EFFETS ÉCONOMIQUES DU NIR RUSSE
Les avantages et lesineonvénients de la propriété communale collective ont été, depuis vingt ans, l'objet de débats approfondis entre les partisans et les adversaires de ce régime. M. von Keussler, dans son livre déjii souvent cité, a résumé, d’après les sources russes, tous les arguments invoqués de part et d'autre ainsi que les discussions qui ont eu lieu à ce sujet au congrès agricole de Suint-Pétersbourg en 1805. La grande enquête agricole de 1873, dont les résultats ont été rassemblés par le gouvernement, en cinq volumes, contient aussi de nombreux éléments pour l’étude de celle question '.
Les panslavisles croient que la communauté du mit assurera la grandeur future de la Russie. Les peuples de l’Occident, disent-ils, ont possédé des institutions semblables; mais, sous l'influence de la féodalité et du droit romain, ils les ont laissées périr; ils en seront punis par les luttes sociales, par la guerre implacable entre les riches et les pauvres.
Il est contraire à la justice, ajoutent-ils, que la terre, qui est le patrimoine commun de tous, soit appropriée par quelques familles. Le travail peut être un litre légitime de propriété pour les produits qu’il crée, non pour le sol, qu’il ne crée point. Kn Russie, la commune reconnaît à tout individu capable üe tra-
I. OU'- commission, présidée par un homme éminent, le ministre îles doluuuii'S t’. Walnjew. a recueilli plus de mille rapports et plus de deux cents dép'i-dlious verbales. Malheureusement, comme le remarque M. A Leroy- Beaulieu, ou ii n entendu que des personnes de la classe supérieure, généralement hostiles au régime des communauté». M vou Kcus-lcr résume les opinions des écrivains Boutowski J. Ssolojew, Th. vou ThArner, vou Buschen, llrrzcn. Tschitschérine, Kaweline, Jwrine, Ssawitscb, Kuscholew, Ssamaiiz. Bielajew, Tscharuischcwski, Biésobrasow, l’auajew, etc.
EFFETS ECONOMIQUES DU Ml U RUSSE. 27
vailler le droit de réclamer une part de la terre qui lui permet de vivre des fruits de son activité.
Le paupérisme, ce lléau des sociétés occidentales, est inconnu dans le mir ; il n’y peut naître, car chacun a de quoi subsister, et chaque famille prend soin de ses infirmes et de ses vieillards. Dans l’Occident, une progéniture nombreuse est un malheur que l’on évite par des moyens que certains économistes préconisent, mais que la morale condamne. En Russie, la naissance d'un enfant est toujours accueillie avec joie, car elle apporte à la famille des forces nouvelles pour l’avenir, et elle est un titre pour réclamer un supplément de terres à cultiver. La population peut s'accroître ; les territoires à coloniser en Europe sont immenses, et, quand ils seront remplis, les vastes plateaux de l’Asie s’ouvriront à l’expansion indéfinie de la grande race slave Tant'qu'elle conservera la vénérable institution du mir, elle échappera aux luttes de classe à classe, à la guerre sociale, la plus terrible de toutes; car elle a été la cause de l’asservis sèment et du déclin des sociétés antiques, et aujourd’hui elle menace des mêmes périls les sociétés modernes. Le peuple russe restera uni et par conséquent fort ; il continuera de grandir sur la base de « l'institution primordiale », qui seule peut garantir l’ordre, parce que seule elle permet l'organisation de la justice parmi les hommes.
Ainsi parlent les partisans du mir , et il s'en trouve de différentes nuances. Il y a d'abord les conservateurs, comme le baron Haxthausen, qui voudraient garder le régime patriarcal et les institutions anciennes. Vient ensuite le groupe nombreux des slavophiles, comme Aksakof, Biélajew, Koschelew, Sa ma ri ne, le prince Tscherkasski , le prince Vassillchikow ’, suivi par beaucoup de personnes de la haute société et de femmes distinguées, qui s’exaltent à l'idée des grandes destinées réservées à la race slave. Il y a enfin les démocrates socialistes de l’école de Herzen et de Bakounin, comme Tschernischewski et Panaiéw, qui prétendent que l’organisation agraire du mir contient la
I. L’idée qu'il faut conserver le mir , en y favorisant toutefois le progrès agricole, a gagné du terrain eu Russie ; ainsi elle a été défendue récemment par d’éminents professeurs d'économie politique, MM. l'o-dnikuw et Itanioukow. V. Tikhomirow, La Russie jtoùtique et sociale. Paris, 1888, p. 122 à 125, 205 à 207.
solution du problème social en vain cherchée par Saint-Simon, Owen ou Proudhon.
Les in-Litu I ions de la commune russe sont tellement en opposition avec tous nos principes économiques et avec les sentiments développés en nous par l'habitude de la propriété individuelle, que nous pouvons à peine en comprendre l’existence. Le mit' ne nous apparaît que comme une monstruosité sociale, legs des âges de barbarie, dont le progrès moderne ne tardera pas à Taire justice. Cependant il suffit de jeter les regards autour de nous pour voir que le principe de la collectivité nous envahit de différents côtés et menace l'indépendance de l'individu isolé. D’une pari, la société anonyme, puissance collective d’où la responsabilité est presque complètement bannie, s’empare non seulement de toutes les grandes industries, elle écrase même sous sa concurrence irrésistible les artisans et les petits commerçants sur un terrain où ils semblaient inattaquables, la confection des vêtements, des chaussures, des meubles, et la vente au détail. Les sociétés anonymes entreprennent tout et se multiplient de plus en plus. Bientôt tout le monde sera actionnaire ou salarié; il n’y aura plus de place pour le petit chef d'industrie isolé, pour le travailleur indépendant non associé.
D’autre part, nous voyons croître en nombre, dans une progression vraiment alarmante, des sociétés où le principe communiste est appliqué avec bien plus de rigueur que dans le mir russe et où toute distinction du tien et du mien est sévèrement proscrite : je veux parler des couvents. Accordez aux couvents la personnification civile et le droit d'acquérir des propriétés foncières au même titre que les individus, et la lutte entre la collectivité et l’individualité ne sera pas longtemps indécise. Avant cent an«, dans tout pays catholique, les couvents seront Jes seigneurs temporels du territoire; la terre leur appartiendra.
Sous l’ancien régime, tous les souverains, même les plus dévoués à l'Kglisc, comme Philippe II et Marie-Thcrèse, n'ont cessé d’édicter lois sur lois pour arrêter les envahissements de la mainmorte. Les lois modernes interdisent aux corporations religieuses d’exister comme personne civile et de posséder, et néanmoins elles se multiplient à vue d’œil en France, en Belgique, en Hollande, en Prusse, en Angleterre, partout où des ré-
EFFETS ÉCONOMIQUES DU Mil) RUSSE. 29
volutions violentes ne les chassent pas comme en Espagne, en llali'' et en Portugal. Leurs richesses et leur puissance s’accroissem au point que les gouvernements les plus solidement assis croient devoir recourir à des mesures exceptionnelles pour y mettre un terme. En Belgique, elles seront bientôt assez fortes pour braver toute opposition et pour dicter leurs volontés aux législateurs et au souverain. Avec une législation comme celle des États-Unis ou de la Néerlande en matière de fondations et de personnification civile, les communautés religieuses Uniraient par accaparer le sol tout entier.
L’exemple des couvents peut nous aider à. comprendre l’existence des communautés de village. Sans doute l’homme poursuit toujours son intérêt individuel : il cherche le bonheur et fuit la peine, et mieux la responsabilité sera organisée, plus il sera poussé à bien faire et à travailler; mais, la foi lui ouvrant dans une autre vie des perspectives de félicité éternelle, il se peut que. pour la mériter, il travaille ici-bas par obéissance et par dévouement, comme dans certains monastères.
La coutume, la tradition, exercent aussi, aux époques primitives, une influence que l’homme moderne peut à peine comprendre. C’est sous l’influence de ces mobiles que les travaux agricoles s'accomplissent dans les communautés de village. D'ailleurs, même avec le partage périodique des terres, celui qui cultive a toujours intérêt h le bien faire, puisque seul il jouit de la récolte bonne ou mauvaise. Cette pratique, tout étrange qu'elle paraisse, n’empêche donc point de donner au sol une bonne fumure et des façons suffisantes. Le tenant at will irlandais et même le fermier qui n’obtient sa ferme que pour trois ou six ans. terme malheureusement assez fréquent, ont encore moins de garanties pour l'avenir que le paysan russe, à qui de temps en temps le mir n 'enlève les champs qu’il exploite que pour lui en rendre an moins l'équivalent.
Si la terre en Russie est mal cultivée par les paysans, c’est parce que ceux-ci, naguère courbés sous le joug du servage, manquent d'instruction, d’initiative et île vigueur. Pour se convaincre que ce n'est pas le système de jouissance temporaire qui est la cause de l’état arriéré de l'économie rurale, il suffit de visiter les terres arables des allmends, en Suisse et dans le pays de Bade. Elles sont aussi reparlagécs de temps en temps entre les
usagers, et pourtant elles sont parfaitement mises en valeur. D'autre part, en Russie, les biens particuliers des nobles ne sont pas mieux cultivés que les terres de la commune.
Ce que le partage périodique empêche en certaine mesure, ce sont les ameliorations permanentes et coûteuses, que le possesseur temporaire n'exécutera pas, puisqu'un autre en recueillerait les avantages. C'est sous ce rapport que la communauté de village est évidemment inférieure à la propriété individuelle. Seul le propriétaire héréditaire s'imposera les sacrifices nécessaires pour améliorer définitivement une terre ingrate et pour y fixer le capital qu'exige la culture pcrfçctionnée et intensive. Dans toute l'Kurope occidentale, on peut admirer les prodiges accomplis par la propriété privée, tandis qu'en Russie l’agriculture en est restée aux procédés d'il y a deux mille ans.
Toutefois rien n'empêcherait la commune elle-même d'exécuter de grands travaux permanents pour les irrigations, les drainages, les chemins, comme le font les admini-trations communales des villes et celles des allmendse n Suisse. Par l'emploi des ressources collectives et d'un travail d'ensemble, on obtient des résultats bien plus complets que par les efforts isolés, intermittents, insuffisants des individus. Si rien ne se fait en Russie, c'est faute de lumières, non par suite d'un vice irrémédiable du régime agraire.
Les conséquences de la communauté et du partage périodique ne sont point du tout les mêmes dans les deux grandes régions agricoles de la Russie.
Dans la 7.one de la terre noire, le sol donne d'abondantes récoltes sans engrais et même sans travail. Tant qu’on se contente de proiluire des céréales, il n’est pas nécessaire de fixer dans la terre un grand capital; il suffit de labourer et de faire la moisson. Le partage n'est donc pas un obstacle à des travaux d'amélioration que le cultivateur n'aurait faits en aucun cas. Les terres d’atluvion du Banal en Hongrie et celles de la Moldavie, quoique soumises b. la propriété privée, ne sont pas mieux cultivées que la terre noire de Russie sous le régime de la communauté.
Dans les terres légères du nord et du centre, qui exigeraient d'abondantes fumures et des travaux d'amélioration perma-