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chaîné qui renversera tout sur son passage. » En Allemagne, le socialisme est un parti constitué, qui a ses journaux, qui lutte dans toutes les grandes villes, et qui envoie au Reichstag un nombre croissant de représentants. En Autriche, en Espagne, en Angleterre, il pénèlre de ses idées les masses ouvrières ; et même, chose plus grave, les professeurs d'Economie politique deviennent des Catheder Sodalisten, Si en France la crise paraît plus intense, ce n'est pas que le danger soit plus grand. Au contraire, l'ordre social y est appuyé sur le roc solide du sol réparti entre les mains de cinq millions de propriétaires. Mais l'esprit communicatif, l'éloquence naturelle et la logique rapide des Français, donnent à tout problème une formule plus nette, et ainsi la lutte éclate plus tôt. L'imagination si vive de ce peuple brillant, exagère les dangers et pousse ainsi des deux partis aux résolutions extrêmes. Mais tôt ou tard, la situation économique étant à peu près partout la même, partout Thostilité des classes mettra la liberté en péril, et plus la propriété sera concentrée et le contraste entre les riches et les pauvres marqué , plus la société sera menacée de bouleversements profonds. Ou l'égaUté s'établira, ou les institutions libres disparaîtront. Tocqueville n'avait pas vu que là était le véritable écueil de la démocratie. Mais Macaulay l'a signalé avec une éloquence qui fait frémir, danjs sa fameuse lettre au Times (23 mars 1857) où il montre l'avenir réservé aux États-Unis. A mon sens, les démocraties modernes n'échapperont à la destinée des démocraties antiques, qu'en adoptant des lois qui aient pour effet de répartir la propriété entre un
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grand nombre de mains, et d'établir une grande égalité de conditions. Il faut arriver à réaliser celte maxime supérieure de la justice : A chacun suivant ses œuvres^ de sorte que la propriété soit réellement le résultat du travail, et que le bien-être de chacun soit en proportion du concours qu'il apporte à Tœuvre de la production.
Pour arriver à ce résultat, la propriété quiritaire telle que nous Ta léguée le dur génie des Romains, n'est pas assez flexible, assez humaine. Sans revenir aux institutions des temps primitifs, je crois qu'on peut emprunter au système de la possession germanique et slave, des principes mieux en rapport que le droit romain avec les nécessités des démocraties, parce qu'ils reconnaissent à chacun le droit individuel et naturel de propriété. Généralement, quand on parle de la propriété il semble qu'elle ne puisse exister que sous une forme unique, celle que nous voyons en vigueur autour de nous. C'est là une profonde et fâcheuse erreur, qui empêche de s'élever à une conception plus haute du droit. Le dominium exclusif, personnel et héréditaire, appliqué à la terre est un fait relativement trèsrécent, et pendant bien longtemps les hommes n'ont connu et pratiqué que la possession collective. Puisque l'organisation sociale a subi de si profondes modifications à travers les siècles , il ne doit pas être interdit de rechercher des arrangements sociaux plus parfaits que ceux que nous connaissons (1). Nous y sommes même obligés sous
1. M. Mill attachait une grande importance à la démonstration de cette vérité, et il m'a encouragé à poursuivre les études que j'avais
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peine d'aboutir à une impasse où la civilisation périrait. Comme l'ont fait remarquer Immanuel Fichte dans son beau traité de morale {System der Ethik), et don Francesco de Cardenas dans son excellente Histoire de la Propriété en Espagne {Ensayo sobre la historia de la Propietad territorial en Espana)y l'analyse découvre deux éléments dans la propriété, un élément social et un élément individuel. Elle n'est pas instituée seulement dans l'intérêt de l'individu et pour lui garantir la jouissance des fruits de son travail ; elle l'est aussi dans l'intérêt de la société et peur en assurer la
commencées sur les formes primitives de la propriété, dans une lettre que je ne crois pas inutile de reproduire ici. Je la donne en français telle qu'elle a été écrite. On verra avec quelle facilité et quelle parfaite connaissance du mot propre, M. Mill écrivait en cette langue.
Avignon, le 17 novembre 1872.
Cher Monsieur,
J'ai lu vos articles dans la Revue des Deux-Mondes , du !«' juillet, i^' août, et 1<^'" septembre. Votre esquisse de l'histoire de la propriété territoriale, et votre description des différentes formes que cette institution a revêtues à différentes époques, et dont la plupart se conservent encore dans quelque endroit, me semblent très- propres au but que vous avez en vue, et que je poursuis aussi depuis longtemps, celui de faire voir que la propriété n'est pas chose fixe, mais une institution multiforme, qui a subi de grandes modifications et qui est susceptible d'en subir de nouvelles avec grand avantage. Vos trois articles appellent et font désirer un quatrième, qui traiterait de l'application pratique de cette leçon à la société actuelle. C'est ce qu'on trouvera sans doute dans votre livre.
Quanta l'institution des A //menrfiJ, du moins comme elle existe à présent, vous en avez si peu dit dans vos articles que je ne la connais jusqu'ici que par votre lettre. Il faudrait en avoir bien étudié l'opération pour être en état de juger de son applicabilité à l'Angleterre. Mais je ne crois pas que l'on puisse nier que les réformes à faire dans 1 institution de la propriété consistent surtout à organiser quelque mode de propriété collective, en concurrence avec la propriété individuelle : reste le problème de la manière de gérer cette propriété collective, et l'on ne peut trouver la meilleure manière qu'en essayant de celles qui se présentent : peut-être même est-il à
durée et Taclion utile. Ces deux côtés de la propriété répondent au double aspect sous lequel on peut considérer l'homme, tantôt comme individu isolé , poursuivant sa (in dans son indépendance, tantôt comme citoyen et membre de la société, relié à ses semblables par des relations multiples et des obligations diverses. Durant les temps primitifs, l'élément social prédomine dans la propriété foncière. Le sol est un domaine collectif qui appartient à la tribu; les individus n'en ont que la jouissance temporaire. En Grèce, une (i>rande part du territoire est à l'Etat^ et le reste demeure soumis à son pouvoir suprême. A Rome apparaît pour la première fois le dominium quiritaire, c'est-à-dire
désirer que plusieurs de ces modes existent ensemble, afln d'obtenir les avantages de chacun, et d'en compenser les avantages. Il me semble donc, qu'à titre d'expérience le système des Allmenda, constitué de la manière que vous proposez, pourrait être mis en pratique en Angleterre avec avantage. Jusqu'ici les hommes politiques de la classe ouvrière anglaise ne se sont pas portés vers une pareille solution de la question : ils préfèrent que la propriété collective soit affermée, soit à des cultivateurs capitalistes, soit à des associations coopératives de travailleurs. Ce dernier mode a été essayé avec succès, et il jouit déjà d'une certaine faveur. La petite propriété, au contraire, n'a guère de partisans que quelques économistes et quelques philanthropes; la classe ouvrière paraît la repousser, comme une manière de multiplier le nombre de ceux qui seraient intéressés à s'opposer à une nouvelle institution de la propriété territoriale. Pareil reproche ne peut guère s'adresser au système des Allmends, et j'espère que ce système sera pleinement exposé et discuté dans votre volume.
Je vois avec plaisir que vous prenez un peu l'habitude d'écrire pour l'Angleterre. Vous y trouverez un public beaucoup mieux préparé qu'autrefois pour profiter de ce que vous avez à lui dire, et un penseur belge est dans une position de haute impartialité à l'égard des choses du continent d'Europe, qui le rend particulièrement propre à en donner de saines appréciations à des lecteurs qui sont souvent réduits à croire sur parole.
Agréez, cher Monsieur, l'expression de ma haute considération et de ma sincère amitié.
J. S. MiLL.