LES COMMUNAUTÉS DE FAMILLE SUCCÈDENT AUX COMMUNAUTÉS DE VILLAGE
A mesure que progresse ce que nous avons coutume d'appeler la civilisation, les sentiments et les liens de la famille s'affaiblissent et exercent moins d*empire sur les actions des hommes. Ce fait est si général qu'on peut y voir une loi du développement des sociétés. Comparez la constitution de la famille chez les Romains dans l'antiquité ou chez les classes rurales de la Russie, encore engagées dans la période patriarcale^ à celle qu'on rencontre chez les Anglo-Saxons des États-Unis, qui ont poussé à Textrême le principe moderne de l'individualisme : quelle différence! En Russie comme à Rome, le père de famille, le patriarche exerce sur tous les siens une autorité despotique. Il règle l'ordre des travaux et en répartit les fruits; il marie ses filles et ses fils sans égard pour leurs inclinations; il est l'arbitre de leur sort et comme leur souverain. Aux États-Unis au contraire, l'autorité paternelle est presque nulle . Les jeunes gens de quatorze et quinze ans choisissent eux-mêmes leur carrière et agissent d'une façon complètement indépendante. Les
jeunes filles sortent librement, voyagent seules, reçoivent seules qui il leur platt, et choisissent leur mari sans consulter personne. La génération nouvelle se disperse bientôt aux quatre coins de l'horizon. L'individu se développe ainsi dans toute son énergie; mais le groupe de la famille ne joue aucun rôle social : il ne fait qu'abriter les enfants jusqu'au moment, bientôt arrivé, où ils prennent leur essor. Ces mœurs domestiques des Américains sont un des traits qui frappent le plus les étrangers.
Dans les sociétés primitives, tout Tordre social est concentré dans la famille. La famille a son culte, ses dieux particuliers, ses lois, ses tribunaux, son gouvernement. C'est elle qui possède la terre. C'est une vraie corporation perpétuelle qui se transmet un patrimoine de génération en génération. Toute nation est composée d'une réunion de familles indépendantes, faiblement reliées entre elles par un lien fédéral très-lâche. En dehors des groupes de familles, l'état n'existe pas.
Non-seulement chez les différentes races d'origine aryenne, mais presque chez tous les peuples la famille présente à l'origine les mêmes caractères. C'est le yevoç en Grèce i, la gens à Rome, le clan chez les Celtes, la cognatio chez les Germains, — pour emprunter le mot de César. Comme l'a très-bien démontré M. Fustel de Coulanges dans son livre La cité antique \ la gens romaine, qui fait encore si grande figure dans les premiers tei;Dps de la république, a pour base la descendance d'un ancêtre commun. L'ancien droit de Rome con-
1. Platon conservait encore les notions primitives sur ce point, a En ma qualité de législateur, dit-il, je vous déclare que je ne vous regarde pas ni vous ni vos biens comme étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à toute votre famille et toute votre famille avec tous ses biens comme appartenant à l'Etat. » Platon. Des lois, liv. V, trad. Cousin, p. 283.