 7.)

Les peuples, ennuyés de la monotonie de leur vie, s'empressent toujours d'accourir au-devant des princes qui passent, quels qu'ils soient, et souvent les applaudissent k la veille même d'une catastrophe. (T. XII, p. 129.)

La vérité, quehiue forme qu'on emploie pour la faire arriver aux oreilles des souverains, quand leur

esprit s'y refuse, est un bruit inutile et importun fait a une porte qui ne veut pas s'ouvrir. (T. XII, p. 145.)

La fortune aveugle vite même les hommes de génie , quand ils se prennent ^ vouloir soumettre non pas leurs désirs k la nature des choses, mais la nature des choses k leurs désirsr(T. XII, p. 506.)

Les pays libres font attendre parfois la justice, mais ils l'accordent tôt ou tard, parce que la contradiction les éclaire; tandis que le plus souvent elle irrite sans les éclairer les souverains habitués k jouir d'une autorité absolue. (T. XII, p. 646.)

Le premier besoin qu'on éprouve après avoir commis des fautes, c'est de ne pas se les avouer. (T. XII, p. 697.)

Tel est l'ordinaire inconvénient du pouvoir illimité et non contredit : par l'habitude de la soumission, il supprime jusqu'k la pensée de la résistance, même chez les esprits les plus éclairés et les plus fermes. (T. XII, p. 701.)

C'est un sujet d'éternelle surprise de voir combien on est sage quand on conseille les autres, en l'étant si peu quand il s'agit de se conseiller soi-même. (T. Xni,p. 33.)

Taire la mérité aux princes, c'est cacher le mal sans l'arrêter. Ses ravages secrets sont d'autant plus dangereux qu'ils se révèlent tous k la fois, et quand il n'est plus temps d'y remédier. (T. XIII, p. 34.)

Quel bienfait de la Providence d'avoir caché k l'homme son lendemain! Mais quel écu^il aussi pour sa prudence, chargée de deviner ce lendemain et de le conjurer k force de sagesse! (T. XIII, p. 106.)

Si grand, si puissant que soit le génie d'un homme, il y a quelque chose de plus grand que lui : c'est l'univers, qui lui échappe quand k lui seul il veut l'embrasser tout entier. (T. XIII, p. 226.)

En toutes choses les sacrifices les plus grands, sans

le dernier qui doit les accomplir, restent stériles,

(T. XIII, p. 237.)

11 raisonnait comme certains cœurs enfoncés dans l'habitude du vice, sentant qu'il en faut sortir, le désirant sincèrement, mais remettant de jour en jour, si bien que la vie finit pour eux avant qu'ils aient trouvé le temps de s'amender. (T. XIII, p. 458.)

Singulier spectacle que celui du monde! C'est d'ordinaire un assaut de fautes dans lequel ne succombe

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que celui qui en commet le plusl Et ces fautes, ce sont bien souvent les gouvernements les plus habiles qui les commettent , quand la passion s'est emparée d'eux : car l'esprit n'est plus rien Ik oh la passion règne. (T. XIII, p. 473.)

Rois ou peuples, les hommes sont peu généreux pour le malheur, et ils n'aiment que la force, la gloire et réclat. Le malheur déchirant les touche comme un spectacle -, le malheur triste et discret les trouve froids, négligents, soigneux de l'éviter. (T. XIII, p. 830.)

L'âge tempère , lorsque la vie a été un mélange de succès et de revers -, il enivre, au contraire, il aveugle, lorsque la vie n'a été qu'une longue suite de triomphes. (T. XIV, p. 52.)

De même que l'extrême pppression provoque la

révolte, l'esprit supérieur qui abuse de sa supériorité

provoque quelquefois de justes reparties, auxquelles,

pour sa punition, il ne trouve pas de répliques*

(T. XIV, p. 58.)

Les humiliations sont, en général, ce qu'on les fait soi*méme par la manière de les prendre. Si on se montre blessé, elles blessent*, si on les accepte comme une simple condition des choses , elles relè-^ vent souvent au lieu d'abaisser. (T. XIV, p. 84.)

On remarquait chez lui les progrès de cette humeur despotique, fantasque et intempérante, qui ne tient pas plus compte du caractère que des éléments, qui traite les hommes, la nature, la fortune, comme des sujets trop heureifx de lui obéir, bien impertinents de ne pas le faire toujours, prenant même chez les hommes du plus grand génie quelque chose de Tenfant qui désire tout ce qu'il voit, veut tout ce qu'il désire, le veut sur-le-champ, sans admettre un délai ni un obstacle, et crie, commande, s'emporte ou pleure quand il ne robtient pas. C'est la bien plus que la déchéance de Tesprit, c'est celle du caractère, gâté par le despotisme. (T. XIV, p. 91.)

Se faire écouter au milieu du chaos des volontés discordantes, tempérer les violents, exciter les tièdes, concilier les jaloux, amuser les chimériques, amener enfin, a force de souplesse et de vigueur, la masse étourdissante et étourdie k des volontés sensées, fortes, uniformes, est un art supérieur, que la nature seule ne suffit pas à donner si Texpérience ne l'a pas mûri , et qui ne s'acquiert que dans les pays libres.

(T. XIV, p. 98.)

On ne commande véritablement qu'en proportion des volontés qu'on est capable de concevoir et d'exécuter. Le grade, le rang n'y font rien, et le maître le plus absolu sur le trône, le plus redouté, n'est sou-

vent que le valet d'un valet qui sait ce que son maître ignore. Le génie seul commande, parce qu'il voit et veut, et lui-même il dépend des bons conseils, car il ne saurait tout voir, et si, aveuglé par l'orgueil, il écarte ces conseils, il aboutit a la folie, et, par la folie, alaruineI(T. XIV, p. 424.)

Les fleuves, comme les hommes, sont humbles au début de leur carrière. (T. XIV, p. 204.)

Dans les malheurs publics, il faut qu'on s'en prenne a quelqu'un, et la multitude choisit souvent pour victime le bon et courageux citoyen qui seul sert utile- . ment le pays! Ces misères ne sont pas particulières aux États libres, elles appartiennent k tous les États où il y a des masses aveugles, et il y en a sous le despotisme au moins autant qu'ailleurs. (T. XIV, p. 296.)

Ce ne sont pas des égaux que la Providence oppose au génie , quand elle a résolu de le punir, mais des inférieurs, instrumenfs bien choisis de la force des choses. Comme si elle voulait le châtier davantage en le faisant succomber sous des adversaires qui ne le valent pas. (T. XIV, p. 297.)

Dans notre monde fini, le mal, même excessif, ne s'achève pas plus que le bien. (T. XIV, p. 385.)

La domination d'une seule idëe rend un homme fon, ou capable de choses extraordinaires, et produit souvent les deux résultats à la fois. (T. XIV, p. 524.)

On ne menace pas facilement l'existence d'un Élat libre, parce qu'il y a mille contradicteurs k rencontrer à chaque pas dans un pays où tout homme raisonne et discute ses devoirs. Dans un État despotique, le téméraire qui met la main sur le ressort essentiel du gouvernement est le maître, et c'est ce qui donne naissance aux conspirations de palais, signe honteux de la caducité des empires voués au despotisme. (T. XIV, p. 532.)

Le despote qui trouve les caractères énervés les a le plus souvent énervés lui-même, en abusant de leur dévouement, et ressemble k l'imprudent cavalier qui a tué de fatigue le cheval destiné k le porter. (T. XIV, p. 598.)

C'est le châtiment du génie de sentir ses fautes plus que la médiocrité, et d'en être plus puni dans le secret de sa conscience. (T. XIV, p. 677.)

C'est abaisser la nature humaine que d'abaisser le génie ; il faut le juger, le montrer k l'univers, avec les

véritables causes de ses erreurs , le donner en enseignement aux nations , aux chefs d*einpire , aux chefs d'armée, en faisant voir ce que devient le génie livré k lui-même, le génie entraîné, égaré par la toutepuissance. (T. XIV, p. 679.)

Le rire ne raisonne pas plus que la colère. (T. XV, p. 162.)

Après la multitude soulevée, outrageant bassement les princes vaincus, il n'y a rien de plus triste à voir que ces grands corps prosternés aux pieds du pouvoir, l'admirant d'une admiration qui croit avec ses fautes , lui parlant avec chaleur de leur fidélité , déjà prête à s'évanouir, et lui jurant enfin de mourir pour sa cause la veille même du jour où ils vont féliciter un autre pouvoir de son avènement. Heureux les pays solidement constitués, et auxquels sont épargnés ces spectacles si méprisables I (T. XV, p. 170.)

Tel est l'effet des fautes en politique, et surtout des grandes! Outre le mal qu'elles entraînent, elles ont pour résultat d'ôter le sens à celui qui les a commises, k ce point que, dans l'agitation qu'elles produisent,'le génie lui-même ne semble plus qu'un enfant en colère. Il s'en prend de ses fautes à ceux k qui elles sont le moins imputables et qui souvent en souffrent le plus. (T. XV, p. 171.)

La punition de Torgueil qui a trop entrepris sur autrui, c'est précisément de ne pouvoir céder, alors même qu'il le trouverait juste et nécessaire! Il est cloué \k ses folles prétentions comme Prométhée k son rocher : exemple terrible pour ceux qui, n'écoutant que leurs désirs, se font un jeu des droits et de la dignité des hommes (T. XV, p. 520.)

(Jn homme sage, même en se défiant de la fortune, ne sait pas toujours la repousser. (T. XV, p. 585.)

iU.

Ainsi sont faites les cours où l'on n'ose pas parler : souvent on dit k tout le monde ce qu'il faudrait ne dire qu'au maître. (T. XVI, p. 64.)

On doit se garder de pousser les hommes au désespoir^ car, en provoquant ce sentiment chez eux, on leur donne des forces surnaturelles qui déjouent tous les calculs et surmontent parfois la puissance même de l'art le plus consommé. (T. XVI, p. 359.)

Funestes illusions de la haine I on s'envie, on se hait, on se poursuit en croyant heureux l'adversaire qu'on déteste , tandis que tous , la tête courbée sous le fardeau de la vie, on marche au milieu des mêmes

douleurs h des malheurs presque pareils! (T. XVI, p. 361.)

Les hommes s'envieraient moins s1ls savaient combien, avec des apparences différentes, leur fortune est souvent égale, et an lieu de se diviser sous la main du destin, s'uniraient, au contraire, pour en soutenir en commun le poids accablant! (T. XVI, p. 362.)

Si la prospérité aveugle, l'adversité, au contraire, procure en certains moments une étrange clairvoyance, et Ton dirait qu'alors, pour mettre le comble k la punition , la Providence rémunératrice lève tous les voiles de Tavenir. (T. XVI, p. 635.)

' Les hommes, même les plus honnêtes, doivent se défendre des passions politiques, car elles peuvent les conduire à des actes abominables. (T. XVI, p. 670.)

Les hommes portent dans leur caractère une destinée qu'ils cherclientautour d'eux, au-dessus d'eux, partout, en un mot, excepté en eux-mêmes, où elle réside véritablement, laquelle, suivant qu'ils cèdent a leurs passions ou k leur raison, les perd ou les sauve, quoi qu'ils puissent faire, quelque génie qu'ils puissent déployer. Et lorsqu'ils se sont perdus, ils s'en prennent k leurs soldats, k leurs généraux, k leurs

alliëSy aux hommeS) aux dieux, et se disent trahis par tous, quand ils Tont été par eux seuls 1 (T. XVI, p. 685.)

La vérité qu'on n'a pas voulu écouter, lorsqu'il était temps de l'entendre utilement, on la retrouve plus tard , sous les formes les plus poignantes , nonseulement dans le cri des peuples, mais dans l'affliction des amis sincères, dans l'humeur silencieuse des amis intéressés, et souvent même dans l'insolence des pluis vils courtisans, chez lesquels le désespoir d'une fortune perdue a fait évanouir le respect. (T. XVII, p. 44.)

Quand on parle rarement ou trop tard aux nations, on est exposé k être écouté avec défiance ou mal compris. (T. XVII, p. 67.)

Les passions pour s'allumer n'attendent la permission ni de Dieu ni des hommes^ elles s'allument comme ces feux qui ravagent les cités ou les campagnes sans qu'on en sache l'origine. (T. XVII, p. 114).

Lorsqu'un homme supérieur sort du pays où il est né, il y laisse ou des amis ardents ou des jaloux implacables. (T. XVII, p. 114.)

ET PBNSÉES. 414

Dieu lui avait accordé un genre de génie aussi admirable que celui des batailles, de l'éloquence ou des arts, le génie de la politique, c'est-k-dire cette sagacité qui démêle les événements humains dans leurs causes, leur enchaînement, leurs conséquences*, qui découvre comment il faut s'en garder ou s'y mêler ^ génie rare que les grandes âmes appliquent k leur pays, les petites k elles-mêmes, qui perd en grandeur ce qu'il gagne en égoïsme, mais qui reste Tun des dons les plus précieux de l'esprit, et ne laisse presque jamais inaperçu, oisif ou inutile, le mortel qui eu est doué. (T. XVII, p. H4.)

Ceux qui prennent l'habitude de marchander k un pays la connaissance de ses affaires, devraient se demander s'il n'y aura pas un jour où il faudra les lui révéler en entier, et si ce jour ne sera pas justement celui où il faudrait avoir le moins d'aveux pénibles k faire. (T. XVII, p. 1690

Il n'y a rien qui ne s'oublie devant les services, non pas rendus, mais k rendre. (T. XVII, p. 396.)

Les partis n'ont que la mémoire qui leur convient. Selon le besoin du jour, ils ont tout oublié ou se souviennent de tout. (T. XVII, p. 396.)

Ordinairement on s'en prend d^une trop longue soumission k celui qui vous Ta imposée, et loin d'être un embarras pour la pudeur, elle est, au contraire, un prétexte pour l'ingratitude. (T. XVII, p. 652.)

Droit, rude, sensé, il n'avait pas cette science des hommes qui ôte toute colère en ôtant toute surprise. (T. XVII, p. 652.)

Il y a un terme h tout , même au- dévouement , surtout quand on n'en voit plus la cause légitime et qu'on se croit sacrifié aux passions d'un maître insensé. (T. XVII, p. 678.)

La vanité mécontente est, dans les moments de crise, un but vers lequel l'intrigue peut se diriger avec grande probabilité de succès. (T. XVII, p. 680.)

Il y a des jours, tristes jours! où le devoir est obscur et où les cœurs les plus honnêtes sont perplexes. (T. XVII, p. 696.)

Bien que la vérité ne dépende pas des lieux , que vérité ici, elle ne soit pas mensonge là, il nous semble que la manière de l'envisager peut dépendre des situations , et que Iç devoir peut différer suivant le lieu où l'on se trouve. (T. XVII, p. 696.)

La reconnaissance enchaîne Tintérét personnel , mais n'enchaîne pas le devoir. (T. XVII, p. 718.)

II y a des temps où la fortune après vous avoir tout

pardonné ne vous pardonne plus rien , et vous punit

non-seulement de vos fautes, mais de celles d'autrui.

(T. XVII, p. 733.)

Tristes jours que ceux de réaction, où Tesprit public profondément troublé perd les notions les plus élémentaires des choses, bafoue ce qu'il avait adoré, 'adore ce qu'il avait bafoué, et prend les plus honteuses contradictions pour un heureux retour k la vérité!(T. XVII,p. 766.)

L'infaillible justice des choses serait odieuse k contempler si on ne la considérait que dans les vils instruments qu'elle emploie^ mais elle parait bientôt, si l'on élève la vue jusqu'à elle, aussi profonde que terriblement rémunératrice. Il ne reste aux grands esprits qui l'ont provoquée par leurs fautes, qu'un honneur, une consolation, c'est de la reconnaître, de la comprendre et de se résigner k ses arrêts. (T. XVII,

S'il est permis de rire des choses humaines, souvent risiblés, en effet, c'est quand on les regarde, ce n'est jamais quand on les dirige. (T. XVII, p. 854.)

4U MAXIMBS

C'est quelque chose , c'est même beaucoup que de satisfaire l'intérêt des hommes. Ce n^est rien si on les humilie, car heureusement il y a dans le cœur humain autant dWgoeil que d'avidité. (T. XVII, p. 855.)

. Le calcul raffiné est permis, mais k la condition de réussir. Quand il échoue, il vaut k ceux qui se sont trompés le titre de renards pris au piège. (T. XVII, p. 861.)

Un homme devrait être plus facile à contenir que la multitude. Malheureusement, l'exemple le prouve, un homme entraîné par l'orgueil, l'ambition, le sentiment de la victoire , ne sait guère plus se dominer que la multitude elle-même. (T. XVII, p. 867-868.)

La liberté, pour qu'elle soit possible, exige que gouvernement, partis, individus, se laissent tout dire avec une patience inaltérable. C'est h peine s'ils en sont capables , lorsque , n'ayant rien de sérieux k se reprocher, ils n'ont k s'adresser que des calomnies. (T. XVII, p. 886.)

L'élan ne manque jamais ni aux individus ni aux nations , surtout aux grandes nations et stux grands individus. Ce qui leur manque, c'est la retenue,

ET PBNSËES. 445

la raison, le gouvernement d'eux-mêmes. Pour les hommes, privés ou publics, ordinaires ou extraordinaires, pour les nations, pour les révolutions surtout, qui ne sont le plus souvent qu'un élan irréfléchi vers le bien, se contenir est le secret pour être honnête, pour être habile , pour être heureux , pour réussir en un mot. Si on ne sait se contenir, c'est-à-dire se gouvemer, on perd la cause que dans Texcès de son amour on a voulu faire triompher par la violence ou la précipitation. Ayons toujours trois exemples mémorables sous les yeux : la Convention a perdu la liberté-, Napoléon, la grandeur française-, la maison de Bourbon, la légitimité, c'est-k-dire ce qu'ils étaient spécialement chargés de faire triompher! Mais nous disons trop quand nous disons perdu , car les nobles choses ne sont jamais perdues en ce monde , elles ne sont que compromises. (T. XVII, p. 899.)

Quand ou voit les embarras qui viennent assaillir tout gouvernement nouveau surgi d'une révolution , on est effrayé, et il semble qu'il ne puisse s'établir sans un génie prodigieux. Mais le génie n'est jamais nécessaire pour commencer, parce qu'une sorte de bonne volonté générale seconde les gouvernements à leur début, et c'est seulement d'après la sagesse qu'ils déploient plus tard, alors que les moments les plus difficiles semblent passés, qu'il convient de les juger. (T. XVin,p. 55.)

Fort accommodant pour les choses, il le fut beaucoup moins pour les personnes, car les vieux préjugés cèdent plutôt aux uns qu'aux autres. Les choses n'ont pas de visage, les personnes au contraire en ont un qui souvent réveille des impressions pénibles ou des rancunes implacables. (T. XVIll, p. 83-84.)

Ce que dans leurs maux les hommes goûtent autant, quelquefois plus que le soulagement ou la guérison, c'est la plainte. La plainte les console, et d'autant plus qu'elle est plus amère, (T. XVIII, p. d93.)

Lorsqu'on se décide a introduire les assemblées dans le gouvernement, il ne faut pas le faire a moitié, car elles forcent les portes qu'on ne voudrait qu'entr'oavrir.,11 faut, si on les admet, les admettre francheqiîent, agir a leur égard avec confiance et résolution, et on parvient ainsi k les conduire, si on sait ce qu'on veut, si ce qu'on veut est avouable, si on le veut fortement, et si on a le talent de communiquer par la parole sa volonté aux autres. Alors les assemblées s'associent au gouvernement, s'y intéressent, se passionnent pour lui , et d'obstacles qu'elles étaient deviennent une force véritable. (T. XVIH, p. 265.)

ET PENStES. 417

Les joies sont courtes , car elles ne consistent le plus souvent qu'à se figurer des félicités impossibles. (T. XVm, p. 341.)

Un parti au pouvoir, c'est un enfant méchant dans les mains duquel on a remis la foudre. (T. XVIH , p. 349.)

Il faut aux passions irritées plus que la justice, il leur faut la vengeance , et elles la cherchent par tous lesmoyens. (T. XVIII,p. 353.)

C'est quelque chose que d'éprouver le besoin de donner des apparences honnêtes k son ambition. Tant d'autres s'inquiètent si peu de ce soin, occupés qu'ils sont à la satisfaire, sans songer a la colorer I (T. XVIII, p. 427.)

Le prisme du désir montre toujours les choses telles qu'on les veut voir. (T. XVIII, p. 429.)

Le tempérament s'évanouit devant les passions, et tel qui parait le plus flegmatique des hommes devient le plus impétueux dès qu'il a senti l'aiguillon de l'amour-propre ou de l'ambition. (T. XVIII, p. 444.)

Démocratie ne veut pas toujours dire justice, et on a vu quelquefois la démocratie aussi entêtée des

préjugés du passé que Varistocratie elle-même. (T. XVIII, p. 530.)

A entendre les hommes lorsqu'ils souffrent d'un vice chez autrui, k écouter leur indignation généreuse contre ce vice , contre ceux qui s'y abandonnent, on dirait que jamais ils ne s'y livreront euxmêmes : langage de la veille, hélas I qui ne devient pas toujours la conduite du lendemain. (T. XVIII, p. 627.)

Quand cette opinion fatale qu'un gouvernement ne peut pas durer vient k se répandre , les indifférents, déjk froids , se refroidissent davantage \ les intéressés tournent les yeux ailleurs-, les amis effarés commettent encore plus de fautes, et les fonctionnaires chargés de la défense hésitent k se compromettre pour un pouvoir qui ne pourra les récompenser ni de leurs efforts ni de leurs dangers. (T. XIX, p» 20.)

C'est le propre des esprits supérieurs de savoir se Isoumettre aux sévérités du sort, surtout quand ils les ont méritées, et de s'intéresser aux petites choses, parce qu'elles ont leur profondeur comme les grandes. (T. XIX, p. 50-510

Dans les partis, les entêtés, les fous, lorsqu'ils sont obligés de choisir entre leurs adversaires, pardonnent plus volontiers aui extrêmes, qui leur ressemblent, qu'aux modéfés, avec lesquels ils n'ont pas plus de rapports de caractère que d'opinion. (T, XIX, p. 130- 131.)

Les gouvernements sortent de tous les hasards des révolutions, et il est difficile d'assigner à quels signes précis leur origine peut les rendre légitimes. (T. XIX, p. 316-317.)

Il n'y a pas au monde de juge plus infaillible qu'un grand esprit qui a failli, qui sent ses fautes et qui voudrait les réparer. (T. XIX, p, 391.)

Un pouvoir couvert par le silence peut tout, et qui peut tout est tenté de tout faire : de sorte qu'en y regardant bien , on se trouve placé dans cette alternative, ou laisser dire, ou laisser commettre des indignités. (T. XIX, p. 409.)

En politique comme en toutes choses, il ne suffit pas que les remèdes soient bons , il faut qu'ils soient appliqués h temps. (T. XIX, p. 446.)

iiO xMAXIMES

Si les fautes sont expiables devant Dieu, elles sont irréparables devant les hommes. Dieu voit le repentir, et il s'en contente. Les hommes n'ont ni sa vue ni sa clémence*, ils n'aperçoivent que Içs fautes, et à leur rude justice il faut le châtiment matériel, complet, éclatantl (T. XIX, p. 452.)

L'inconvénient de la liberté donnée trop tard, c'est qu'on en fait presque toujours le difficile essai dans les circonstances périlleuses où le pouvoir a peur d'elle, où elle a peur du pouvoir, et où ils se combattent au lieu de s'unir pour le salut commun. (T. XIX, p. 595.)

Les hommes, hélas! ne rendent pas leur confiance quand ils l'ont une fois retirée, et Dieu seul accueille le repentir, parce que seul il peut en juger la sincérité. (T. XIX, p. 618.)

Il n'est pas rare qu'on devienne timide pour avoir été jadis trop hardi. (T. XX, p. 47.)

L'historien est juré, il doit chercher la vérité, et quand il l'a trouvée, la dire, en la laissant ensuite devenir ce qu'elle peut. La vérité est sainte, et aucune cause juste n'en peut souffrir. (T. XX, p. o3.)

ET PKNSÉES. 424

Le résuUat est un dieu de fer que les hommes adorent. (T. XX, p. 284.)

Le génie impuissant devant la raison méconnue, ou trop lard reconnue, est un spectacle non-seulement plus vrai, mais bien autrement moral qn*un capitaine qui a vieilli , et qui commet une faute de métierl Au lieu d'une leçon digne du genre humain qui la reçoit, de Dieu qui la donne, ce serait un thème bon k discuter devant quelques élèves d'une école militaire. (T. XX, p. 297.)

Si les petits événements peuvent dépendre des causes matérielles, les grands événements ne dépendent que des causes morales. Ce sont elles qui les produisent, les forcent même a s'accomplir, en dépit des causes matérielles. L'esprit gouverne et la matière est gouvernée -, quiconque observe le monde et le voit tel qu'il est, n'y peut découvrir autre chose. (T. XX, p. 297, 298.)

Quand la Providence prépare de grands événements, elle semble ne négliger aucune des circonstances accessoires qui peuvent contribuer à les produire I (T. XX , p. 332.)

En ce monde, les fautes des uns engendrent les fautes des autres , et on périt par celles qu'on a commises et par celles qu'on a provoquées. (T. XX, p. 348.)

C'est le privilège des grandes situations d'élever les orateurs en les forçant k mettre de côté les considé«> rations accessoires, pour se renfermer dans les considérations vraies et fondamentales. (T. XX^ p. 357.)

Dans les assemblées; lorsqu'on approche de certaines vérités qui sont dans les cœurs sans être sur les bouches, il suffit d'un mot pour les faire jaillir. (T. XX, p. 360.)

Il y a dans certains moments des noms que la mul-^ titude poursuit machinalement d'une haine dont elle serait bien embarrassée de donner les motifs. (T. XX. p. 449.)

Le défaut de lumières conduit jusqu'aux approches du mal des âmes qui , si elles le voyaient distinctement, s'en éloigneraient avec horreur! (T. XX, p. 453.)

Ces voix secrètes qui décident le cœur des hommes dans les grandes circonstances, avaient parlé, et lui

ayaient dit que le citoyen devait ici être plus écouté que le soldat. (T. XX, p. 494.)

Les révolutions, donnant la parole à tout le monde, convertissent pour un moment les cours elles-mêmes en républiques. (T. XX, p. 510.)

En fait de liberté, il faut la prendre de toute.

main, sauf & en user le mieux possible. (T. XX,

Avec les grands esprits on dispute moins qu'avec les petits, parce que les contestations se réduisent aux points essentiels. (T. XX, p. 523.)

Il est révoltant pour un honnête homme de faire du mal, beaucoup de mal, pour que d'autres n'en fassent pas davantage. (T. XX, p. 529.)

Des leçons de l'expérience il reste peu de chose, oui, bien peu, moins qu'il n'a coulé de sang, moins qu'il n'a été ressenti de douleurs I Mais ce peu, accumulé de génération en génération , finit par composer ce qu'on appelle la sagesse des siècles, et fait*que les hommes , sans devenir des sages , ce qu'ils ne seront jamais, deviennent successivement moins aveu-

gles, moins injustes, moins violents les uns envers les antres. (T. XX, p. 530.)

Quand on a le courage du bien, il faudrait en avoir la flerté. Pourtant mieux vaut encore le faire, lors même que, par faiblesse ou intérêt, on n'a pas la force de s'en vanter. (T. XX , p. 534.)

Le droit de légitime défense s'arrête au danger même, et, où le danger cesse, le droit cesse aussi, (T. XX, p. 563.)

On fait au vaincu qu'on cherche k humilier le devoir de résister à l'humiliation. (T. XX, p. 567.)

Le moment du départ est un moment de trouble qui étourdit le cœur et l'esprit, et ne leur permet pas de sentir dans toute leur amertume les séparations les plus cruelles. C'est lorsque le calme est revenu el qu'on est seul, que la douleur devient poignante et qu'on apprécie complètement ce qu'on a perdu, ce qu'on quitte, ce qu'on ne reverra peut-être plus. (T. XX, p. 575.)

La fatalité, dieu silencieux que les hommes accusent volontiers parce qu'il ne répond pas. (T. XX, p. 578.)

L'âme humaine se défend longtemps avant de déposer toute espérance, et il n'y a presque pas d'exemples dans i'histoire d'une grande àme dans laquelle l'espérance se soit complètement éteinte. Marius sur les ruines de Gartbage, Pompée après Pbarsale/Annibal après Zama, espéraient encore et avaient des motifs d'espérer. (T. XX, p. 583.)

L'àme humaine ou quitte cette terre, ou, si elle y demeure, finit par s'attacher h quelque objet, et peut parfois trouver un dernier plaisir k arroser des plantes ou k régler des horloges, comme Dioclétien ou Charles-Quint. (T. XX, p. 584.)

Il est aisé de parler des maux d'autrui et d'enseigner comment il faudrait les supporter. (T. XX,

Le corps humain n'est pas bon a voir dans les convulsions de la douleur physique *, l'âme humaine n'est pas meilleure k voir dans certains instants de la douleur morale, et il faut. jeter sur elle le voile d'une compassion respectueuse. (T. XX, p. 595.)

Il faut non-seulement l'excuse de la légalité, il faut aussi celle de la nécessité, pour laisser couler le sang humain. (T. XX, p. 640.)

Il ne faut pas laisser passer le temps de faire le bien; car, une fois passé, il ne revient plus. (T. XX , p. 651.)

L'âme humaine, à défaut d'espérances fondées, se repait de chimères, tant il lui est impossible de ne pas espérer. (T. XX, p. 659.)

La mort est l'espérance de qui n'en a plus. (T. XX, p. 697.)

La politique est caractère encore plus qu'esprit, (T. XX, p. 719.)

Qui dit politique dit respect et lent développement du passé-, qui dit révolution, au contraire, dit rupture complète et brusque avec le passé. (T. XX, p. 720.)

Aucune carrière ici-bas n'est complète , pas même la plus vaste , la plus remplie -, aucune vie n'est heureuse jusqu'à son déclin , celle même qui a le plus mérité de l'être. (T. XX, p. 788.)

Si grand , si sensé , si vaste que soit le génie d'un homme, jamais il ne faut lui livrer complètement les destinées d'un pays. (T. XX, p. 794.)

La toute-puissance porte en soi une folie incurable, la tentation de tout faire quand on peut tout faire, même le mal après le bien. (T. XX, p. 795.)

Il ne faut jamais livrer la patrie k un homme, n'importe Thomme, n'importent les circonstances! (T. XX, p. 796.)

Il ne faut jamais aliéner sa liberté, et pour n'être pas exposé a Taliéner, n'en jamais abuser. (T. XX, p. 796.)

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