LES COMMUNAUTÉS DE FAMILLE CHEZ LES SLAVES MÉRIDIONAUX
Les Slaves, entrés en Europe peut-être avant les Germains, ont conservé néanmoins plus longtemps que ceux-cr les institutions et les coutumes des époques primitives. Quand ils apparaissent pour la première fois dans Thistoire, ils sont dépeints comme un peuple vivant principalement des produits de leurs troupeaux, très-doux, quoique braves, et aimant singulièrement la musique. Ils n'étaient donc pas encore sortis du régime pastoral, quoiqu'ils eussent renoncè^ en partie à la vie nomade. La terre appartenait à la gmina^ — en allemand gemeinde^ commune, — qui opérait chaque^ année dans des assemblées générales {vietza) le partage du sol entre tous les membres du clan. La possession annuelleétait attribuée aux familles patriarcales en proportion dit nombre des individus qui les composaient. Chaque familleétait gouvernée par un chef, le gospodar^ qu'elle élisait elle* même i.
1. Si l'on veut connaître plus en détail les anciennes institutions des Slaves, il faut lire pour la Bohême la beUe histoire de M. Palaçki,.
Ce que l'ancien historien des Slaves, Nestor, loue surtout chez eux, c'est la force du sentiment de famille, qui était, <iit-il, la base de la société. Il ajoute que c'était par excellence leur vertu nationale. Celui qui s'affranchissait des Uens de la famille était considéré comme un criminel qui avait violé les plus saintes lois de la nature. L'individu n'avait de droits à exercer que comme membre de la famille. Celle-ci était véritablement l'unité sociale élémentaire, et dans son sein régnait la communauté sans mélange; omnia erant eU communia^ dit un ancien chroniqueur.
Les anciennes poésies nationales, dont la découverte à Kôniginhof en Bohême a donné l'impulsion au mouvement littéraire tchèque, permettent de saisir cette antique constitution de la famille. Dans le poème intitulé Lihusin Sud (le Jugement de Libusa), deux frères, Staglav et Hrudos, se disputent un héritage, et cela parait si monstrueux que la Moldau en gémit et qu'une hirondelle s'en lamente sur les hauteurs du Visegrad. La reine Libusa prononce son jugement : « Frères, fils de Klen, dit-elle, descendants d'une famille antique qui est arrivée dans ce pays béni à la suite de Tchek, après avoir franchi trois fleuves, il faut vous accorder comme frères au sujet de votre héritage, et vous le posséderez en commun d'après les saintes traditions de notre ancien droit. Le père de famille gouverne la maison, les hommes cultivent la terre, les femmes font les vêtements, ^i le chef de la maison meurt, tous les enfants conservent l'avoir en commun et choisissent un nouveau chef, qui dans les grands jours préside le conseil avec les autres pères de famille, i
pour la Russie, Ewers, Aeltestes Recht der Russen; pour la Pologne, Rossell, Poelniche Geschichte, et Mieroslawski, la Commune polonaise du dixième au d*X'huMème siècle; enfin pour les Slaves méridionaux rétude si complète de M. Uliesenovitch, Die Hausksommunionen der Sud'Slaven,
. £n Pologne, en Bohême et même chez les Slovènes de la €arinthie et de la Carniole, les communautés de famille •disparurent au moyen âge, sous linfluence du droit romain, •qui, datant d'une époque où la propriété privée est constituée dans toute sa rigueur, devait peu à peu miner Tantique indivision, par les décisions hostiles des jurisconsultes. Les Slaves méridionaux échappèrent à Taction du droit romain, à cause des guerres perpétuelles qui dévastèrent leur territoire et surtout par suite de la conquête turque. Vaincus, isolés, repliés sur eux-mêmes, ils ne songèrent qu'à conserver religieusement leurs institutions traditionnelles et leurs autonomies locales. C est ainsi que les communautés de famille sont arrivé33 jus^a'à nous, sans subir l'action ni des lois de Rome, ni de celles de la féodalité. Aujourd'hui elles forment encore la base de l'organisation agraire chez tous les Slaves méridionaux, depuis les bords du Danube jusqu'au-delà des Balkans. Dans la Slavonie, en Croatie, dans la Voïvodie serbe, dans les Confins militaires, en Serbie, en Bosnie, en Bulgarie, en Dalmatie, dans THerzégovine et le Monténégro, l'antique institution se retrouve avec des caractères identiques.
Sauf dans les villes et dans cette partie très-restreinte du littoral.dalmate où TinfLuence vénitienne a fait pénétrer le droit romain, les vicissitudes de l'histoire qui ont soumis la moitié de l'empire slave de Douchan aux Turcs et l'autre moitié aux Hongrois, et la différence des institutions politiques qui ont été la suite de ce partage n'ont point porté atteinte aux coutumes rurales : elles ont continué à subsister obscurément, sans attirer l'attention des conquérants. C'est seulement à une époque récente que le régime des communautés de famille a été réglé par la loi, en Serbie par exemple. Ailleurs il n'existe qu'en vertu de la coutume; mais partout les principes sont les mêmes, parce que les tradi*
lions nationales sont semblables. Comme le dit M. Utiesenovitch, la reine Libusa pourrait dresser son trône de justice dans toute la Slavie méridionale et prononcer, aux applaudissements des chefs de village, le ir>ème jugement que jadis sur la colline de Visegrad, lors du débat légendaire entre les frères Staglav et Hrudos.
Étudions maintenant de plus près cette curieuse institution qui imprime ici à la propriété foncière une forme si différente de celle qu'elle a prise dans notre Occident. I/unité sociale, la corporation civile qui possède la terre est la communauté de famille, c*est-à-dire le groupe de descendants d*un même ancêtre, habitant une môme maison ou un môme enclos, travaillant en commun et jouissant en commun des produits du travail agricole. Cette communauté est appelée par les Allemands Hauskommunion et par les Slaves euxmômes druzina, druztvo ou zadruga^ mots qui signifient & peu près association. Le chef de la famille s'appelle gos^ podar ou starchina. Il est choisi par les membres de la communauté : c'est lui qui administre les affaires communes. Il achète et vend les produits au nom de l'association, comme le fait le directeur d'une société anonyme. Il règle les travaux à exécuter, mais de concert avec les siens, qui sont toujours appelés à délibérer sur les résolutions à prendre, lorsqu'il s'agit d'un objet important. C'est donc en petit un gouvernement libre et parlementaire. Il représente la communauté dans ses transactions avec des tiers et dans ses relations avec l'Etat. Il tranche les débats qui s'élèvent au sein de la famille. Il est le tuteur des mineurs. Le gospodar a le pouvoir exécutif; les associés réunis exercent le pouvoir législatif. Jj'autorité du chef de famille est beaucoup moins despotique que dans la famille russe. Le sentiment de l'indépendance est ici bien plus prononcé. Le gospodar qui voudrait agir sans consulter ses associés se ferait détester»
<et ne serait point toléré. Quand le chef de la famille se sent vieillir, il abandonne ordinairement ses fonctions, conformément au proverbe serbe : ko radi, onaj valja, da sudiy « qui travaille doit aussi diriger. y> Celui qui lui succède n*est pas toujours l'aîné ; c'est celui de ses frères qui parait le plus capable de bien administrer les intérêts communs. Les vieillards sont respectés et on écoute volontiers les conseils de leur expérience; mais ils ne jouissent pas de ce prestige presque religieux qui les entoure en Russie. La femme du gospodar ou une autre femme, choisie dans le sein de la famille, dirige le ménage et soigne les intérêts domestiques. La demeure d'une communauté de village se compose d'un assez grand nombre de bâtiments, souvent construits tout en bois, principalement en Serbie et en Croatie, où les chênes abondent encore. Dans un enclos ceint d'une haie vive ou d'une palissade, ordinairement au milieu d'une pelouse plantée d*arbres fruitiers, s'élève d'abord la maison principale, occupée par le.£OSpodar et ses enfants, et parfois par un autre couple avec sa progéniture. Là se trouve la grande chambre où la famille prend ses repas en commun et se réunit le soir pour la veillée ^ Dans des constructions
1. Tous ceux qui ont vu de près les intérieurs Serbes ont été touchés de rintimité fratemeUe de cette vie patriarcale. Voici comment la décrit M. Kanitz, dans son admirable livre sur la Serbie : Serbieriy Leipzig, 1868, p. 81. c Le soir toute la famille se réunit dans la maison du starshina , près du grand foyer commun où pétiUe un joyeux feu de bois. Les hommes raccommodent ou confectionnent des outils pour leur travail journalier. Les femmes filent la laine et le lin pour les vêtements. Les enfants jouent aux pieds de leurs parents ou demandent au grand-père de leur raconter l'histoire de Cçirtrojan ou de Marko Kraljevitch. Alors le starshina ou l'un des hommes prend la guzla et se met à chanter en s'accompagnant des sons uniformes de l'instrument à cordes. Les sagas suivent les chants de l'épopée héroïque, et tous racontent en strophes enflammées les épreuves de la patrie et ses combats pour l'indépendance. Ainsi la maison commune devient pour tous un lieu attrayant où s'éveille et s'entretient l'affection de Findividu pour la famiUe et pour la patrie, et l'enthousiasme de tous pour la grandeur, la prospérité et la liberté d?
annexées sont les chambres des autres membres de la famille. En Serbie la maison du starshina se distingue par un toit très-élevé et très- aigu revêtu d'ardoises en bois. Elle est soigneusement blanchie et contient, outre la salle commune, de 2 à 4 chambres à coucher. Les autres ménages ont de petites demeures moins soignées et construites sur des pieux, à une certaine distance du sol, comme les granges dans le Valais. Parfois de jeunes ménages se construisent dans Tenclos une demeure séparée, sans sortir néanmoins de Tassociation. A côté, il y a les étables, les granges, les remises, le séchoir de maïs, — ce qui constitue un ensemble de bâtiments considérable. Cest un corps de ferme qui rappelle assez bien les grands chalets du Simmenthal, en Suisse, avec leurs nombreuses dépendances. Chaque communauté est composée de 10 à 20 personnes : on en rencontre qui comptent 50 ou 60 membres; mais celles-ci forment l'exception.
La population jusqu'ici n'a pas augmenté très-rapidement. Les jeunes générations remplacent celles qui s'en vont, et ainsi la composition d'une communauté de famille reste à peu près fixe. Dans celles que j*ai visitées en Croatie et dans les confins militaires, j*ai trouvé généralement trois générations réunies sous le même toit, les grands-parents qui se reposent, les fils adonnés au travail et dont l'un remplit les fonctions de gospodar, enfin les petits enfants de différents âges. Quand il arrive qu'une famille devient tropla nation serbe. — Qui peut voir cette vie de famille si fortifiant^ pour rindivicju et si salutaire pour l'état sans se demander avea avec Tau leur allemand de la Famille : « L'économiste qui compare « le régime de la propriété commune, tient-il compte de l'élément « moral ? La statistique peut- elle estimer par des chiffres le bonheur « dont jouit la famille, quand les enfants reçoivi^t sur les genoux c de la grand- mère les enseignements et les traditions de leur» '< ancêtres, et quand les vieillards voient revivre leur jeunesse dans « le cercle animé de leurs enfants et de leurs petits-enfants? b
nombreuse, elle se divise et forme deux communautés. La difficulté de trouver à se caser, la préoccupation du bienêtre de l'association, la vie en commun font obstacle aux mariages trop précoces. Beaucoup de jeunes gens vont en service dans les villes, s'engagent dans l'armée ou dans les fonctions libérales. Ils conservent néanpioins le droit de reprendre leur place dans la maison commune, tant qu'ils ne sont pas définitivement fixés ailleurs.*Les jeunes filles qui se marient passent dans la famille de celui qu'elles épousent. Parfois, mais rarement, quand les bras manquent^ on reçoit le mari de la fille, qui entre alors dans la communauté et y acquiert les mêmes droits que les autres.
Chaque ménage obtient souvent pour l'année la jouissance privée d'un petit champ, dont le produit lui appartient exclusivement; il y sème du chanvre ou du lin, qui, filé par la femme, fournit la toile nécessaire aux besoins du couple et de ses enfants. Les femmes filent aussi la laine de leura moutons sur un fuseau suspendu qu'elles peuvent faire tourner en marchant ou en gardant le bétail. On en tisse ces étoffes de laine blanche ou brune presque exclusivement portées par les Slaves méridionaux. Les vêtements blancs^ des femmes , tout brodés à l'aiguille aux couleurs les plus vives, sur des dessins qui rappellent l'Orient, sont d'un effet ravissant. Chaque famille produit ainsi presque tout ce que réclament ses besoins très-bornés et très-simples. Elle vend un peu de bétail, des porcs surtout, et achète quelques articles manufacturés. Les fruits de l'exploitation agricole sont consommés en commun ou répartis également entre les ménages; mais le produit du travail industriel de chacun lui appartient. Chaque individu peut ainsi se faire un petit pécule à lui et même posséder en particulier une vache ou quelques moutons qui vont paître avec le troupeau commun. La propriété privée existe donc, seulement elle ne s'applique
pas à la terre, qui demeure la propriété commune de l'association familiale.
L'étendue moyenne du patrimoine de chaque communauté 'est de 25 à 50 jochs >, divisés en un grand nombre de par- <:elles, conséquence ordinaire de l'ancien régime du partage périodique, depuis longtemps abandonné. Le bétail qui garnit cette eiiploitation se compose de plusieurs couples de bétes de trait, — bœufs ou chevaux, — de 4 à 8 vaches, de 15 à 20 jeunes bétes, d*une vingtaine de moutons et de porcs, et d'une grande quantité de volaille, qui entre pour une large part dans T alimentation. Presque toujours le produit des terres et des troupeaux de la communauté suffit à ses besoins. Les vieillards et les infirmes sont entretenus par les soins des leurs, de sorte qu'il n'y a ni paupérisme, ni même, sauf de rares exceptions, de misères accidentelles. Quand la récolte est très-abondante, le surplus est vendu par le gospodar, qui rend compte de l'emploi qu'il fait de l'argent ainsi reçu. Les individus ou les ménages se procurent les objets •de fantaisie et les vêtements de luxe, dont ils ne se privent pas, au moyen des produits de leurs petits travaux industriels ou de leur champ particulier. Dans certaines régions, les femmes prennent alternativement, chacune pendant huit jours, la direction des différents soins du ménage, consistant à faire la cuisine et le pain, à traire les vaches, à faire le beurre et à nourrir la volaille. La ménagère temporaire s'appelle redusa, ce qui signifie « celle qui arrive à son tour. »
Les communautés qui habitent un même village sont toujours prêtes à s'entr'aider. Quand il s'agit d'exécuter un travail pressant, plusieurs familles se réunissent, et la besogne est enlevée avec un entrain général ; c'est une sorte de fête.
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Le soir, on chante des airs populaires au son de la guzla, et on danse sur Therbe, sous les grands chênes. Les Slaves du sud se plaisent à chanter, et les réjouissances chez eux sont
fréquentes ; leur vie semble heureuse. C'est que leur sort est assuré et qu'ils ont moins de soucis que les peuples de rOccident, qui s*e(forcent en vain de satisfaire des besoins chaque jour plus nombreux et plusxaffinés. Dans cette forme primitive de la société où il n'y a point d'héritage, point de vente ou d'achat de terres, le désir de s'enrichir et de sortir de sa condition n'existe guère. Chacun -trouve dans le groupe de la famille de quoi vivre comme ont vécu ses aïeux, et il n'en demande pas davantage. Ces règlements d'hérédité qui donnent lieu entre parents à tant de contestations, cet âpre désir du paysan qui se prive de tout pour arrondir sa propriété, cette inquiétude du prolétaire qui n'est pas assuré du salaire du lendemain, ces alarmes du fermier qui craint qu'on hausse son fermage, cette ambition de s'élever à une position supérieure, si fréquente aujourd'hui, toutes ces sources d'agitation qui troublent ailleurs les âmes sont inconnues ici. L'existence s'écoule uniforme et paisible. La condition des hommes et l'organisation sociale ne changent point; il n'y a pas ce que l'on appelle de progrès. Aucun effort vers une situation meilleure ou différente n'est tenté, parce qu'on ne s'imagine pas qu'il soit possible de changer l'ordre traditionnel qui existe.
Au point de vue juridique, chaque communauté de famille forme une personne civile qui peut posséder et agir en^ justice. Les biens immeubles qui lui appartiennent constituent un patrimoine indivisible. Quand un individu meurt» aucune succession ne s'ouvre, sauf pour les objets mobiliers ; ses enfants ont droit à une part du produit des fonds de terre, non en vertu d'un droit d'hérédité, mais à raison
d'un droit personnel. Ce n'est point parce qu'ils représen-
tent le défunt, c*est parce qu'ils travaillent avec les autrès à faire valoir la propriété commune, qu'ils participent à la jouissance de ses fruits >. Nul ne peut disposer d*une partie du sol par donation ou par testament, puisque nul n'est véritablement propriétaire et n'exerce qu'une sorte d'usufruit. C'est seulement dans le cas où tous les membres de la famille sont morts, sauf un seul, que le dernier survivant peut di3poser de la propriété comme il le veut. Celui qui quitte la maison commune pour s'établir définitivement ailleurs perd tous ses droits. La jeune fille qui se marie reçoit une dot en rapport avec les ressources de la famille, mais elle ne peut réclamer aucune part de la propriété patrimoniale. Cette propriété est, comme le majorât, le fonds solide sur lequel s'appuie la perpétuité de la famille ; il ne faut donc pas qu'elle puisse être diminuée ou partagée. Là veuve continue à être entretenue, mais en échange elle doit son travail. Si elle se remarie, elle sort de la communauté et n'a droit qu'à une dot. L'individu qui a le plus contribué à accroître la richesse de la zadruga peut réclamer une part plus grande de l'avoir social s'il la quitte.
Dans certaines parties de la Slavie méridionale, les coutûmes qui régissent les communautés de famille ont reçu une consécration légale. La loi du 7 mai 1850, qui règle Torganisation civile des Confins militaires, a complètement adopté les principes de l'institution nationale ; seulement ce qui est particulier aux Confias, c'est Tobligation de porter les armes,
1. L'article 528 du code civil serbe règle la succession dans la zadruga de la façon suivante : « Les parents qui vivent ensemble dans la communauté héritent de préférence à ceux qui vivent en dehors de la zadruga ^ môme quand ceux-ci sont plus proches. L'éiraiiger accepté au sein de la communauté l'emporte sur ces parents du dehors. Les mioeurs qui ont suivi leur mère sortant de la communauté y conservent leurà droits. Il en est de même pour ceux qui sont tenus éloignés par le service militaire, la captivité ou tout autre empêchement non volontaire. »
imposée à tous ceux qui dans les communautés ont droit à une part indivise du sol. C'est exactement la base du régime féodal. La terre appartient aux hommes seuls, parce qu'ils n'en obtiennent la concession que sous la condition du service militaire. Dans les pays slaves soumis à la couronne hongroise, en Croatie et en Slavonie, les lois civiles n'ont point eu égard aux coutumes nationales concernant les communautés. En Serbie, au contraire, le code leur a donné force de lois, mais non toutefois sans admettre certains principes, empruntés au droit romain, qui, s'ils étaient appliqués, amèneraient infailliblement la ruine de Tinstitution. Ainsi, d'après l'article 515, un membre de la communauté peut donner en hypothèque sa part indivise dans le bien commun comme garantie d'une dette contractée par lui personnellement, et ainsi le créancier peut se faire payer sur cette part. Cet article est en contradiction complète avec la coutume traditionnelle et avec, les articles précédents du même code, qui consacrent Tindivisibilité du domaine patrimonial 1.
Dans la Bosnie, dans la Bulgarie et dans le Monténégro^ la coutume nationale n'a pas été réglée par la loi, mais les populations s'y sont montrées d'autant plus attachées qu'elles ont été plus opprimées. Les hommes s'assodent d*instinct pour résister à ce qui menace leur existence. Le
1. D*après rartlcle 503, a les biens et l'avoir de la communauté appartiennent, non à un des membres en particulier, mais à tous ensemble. » D'après l'arlicle 510, « aucun des membres de la famille ne peut ni vendre ni engager pour dette rien de ce qui appartient à la communauté sans le consentement de tous les hommes majeurs. • — « La mort du chef de la famille, porte l'article 516, ou ceUe de tout autre membre ne change point la situation, et ne modifie aucunement les relations qui résultent de la possession en commun du patrimoine qui appartient à tous. • — « Les droits et les devoirs d'un membre de la communauté sont les mêmes, quel que soit le degré de parenté, ou même si, étant étranger, il a été admis dans l'association du consentement unanime de la lamiUe. »
groupe de la famille pouvait bien mieux que Tindividu isolé se défendre contre la rigueur de la domination turque. Aussi est-ce dans cette partie de la région slave du sud que les communautés de famille se sont le mieux conservées et «lies y forment encore la base de Tordre social.
En Dalmatie, Venise avait tiré parti de cette organisation agraire pour établir dans les campagnes une milice destinée à repousser les incursions des Turcs. Quand la France occupa le littoral illyrien, à la suite du traité de Vienne de 1809, les principes du code civil furent introduits dans ce pays, et la légalité du régime des communautés cessa d'être reconnue. Celles-ci n*en continuèrent pas moins à subsister, et dans Tintérieur du pays elles ont duré jusqu'à nos jours, en dehors de la protection des lois, tant cette coutume a de profondes racines dans les mœurs nationales. Aux environs des villes, la mobilité des existences a affaibli l'antique esprit de famille. Beaucoup de communautés se sont dissoutes, les biens ont été partagés et vendus, et les anciens sociétaires sont devenus des fermiers ou des prolétaires. On cite cependant, même dans les^villes, de grandes et riches familles qui vivent sous le régime de la communauté de la zadruga. Par exemple, dans Tile deLussin piccolo, la famille Vidolitch se composait de plus de cinquante membres; elle faisait de grandes affaires de négoce et de transport maritime. C'est un type curieux de Tancienne communauté agraire transportée dans un milieu complètement différent.
Dans les provinces slaves de la Hongrie, après 1848, un esprit de liberté et d'insubordination s'empara de la population tout entière, et amena la dissolution de beaucoup de communautés. Les jeunes ménages voulaient vivre isolés et indépendants : ils réclamaient le partage, auquel les lois ne mettaient point obstacle. Le patrimoine commun était
morcelé, et il se forma ainsi une classe de petits cultivateurs dont la condition fut d'abord assez malheureuse. Le pays n'était ni assez riche ni assez peuplé pour que la petite culture intensive de la Lombardie ou de la Flandre pût y réussir. L'Autriche traversait une période de crise; les contributions étaient subitement presque doublées, et le recrutement enlevait les jeunes hommes valides. Beaucoup de ces petits cultivateurs isolés furent obligés de vendre leurs parcelles de terre et de gagner leur salaire comme journaliers. Pour mettre fin à un morcellement qui allait, craignait-on, ruiner les campagnes, on crut devoir décider qu'en cas de partage la ferme appartiendrait à l'aîné, et on fixa en même temps un minimum au-dessous duquel on ne pouvait point diviser les lots de terre arable. La construction des chemins de fer, l'extension sans cesse croissante des relations commerciales, les idées nouvelles qui pénètrent dans les campagnes, en un mot, toutes les influences de la civilisation occidentale contribuent à détruire les communautés de famille en Croatie, en Slavonie et dans la Yoivodie. Elles continuent à subsister dans les Confins, parce que la loi en fait la base de l'organisation militaire, et au sud du Danube, parce que dans ces régions écartées elles sont en rapport avec les sentiments et les idées de l'époque patriarcale, qui y sont encore en pleine vigueur.
Les hommes les plus éminents parmi les Slaves méridionaux, comme le ban Jellatchich, l'archevêque d'Âgram, Haulik, Strossmayer, l'éloquent évoque de Diakovàr, et surtout M. Utiesenovitch ont vanté les avantages du régime agraire de leur pays. Ces avantages sont réels. Ce régime ne s'oppose pas aux améliorations permanentes et à l'emploi du capital, comme la communauté de village avec partage périodique. Chaque famille a son patrimoine héréditaire, qu'elle a autant d'intérêt que le propriétaire isolé à rendre
productif. Grâce à ce système, tout cultivateur prend part à la propriété du sol. Chacun peut se vanter, comme disent les Croates, d'être domovit et imovit^ c'est-à-dire d'avoir à lui sa demeure et son champ.
Les lois anglaises ont pour résultat d'enlever la propriété foncière des mains de ceux qui la cultivent pour l'accumuler en immenses latifundia, au profit d'un petit nombre de familles d'une opulence royale. Les lois françaises, au contraire, ont pour but, par le partage égal des successions, de faire arriver le grand nombre à la possession du sol; mais ce résultat n'est atteint que par un morcellement excessif qui fréquemment découpe les champs en languettes presque inexploitables, et qui s'oppose ainsi à un système rationnel de culture. Les lois serbes, en maintenant les communautés de famille, font de tout homme le co-propriétaire de la terre qu'il fait valoir, et conservent aux exploitations l'étendue qu'elles doivent avoir. Grâce à l'association, on réunit les avantages de la grande culture et de la petite propriété : on peut cultiver avec les instruments aratoires et les assolements en usage dans les grandes fermes, et en môme temps les produits se répartissent entre les travailleurs comme dans les pays où le sol est morcelé' entre une foule de petits propriétaires.
Les charges sociales et les accidents de la vie sont bien moins accablants pour uiie association familiale que pour un ménage isolé. L'un des hommes est-il appelé à l'armée, atteint d'une maladie grave ou momentanément empêché de travailler, les autres font sa besogne, et la communauté pourvoit à ses besoins, à charge de revanche. Qu'ailleurs, par une cause quelconque, l'individu isolé ne puisse gagner son pain quotidien, et le voilà, lui et les siens, réduit à vivre de la charité publique. Chez les Slaves méridionaux, avec le système de la zadruga^ il ne faut ni bureaux de bienfaisance
comme sur le continent^ ni taxe des pauvres comme en Angleterre. Les liens et les. devoirs de la famille remplacent la charité officielle. Le travail ici n'est pas une marchandise qui, comme toutes les autres, se présente sur le marché pour y subir la loi, parfois très dure, de l'offre et de la demande. Très-peu dé bras cherchent de l'emploi, car il n'y a presque point de salariés. Chacun est copropriétaire d'une partie du sol, et s occupe ainsi à faire valoir son propre fonds. Il n'y a par suite ni paupérisme endémique, ni même misère accidentelle.
Les associations de famille permettent aussi d'appliquer à l'agriculture la division du travail, d'où résulte une économie de temps et de forces. Dans trois ménages isolés, il faut trois femmes pour veiller aux soins domestiques, trois hommes pour aller au marché, vendre et acheter les produits, trois enfants pqur garder le bétail. Que ces trois ménages s'unissent sous forme de zadruga^ une femme, un homme, un enfant suffira, et les autres pourront se livrer à des travaux productifs. Les associés travailleront aussi avec plus d'ardeur et d'attention que des valets de ferme salariés, car ils seront soutenus par l'intérêt individuel, puisquMls participent directement aux produits de leur labeur.
La réunion dans les mêmes mains du capital et du travail, que l'on s'efforce de réaliser dans l'Occident par les sociétés coopératives, se trouve ici complètement en vigueur, avec cet avantage que le fondement de l'association est non pas l'intérêt seul, mais l'affection et la confiance que créent les liens du sang. Les sociétés coopératives de production n'ont eu jusqu'à présent, sauf de rares exceptions, qu'une existence éphémère, tandis que les communautés de famille, qui ne sont autre chose que des sociétés de production appliquées à l'exploitation de la terre, existent depuis un temps immémorial, et sont le véritable fondement de l'exis*
tence économique d'un groupe puissant de populations pleines de vigueur et d'avenir.
Le nombre des crimes et des délits est moindre chez les Slaves méridionaux que dans les autres provinces de l'empire hongro-autrichien, et cela semble provenir de l'influence favorable qu'exerce l'organisation agraire des zadrugas. Deux causes contribuent à ce résultat. D'abord presque tout le monde a de quoi satisfaire à ses besoins essentiels, et cette grande source de méfaits, la misère, n'apporte qu'un assez faible contingent aux tables de la criminalité. En second lieu, les individus vivant, au sein d'une famille nombreuse, sous le regard des leurs, sont contenus par cette surveillance involontaire de tous les instants; ils ont d'ailleurs une certaine dignité à conserver; ils ont une position, un nom, comme les nobles des pays occidentaux, et on peut leur appliquer aussi le proverbe : noblesse oblige. Il parait évident que cette vie de famille doit exercer une action moralisante. Elle développe la sociabilité. Le soir, à la veillée, le jour, au travail et aux repas, tous les membres de la famille sont réunis dans la grande chambre commune, ils causent, ils se communiquent leurs idées; l'un ou Tautre chante ou raconte une légende. Il s'ensuit qu'il ne leur faut pas aller au cabaret pour chercher des distractions, comme le fait l'individu isolé, qui se dérobe ainsi à la monotonie et au silence du foyer.
Dans ces communautés de famille, l'attachement aux traditions anciennes se transmet de génération en génération; elles sont un puissant élément de conservation pour l'ordre social. On sait la force extraordinaire que la gens a communiquée à la république romaine. Comme le dit M. Mommsen, la grandeur de Rome s'est élevée sur la base solide de ses familles de paysans propriétaires. Tant que la terre est aux mains des communautés de famille, nulle révolution sociale
n'est à redouter, car il n'existe aucun ferment de bouleversement.
Ces associations remplissent également un rôle très- utile
dans Torganisation politique. Elles sont l'intermédiaire entre l'individu et la commune, et servent ainsi d'initiation à la pratique du gouvernement local. L'administration de la zadruga ressemble en petit à celle d'une commune ou d'une société anonyme. Le gospodar remplit des fonctions semblables à celles d'un directeur : il rend compte de sa gestion aux siens, qui délibèrent et discutent. C'est comme un rudiment du régime parlementaire qui prépare à la pratique des libertés publiques. Si la Serbie, à peine émancipée, s'accommode si admirablement d'un régime presque républicain et d'un système de sélf-govemment que supporteraient difficilement bien des états occidentaux, cela provient de ce que les Serbes ont fait au sein des communautés l'apprentissage •des qualités nécessaires pour vivre libres et se gouverner -eux-mêmes.
La vie commune dans la zadruga a encore pour effet de "développer certaines vertus de l'homme privé, l'affection €ntre parents, le support mutuel, la discipline volontaire, l'habitude d'agir ensemble pour un même but. On a dit que la famille n'était plus qu'un moyen d'hériter. Il est certain que la succession, suite ordinaire de la perte d'un parent, éveille de mauvais sentiments que le théâtre, le roman et la peinture ont souvent mis en relief. Dans la zadruga^ on n'hérite pas. Chacun ayant droit personnellement à une part du produit, la cupidité n'est pas en lutte contre l'alTection du sang, et à la douleur que cause la mort d'un père ou d'un oncle ne vient point se mêler l'idée d'un héritage à recueillir. La poursuite de l'argent n'enfiévrant pas les âmes, il y a plus de place poui^ les sentiments naturels.
Âi-je trop vanté les mérites des communautés de famille.
i\H LES FORMES PRIMITIVES DE LA PROPRIÉTÉ
et tracé un tableau flatté de Texistence patriarcale qu'on y mène? Je ne le crois pas. Il suffit de visiter les pays slaves situés au sud du Danube pour retrouver exactement Forganisation sociale que je viens de décrire. Et pourtant cette organisation^ malgré tous ses avantages, tombe en ruines et disparait partout où elle entre en contact avec les idées modernes ^. Cela vient de ce que ces institutions conviennent à Tétat stationnaire des époques primitives; mais elles résistent difficilement aux conditions d'une société, où les hommes veulent améliorer à la fois leur sort et Forganisation politique et sociale dans laquelle ils vivent. Cette soif de s'élever et de jouir toujours davantage qui agite Thomme moderne est incompatible avec Texistence des associations de Camille, où la destinée de chacun est fixée et ne peut guère être diiTérente de celle des autres hommes. Une fois le désir de s'enrichir éveillé, l'homme ne peut plus supporter le joug de la zadruga^ quelque léger qu'il soit; il veut se mouvoir, agir, entreprendre à ses risques et périls. *Tant que régnent le désintéressement, l'affeclion fraternelle, Tobéissance au chef de famille, la tolérance des défauts respectif, la vie commune est possible et agréable même pour les femmes; mais, quand ces sentiments ont disparu, la cohabitation devient un supplice, et chaque ménage cherche à posséder sa demeure indépendante, pour s*y soustraire à la vie collective; les avanges de la zadruga, quels qu'ils soient, ne sont plus comptés pour rien. Vivre à sa guise, travailler pour soi seul , boire dans son verre, voilà ce que chacun cherche avant tout.
Sans la foi, les communautés religieuses ne pourraient
1. Ainsi en 1869 le ministre de l'intérieur de Serbie déplorait au sein de la Skuptchina la dissolution d un grand nombre de zadrugas* Dans les dernières années, 1700 avaient cessé d'exister par suite du partage. Voyez Kaniiz, Serbien, p. 592.
durer. De même, si le sentiment de famille s'affaiblit, les izadn^gf as doivent disparaître. Je ne sais si les peuples qui ont vécu paisibles à Tabri de ces institutions patriarcales arriveront un jour à une destinée plus brillante ou plus heureuse; mais ce qui paraît inévitable, c'est qu'ils voudront, comme l'Adam du Paradis perdu^ entrer dans une carrière nouvelle, et goûter le charme de la vie indépendante, malgré ses responsabilités et ses périls.
A mon avis, ce n'est -pas sans regret que l'économiste doit les voir disparaître.