‹ De la propriété et de ses formes primitives (volume 3)Chapitre 65 sur 88 · Dupin, Excursion dans la Nièvre · texte numérisé non relu

Dupin, Excursion dans la Nièvre

francs. Moyennant ces dots une fois payées^ elles n'ont plus rien à prétendre, ni elles ni leurs descendants, dans les biens de la communauté. Quant aux femmes du dehors qui épousent Tun des membres de la communauté, leurs dots ne s'y confondent point, par le motif qu*on ne veut pas qu'elles acquièrent un droit personnel. Tout homme qui meurt ne transmet rien à personne. G*est une tête de moins dans la communauté, qui demeure aux autres en entier non à titre de succession de la part qu'y avait le défunt, mais par droit de non décroisse^ ment ; c'est la condition originaire et fondamentale de Tassociation. Si le défunt laisse des enfants, ou ce sont des garçons, et ils déviennent membres de la communauté, où chacun d'eux fait tête non à titre héréditaire, car le père ne leur à rien transmis, mais par le seul fait quMls ■ sont nés dans la communauté et à son profit, •— ou ce sont des filles, et elles n*ont droit qu'à une dot. On voit quel est le caractère propre et distinctif de ces communautés. Il n'en est pas comme des sociétés conventionnelles ordinaires, oCi la mort de Pun des associés emporte la dissolution de la société, parce qu'on y fait ordinairement choix de l'industrie et capacité des personnes. Ces anciennes communautés ont un autre caractère : elles constituent une espèce de corps, de collège, une personne civile, comme un couvent ou une bourgade, qui se perpétue par la substitution des personnes, sans qu'il en résulte d'altération dans Texistence même de la corporation, dans sa manière d'être et dans le gouvernement des choses qui lui appartiennent. »

Plus loin, dans la commune de Préporché, M. Dupin trouva les traces d'une communauté autrefois très-florissante et très-nombreuse, celle des Gariots; mais depuis la révolution elle avait opéré le partage, et la plupart des partçon^ niers étaient tombés dans la misère. Les grandes chambres avaient été divisées ; la grande cheminée avait été partagée en deux par un mur de refend. Les habitations isolées étaient chétives, malpropres. Les habitants étaient mal vêtus et avaient un aspect sauvage .

c A Jault, c'était l'aise, la gaieté, la santé ; aux Gariots, c'é-

tait la tristesse et la pauvreté, c ... Certes, je ne méconnais pas l'avantage de la division des propriétés, le bien-être qui résulte, pour chacun d'avoir sa maison, son jardin, son pré, son champ, son ouche, tout cela bien cultivé, bien soigné. Mais Tassociation bien conduite a aussi ses avantages ; j^en ai signalé les heureux effets ; et là où elle existe encore avec de bons résultats, je fais des vœux pour qu'elle se maintienne et se perpétue. Je crois surtout que, pour Texploitation des fermes, il serait fort utile aux paysans de rester ensemble. Une nombreuse famille suffit par elle-même à Texploitation ; trop faible, il faut y suppléer par des valets, et ces mercenaires, qull faut payer fort cher, emportent le plus net du produit, et n'ont jamais, pour la culture et le soin du bétail, la même attention que les maîtres de la maison. Ajoutez que les enfants, restant ' avec leurs père et mère, reçoivent tout à la fois les exemples et les leçons de leurs parents ; séparés d'eux, mis en service trop jeunes, la corruption s'en empare, et bien souvent la misère les atteint. D*un autre côté, le fait des partages exercés trop souvent et poussés trop loin, opère un morcellement tel, que les enfants du même père ne peuvent plus se loger dans les b&timents, et que les morceaux de terre, devenus trop petits, se prêtent mal à la culture. »

M. Doniol a vu plusieurs de ces communautés rurales, et il en vante l'excellence comme « institution sociale » {Hist. des classes rurales^ 2« édit., p. 164). M. Leplay, dans son livre si instructif L'organisation de la famille y expose en détail la situation d'une famille patriarcale dans le Lavedan et les maux que lui a causé sa dissolution partielle.

Emile Souvestre, dans son livre sur le Finistère, signale l'existence des communautés agraires en Bretagne. Il dit qu'il n'est pas rare d'y trouver des fermes exploitées par plusieurs familles associées en consortise^ et il constate qu'elles vivent en paix et prospèrent, quoiqu'aucune stipulation écrite ne détermine l'apport et les droits des associés. D'après la notice de M. l'abbé Delalaude , dans les îlots

d'Hœdic et d'Houat, situés non loin de Belle-Ile -en-Mer, les

habitants vivent en communauté. La terre n'est point divisée en propriétés privées. Tous travaillent dans l'intérêt général et vivent des fruits de l'industrie collective. Le curé est le chef de la communauté; mais en cas de résolutions importantes il est assisté d'un conseil composé des douze vieillards les plus considérés. Ce régime, s'il est bien décrit, présente une des formes les plus archaïques de la communauté agraire. En 1860, la commission pour la prime d'honneur de Tagriculture, dans le Jura, a été frappée d'un fait que le rapporteur a pris soin de faire ressortir ^ : presque toutes les fermes sont dirigées par un groupe de ménages, de mœurs patriarcales, vivant et travaillant en commun. — Il reste donc encore par-ci par-là quelques traces de ces anciennes communautés qui ont abrité pendant tant de siècles l'existence des populations agricoles; mais, comme ces représentants de la Faune primitive qui sont sur le point de disparaître, c'est dans les endroits les plus sauvages et les plus écartés qu'il faut les aller chercher. On ne peut se défendre d'un sentiment de regret, en songeant à la ruine complète de ces institutions qu'inspirait un esprit de fraternité et d'entente mutuelle , aujourd'hui inconnu. Elles ont jadis protégé le serf contre les rigueurs de la féodalité, et, fait non moins important, elles ont présidé à la naissance de la petite propriété, qui caractérise la condition agraire de la France.

Nous avons vu qu'en Angleterre la noblesse avait profité de sa suprématie dans l'État, pour constituer des latifundia^ aux dépens des petites exploitations, qu'elle s'est annexées peu à peu en rendant leur existence de plus en plus difficile. D'oîi vient qu'en France, où la noblesse était armée de pri-

1. La Commune agricole^ E. Bonnemère. Voyez aussi, dans la Re^ vue des Deux Mondes du 15 avril 1872, Tétude de M. Baudrillart sur la famille en France.

yiléges bien plus excessife qu'en Angleterre, et où les paysans étaient beaucoup plus dénués de droits et plus écrasés, une évolution économique semblable ne se soit pas produite? Gomment, même sous Tancien régime, la petite propriété a-t-elle fait des progrès dans le pays où tout lui était contraire, et a-t-elle disparu dans celui où la liberté politique semblait devoir lui donner une garantie complète? Je n*ai point encore rencontré d'explication de ce contraste si frappant que présentent les deux contrées voisines. La cause principale de ce fait me parait être que les communautés agraires se sont conservées en France jusqu'au xvin' siècle, tandis qu'elles ont disparu en Angleterre de très-bonne heure. Tant qu'elles ont existé, elles ont fait obstacle à l'extension du domaine seigneurial , d'abord parce qu'elles avaient une existence assurée et une durée permanente, ensuite parce que la collectivité leur donnait une grande force de cohésion et de résistance, enfin parce que leur propriété était pour ainsi dire inaliénable, et se trouvait à l'abri des morcellements et des vicissitudes des partages de succession et des ventes. Si ces associations ont traversé tout le moyen âge sans changements notables, comme les couvents, c'est qu'elles avaient une constitution semblable : étant des corporations, elles en ont eu la perpétuité. Quand les paysans sont sortis des communautés et ont créé, par le partage, la petite propriété rurale, la noblesse avait perdu toute force d'extension, et déjà approchait la Révolution, qui allait anéantir ses privilèges et donner pleine garantie aux droits des cultivateurs. Entre le moment où les communiers se sont transformés en petits propriétaires et celui où le Code civil est venu les émanciper complètement , l'aristocratie féodale, affaiblie déjà, n'a pas eu le temps d'user de sa suprématie et de sa richesse pour agrandir ses domaines. En Angleterre, au contraire, les communautés ont cessé

d'exister à une époque où la noblesse était encore toutepuissante ; les petits propriétaires cultivateurs, se trouvant isolés, n'ont point su défendre leurs droits, et leurs terres ont été successivement accaparées par le lord ôfthe manar. Les populations rurales sont donc arrivées trop tôt à la propriété privée, et ainsi les latifundia ont pu se constituer à leurs dépens. Si la propriété collective s'était maintenue plus longtemps, les associations rurales auraient, en disparaissant, laissé à leur place, comme en France, une nation de propriétaires. Cbose étrange, c'est parce que l'Angleterre est arrivée plus tôt que les autres pays à sortir de Torganisation agraire des ternes primitifs, que la noblesse féodale a pu s'y perpétuer, et c'est l'établissement précoce du régime moderne qui a empêché une démocratie rurale de s'y constituer comme en France.

ménage, la massara. Le reggitore règle les travaux, vend et achète, place les épargnes, mais non sans consulter ses associés^ La mc^sara s'occupe de tous les soins domestiques. Le chef des étables se nomme hifolco ; c'est lui qui dirige principalement les labours. Le goût de l'indépendance, le désir de s'enrichir^ l'esprit moderne en un mot, minent ici, comme aux bords du Danube et autrefois en France, ces antiques institutions. H. Jacini a parfaitement analysé les différents sentiments qui vont en amener la complète disparition. Les hommes commencent à dire : « Pourquoi resterions-nous avec tous les nôtres sous Tautorité d'un maître ? Il vaut bien mieux que chacun travaille et pense pour soi. :» Les bénéfices résultant du travail industriel formant un pécule particulier, les associés sont tentés de grossir celui-ci au détriment du revenu commun, et ainsi les dissensions et les querelles d'intérêt troublent l'entente fraternelle. Les femmes surtout excitent, paralt-il, l'insubordination des maris. L'autorité de la massara leur est à charge; elles éprouvent le besoin d'avoir un ménage à elles. Chacun voit bien les avantages de l'association patriarcale, le vivre et le couvert plus assurés, les maladies mieux supportées et moins ruineuses, les travaux agricoles plus facilement exécutés^ et, malgré cela, le désir de vivre indépendant remporte : on sort de la communauté.

à 1830. Elle s*est constituée, sousTinspirationde M. Gurdon, par Fassociation de 15 simples ouvriers des champs, qui versèrent chacun 3 liv. sterl., et à qui le propriétaire en prêta 400. Aujourd'hui ils ont porté l'exploitation de 60 à 130 acres; ils ont restitué la somme prêtée, et chaque part vaut environ 50 livres, ce qui représente plus de 16 fois la mise primitive. L'un des coopérateurs, élu par ses associés, dirige l'exploitation avec le concours de quatre commis^ saires. Les associés peuvent vendre leur part; cependant il faut le consentement du propriétaire et de l'association pour que la vente soit définitive et le nouvel associé admis. La seconde société a été fondée en 1854, dans les mêmes conditions, et avec le même succès. M. Gurdon a également fait une avance de400 livres sterling, qui lui ont été remboursées. L'exploitation s'est successivement agrandie; elle s'étend aujourd'hui sur 212 acres, dont le fermage s'élève à 235 livxes (environ 8,000 fr.). Les parts primitives, sur lesquelles 3 liv. 10 shill. ont été versés, valent maintenant plus de 30 livres. M. Fraser n'hésite pas à vanter les avantages du système, et un autre écrivain, qui a visité également les Assington coopérative agricultural associations ^ a confirmé, dans la Pall-mall gazette du 4 juin 1870, l'exactitude des faits rapportés par M. Fraser. Le célèbre économiste allemand von Thûnen avait introduit après 1848, sur sa terre de Tellow, dans le Mecklembourg, le système de la participation aux bénéfices en faveur de ses Ouvriers agricoles. D* après les indications fournies par le docteur Brentano^ du Bureau de statistique de Berlin, l'expérience, qui se poursuit malgré la mort de von Thûnen, donne d'excellents résultats; car chaque travailleur touche annuellement un dividende d'environ 25 thalers, et les plus anciens d'entre eux ont à la caisse d'épargne un capital de 500 thalers.

L'idée d'appliquer la coopération au travail agricole est en

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