EFFETS ÉCONOMIQUES DU MIR RUSSE
Les papslavistes croient que la communauté du mir assurera la grandeur future de la Russie. Les peuples de TOccidenty disent-ils, ont possédé des institutions semblables ; mais, sous Tinfluence de la féodalité et du droit romain, ils les ont laissées périr ; ils ea seront punis par les luttes sociales, par la guerre implacable entre les riches et les pauvres.
Il est contraire à la justice, ajoutent-ils, que la terre, qui est le patrimoine commun de tous, soit appropriée par quelques familles. Le travail peut être un titre légitime de propriété pour les produits qu'il crée, non pour le sol, qu'il ne crée point. En Russie, la commune reconnaît à tout individu capable de travailler le droit de réclamer une part de la terre qui lui permet de Vivre des fruits de son activité.
Le paupérisme, ce fléau des sociétés occidentales, est inconuu dans le mir; il n'y peut naître, car chacun a de quoi subsister^ et chaque famille prend soin de ses infirmes el de ses vieillards. Dans l'Occident, une progéniture nombreuse est un malheur que Ton évite par des moyens que
certains économi&Ces préconisent, mais que la morale condamne. En Russie, la naissance d*un enEant est toujours accueillie avec joie, car elle apporte à la famille des forces nouvelles pour Favenir, et elle est un titre pour réclamer un supplément de terres à cultiver. La population peut s'accroître ; les territoires à coloniser en Europe sont immenses, et, quand ils seront remplis, les vastes plateaux de TAsie s'ouvriront à l'expansion indéfinie de la grande race slave. Tant qu'elle conservera la vénérable institution du mir, elle échappera aux luttes de classe à classe, à la guerre sociale, la plus terrible de toutes ; car elle a été la cause de l'asservissement et du déclin des sociétés antiques, et aujourd'hui elle menace des mêmes périls les sociétés modernes. Le peuple russe restera uni et par conséquent fort; il continuera de grandir sur la base de a l'institution primordiale, » qui seule peut garantir l'ordre, parce que seule elle permet l'organisation de la justice parmi les hommes.
Ainsi parlent les partisans du mtr, et il s'en trouve de dilTérentes nuances. Il y a d'abord les conservateurs, comme le baron de Haxthausen^ qui voudraient garder le régime patriarcal et les institutions anciennes. Vient ensuite le groupe nombreux des slavophiles, comme Aksakof, Byeliyayef, Koschelyef, Samarine, le prince Tscherkasski, suivi par beaucoup de personnes de la haute société et de femmes distinguées qui s'exaltent à l'idée des grandes destinées réservées à la race slave. Il y a enfin les démocrates-socialistes de l'école de Herzen et de Bakunin, comme Tscherniscbewski et Panaelf, qui prétendent que l'organisation agraire du mir contient la solution du problème social, en vain cherchée par Saint-Simon, Owen ou Proudhon.
Les institutions de la commune russe sont tellement en opposition avec tous nos principes économiques et avec les sentiments développés en nous par Thabitude de la pro-
priété individuelle, que nous pouvons à peine en comprendre l'existence. Le mir ne nous apparaît que comme une monstruosité sociale, legs des âges de barbarie, dont le progrès moderne ne tardera pas à faire justice. Cependant il suffit de jeter les regards autour de nous pour voir que le principe de la collectivité nous envahit de dififérents côtés et menace l'indépendance de l'individu isolé. D'une part, la société anonyme, puissance collective d'où la responsabilité est complètement bannie, s'empare non-seulement de toutes les grandes industries; elle écrase même, sous sa concurrence irrésistible, les artisans et les petits commerçants sur un terrain où ils semblaient inattaquables, la confection des vêtements, des chaussures, des meubles, et la vente au détail. Les sociétés anonymes entreprennent tout et se multiplient de plus en plus. Bientôt tout le monde sera actionnaire ou salarié; il n'y aura plus de place pour le petit chef d'industrie isolé, pour le travailleur indépendant non associé.
D'autre part, nous voyons croître en nombre, dans une progression vraiment alarmante, des sociétés où le principe communiste est appliqué avec bien plus de rigueur que dans le mir russe et où toute distinction du tien et du mien est sévèrement proscrite : je veux parler des couvents. Accordez aux couvents la personnification civile et le droit d'acquérir des propriétés foncières au même titre que les individus, — la lutte entre la collectivité et l'individualité ne sera pas longtemps indécise. Avant cent ans, dans tout pays catholique, les couvents seront les seigneurs temporels du territoire; la terre leur appartiendra.
Sous l'ancien régime, tous les souverains, même les plus dévoués à l'Église, comme Philippe II et Marie-Thérèse, n'ont cessé d'édicter lois sur lois pour arrêter les envahissements de la main-morte. Les lois modernes interdisent
aux corporations religieuses d'exister conune personne civile et de posséder ; et néanmoins elles se multiplient à vue d*œil en France, en Belgique, en Hollande, en Prusse, «n Angleterre, partout où des révolutions violentes ne les chassent pas comme en Espagne, en Italie et en Portugal. Leurs richesses et leur puissance s'accroissent au point que les gouvernements les plus solidement assis croient devoir recourir à des mesures exceptionnelles pour y mettre un terme. £n Belgique, elles seront bientôt assez fortes pour braver toute opposition et pour dicter leurs volontés aux législateurs et au souverain. Rien qu'avec une législation comme celle des États-Unis en matière de fondations et de personniûcation civile, les communautés religieuses finiraient par accaparer le sol tout entier.
L'exemple des couvents peut nous aider à comprendre l'existence des communautés de village. Sans doute l'homme poursuit toujours son intérêt individuel : il chei^che le bonheur et fuit la peine, et mieux la responsabilité sera organisée, plus il sera poussé à bien faire et à travailler; mais, la foi lui ouvrant dans une autre vie des perspectives de félicité éternelle, il se peut que, pour la mériter, il travaille ici-bas par obéissance et par dévoûment, comme dans certains monastères.
La coutume, la tradition, exercent aussi, aux époques primitives, une influence que l'homme moderne peut à peine comprendre. C'est sous l'influence de ces mobiles que les travaux agricoles s'accomplissent dans les communautés de village. D'ailleurs, même avec le partage périodique des terres, celui qui cultive a toujours intérêt à le bien faire, puisque seul il jouit de la récolte bonne ou mauvaise. Cette pratique, tout étrange qu'elle paraisse, n'empêche donc point de donner au sol une bonne fumure et des façons suffisantes. Le tenant at will irlandais et même le fermier
qui n'obtient sa ferme que pour trois ou six ans, terme malheureusement assez fréquent, ont encore moins de garanties pour l'avenir que le paysan russe> à qui le mir n'enière, tous les neuf ou douze ans» les champs qu'il exploite, que pour lui en rendre au moins l'équivalent.
Si la terre en Russie est mal cultivée par les paysans, c'est parce que ceux-ci, naguère courbés sous le joug du servage, manquent d'instruction, d'initiative et de vigueur. Pour se convaincre que ce n'est pas le système de jouissance temporaire qui est la cause de l'état arriéré de l'économie rurale, il suffît de visiter les terres arables des allmendSj en Suisse et dans le pays de Bade. Elles sont aussi repartagées de temps en temps entre les usagers, et pourtant elles sont parfaitement mises en valeur.
Ce que le partage périodique empêche en grande mesure, ce sont les améliorations permanentes et coûteuses, que le possesseur temporaire n'exécutera pas, puisG[u'un autre en recueillerait les avantages. C'est sous ce rapport que la communauté de village est évidemment inférieure à la propriété individuelle. Seul le propriétaire héréditaire s'imposera les sacrifices nécessaires pour améliorer définitivement une terre ingrate et pour y fixer le capital qu'exige la culture perfectionnée et intensive. Dans toute l'Europe occidentale, on peut admirer les prodiges accomplis par la propriété privée, tandis qu'en Russie, l'agriculture en est restée aux procédés d'il y a deux mille ans.
Toutefois rien n'empêcherait la commuhe elle-même de faire les grands travaux permanents pour les irrigations, les drainages, les chemins, comme le font les administrations communales des villes et celles des allmends en Suisse. Par l'emploi des ressources collectives et d'un travail d'ensemble, on obtient des résultats bien plus complets que par les efforts isoléSi intermittents, insuffisants des individus. — Si rien ne
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se fait en Russie , c*est faute de lumières, non par suite d*aa vice irrémédiable du régime agraire.
Les conséquences de la communauté et du partage pé« riodique ne sont point du tout les mêmes dans les deux grandes régions agricoles de la Russie.
Dans la zone de la terre noire, le sol donne d'abondantes récoltes sans engrais et presque sans travail. Tant qu*on se contente de produire des céréales, il n*est pas nécessaire de fixer dans la terre un grand capital; il suffit de labourer et de faire la moisson. Le partage n'est donc pas un obstacle à des travaux d'amélioration que le cultivateur n'aurait faits en aucun cas. Les terres d*alluvion du Banat en Hongrie et celles de la Moldavie, quoique soumises à la propriété privée, ne sont pas mieux cultivées que la terre noire de Russie sous le régime de la communauté.
Dans les terres légères du nord et du centre, qui exigeraient d'abondantes fumures et des travaux d'amélioration permanente, le partage périodique trop fréquent arrête certainement les progrès de Tagriculture. La Russie centrale est le pays de l'Europe où la production agricole est la plus faible ; on estime que le cultivateur ne récolte que trois ou quatre fois la semence. Il est vrai que les lois de von Thunen pourraient être invoquées ici pour expliquer ce fait. Dans un pays peu peuplé, où manquent les grands centres de consommation, il n'y a point avantage à faire de la culture intensive ; il vaut mieux mettre en action les forces naturelles qu'offrent les vastes espaces encore disponibles, plutôt que d'accumuler un grand capital sur une petite étendue, comme on est obligé de le faire quand la population devient plus dense. C'est ainsi qu'en Australie les Anglais, qui pratiquent la culture maraîchère la plus perfectionnée aux environs de Melbourne, de Sydney ou de Brisbane, s'en tiennent, dans rintérieur du pays, au régime pastoral tout à fait primitif. •
LE MÎR RUSSE ^ ^3
• Ce qui, dans rorganisatîon du tntV, doit surtout alarmef Téconomiste, c'est que, contrairement aux prescriptions de* Malthus, elle enlève tout obstacle à Taccroissement de la population et offre môme une prime à la multiplication deë enfants. En effet, chsigue tête de plus donne droit, dans lé partage, à une part nouvelle. Il semble donc que la population doive s'accroître en Russie plus rapidement que partout ailleurs. C'est môme là la principale objection que M. Stuart Mill oppose à tout projet de réforme dans un sens communiste. Chose étrange cependant, la Russie est aveu la France Tun des pays où la population augmente le plus lentement. La période de doublement qui, pour la France, est de cent vingt ans environ, est de quatre-vingt-dix ans pour la Russie, tandis qu'elle n'est que de cinquante ans pour l'Angleterre et pour la Prusse. Quelle est la cause de ce phénomène inattendu, qui parsdt contredire toutes les prévisions de l'économie politique ?
Différentes circonstances contribuent à produire ce résultat. La première est la grande mortalité parmi les je.unes enfants. La fécondité des mariages en Russie est un peu plus grande que dans les autres États européens. L'éminent statisticien russe, M. A. von Buschen ^, porte pour la Russie 4,96 enfants par couple marié, tandis qu'en Prusse on n'en compte que 4,23, en Belgique 4,72, et en Angleterre 3,77. D'après M. Quételet 2, le nombre des naissances est relativement presque deux fois aussi grand en Russie qu'en France. Ce n'est pas cependant chez les paysans que le nombre des enfants est le plus élevé. Ainsi dans la province de Novgorod, qui peut servir de type pour les autres, le nombre d'enfants par mariage était pour les classes supérieures de 5 4/5, pour les paysans de 5 1/2, pour les bour-
1. Aperçu statistique des forces productives de la Russie, Paris, 1867. % Physique sociale, BruxeUes, 1869.
l|eQiQ de ^, pour }es m^rcfiands 4^ 4 4/5) et pour la popu- Ij^tion f^qlWoi^ 4e 3 3/4.
I^ ipor^fté au {lu^iQ e^t relaUvemaut au nombre 4û» hj^it^^ f}^n^ )^ prppprUou de 1 à ^, tandis qu'elle est en fynss^ de H ^ 36, pn France de 1 à 30, en Belgique de 1 à 43, et pn Apgleterra 4e 1 ft 49- l^a durép moyenne de la vie est donc en ^us^i§ tr^-ipC^neurp à celle qu'on a constatée 4^p3 le^ aut)res pays. An lieu ^'étxe 4e trpnte-cipq ans, enr yirpn, comnie ^nj^ le§ Êt^ts 4q TEurope occidentale» elle n'esit que ^ ving^-di^u^ à vingtrçept ans; dans |a régioii 9^cp)e dii Vpljj;^, elle ton^be k vingt ans, et même dans les pjrçyince^ de Y^atlf^. Perpi et Orenbourg à quipae ans. Cette ^ippypnpe si défavorable provient surtout 4e la grande mopr t^l|té qui jEttteint les jeunes enfants. M. Bupiakovski, meipbre 4e l'Acadén^ie impéjriale 4e Saint-Pôtersbourg, constate, 4dDs 8pn ouvrage syr le^ Loi^ fl^ la, mortalité en Ru$8ie^ qup sur 1,000 enfants mâles, il n'en reste plus en yie, h Tâge de cinq Qps, que 51^3 : presque la rpoitié a disparu ; il en meurt environ le tieirs dansi la première année qui suit la naissanoe. jgpcQre faudr^t-il tenir compte de ce fait, qui est de notor t\é\^s que les enfants morts avant d'être baptisés ne sont pap enregisitrés du tout.
Ainsi, grande mortalité parmi les enfants, voilà la princigi|le caisse qui arrête l'accroissement de la population^ C'est le défait 4e soins qui emporte beaucoup d'enfants. D'aprëe^ M. GiliaroYski, qui a fait des rechercbes spéciales sur la iportalité 4bs enfants en Russie, les mères, surchargées d^ travail, sont très-souvent incapables de nourrir leurs nouvea^':né^• SUes leur donnent avec le biberon une sorte de brouet de farine de seigle aigri qui provoque la diarrbée. L'usage veul que, trois jours après ses couches, la mare prenne un bain de vapeur, et ce bain, faute des précautions nécessaires, a fréquemment ^ Qonpéquences fJhçl^Quiies,
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Le hmptèmB^ qui consiste dans une immersion complète, occasionne aussi pendant Thiver beaucoup de maladies et de décès. En été, les tra^aus: de ki moisson sont encore plus funestes : 75 pour tOO d^ en&nts qui meurent succombent pendant tes mois d'août et de juillet , parce que les mères, retenue» aux champs toute la journée, sont obligées d'abandonné complètement leurs nourrissons.
La différence d'&ge qui existe fréquemment entre les époux arrête aussi l'accroissement de la population ; cette disproportion est le résultat du régime patriarcal de la famille. La main-d'œuvre est rare en Russie et relativement très-cfaère. Chaque famille a ainsi intérêt à trouver parmi ses membres le nombre de bras nécessaires pour faire valoir la part de terre qui luiirevient. Le chef de la famille s'empresse donc de marier ses fils le plus tôt possible, afin que la jeune femme remplisse l'office d'une servante à qui il faudrait donner de forts gages. On marie ainsi des jeunes garçons de huit et dix ans à des filles de vingt-cinq ou trente ans; on dit même qu*il n*est pas rare de voir déjeunes mariées porter leurs maris sur les bras.
U résulte de ces mariages mal assortis deux conséquences très^fàcbeuses. D'abord la femme touche au déclin quand le mam arrive à la fleur de Tàge. En second lieu» le chef de famille néglige sa compagne surannée et abuse de TmAuence cpi'il exerce sur la femme de son fils, qui est trop jeune pour jexàt de ses droits ou pour les faire respecter. U s'établit ainsi une promiscuité incestueuse, conséquence du servage, comme d'autres genres d'immoralité l'ont été de l'esclavage dans l'antiquité et en Amérique. Depuis l'émancipation, ce désordre devient, dît- on, moins fréquent, parce que les jeunes ménages* reinsent de se soumettre plus longtemps à la prérogative ultrarpatriarcale que le chef de la maison exerçail.
Quoique les fêtes de village se terminent d'ordinaire par des jeux et des débauches ob l'ivrognerie et une lascivité grossière se donnent pleine carrière, le nombre des naissances illégitimes est moins grand en Russie qu*ailleurs, car il ne s'élève qu'à 3 1/2 pour 100. On pourra en conclure qiie l'immoralité n'est pas telle que la dépeignent certains auteurs ; mais ceux-ci prétendent que les conséquences de l'inconduite sont prévenues par des pratiques plus condamnables encore ^ .
On le voit, l'accroissement de la population, que le partage des terres semble devoir favoriser, n*est arrêté que par des causes qui cesseront d'agir avec les progrès de la liberté, de la moralité et de l'aisance. Pour faire place aux familles nouvelles qu'une civilisation plus avancée appellerait à l'existence, il ne resterait alors qu'une ressource : l'émigration et la colonisation.
Le régime du mir a été autrefois, en effet, un puissant agent de colonisation. C'est là un point aujourd'hui reconnu et que M. Julius Faucher a parfaitement mis en lumière K Du villàge-mère, devenu trop peuplé, se détachait un groupe qui s'avançait vers Test, dans les profondes forêts et dans les vastes steppes, où il se trouvait en contact avec des tribus •tchoudes de chasseurs nomades. Pour défricher les bois et résister aux barbares, Tindividu isolé était trop faible ; il fallait des efforts communs et la plus étroite solidarité. C'est donc grâce au principe de la collectivité que s'est peuplée toute la Russie centrale et orientale. Le mir a exécuté
1. M. Michell s'exprime sur ce point dans les termes suivants : a II is notorious that the statistics of illegitimate birtbs in Russia are kept down by tlie great prevalence of certain praclices in Russian villages, in most of which may be found one or more women wbo, failing the effects of herbs« resort to a process popularly called vytiranié. » Voir son Rapport dans le Blue book cité plus haut.