‹ De la propriété et de ses formes primitivesChapitre 106 sur 131 · Staatsh tus hall der Ath., I, p · texte numérisé non relu

Staatsh tus hall der Ath., I, p

Tant que la propriété foncière avait consrrvé ce caractère collectif, l'égalité résultait du partage périodique, comme nous le voyons encore aujourd’hui en Russie. C’était là l’âge d'or dont les anciens avaient conservé le souvenir et qui était resté leur idéal. Même plus tard, quand les familles vivaient chacune sur un patrimoine commun, indivisible et inaliénable, comme en Judée ou dans la Grèce et l'Italie anciennes, au temps où la gens, le fêvo; conservait son caractère primitif, l'inégalité était limitée. Mais à Rome, lorsque se développa la propriété quirilaire, c’est-à-dire personnelle, exclusive et susceptible d'un agrandissement indéfini, on ne prit aucune des précautions imaginées par les Grecs pour en borner l’extension ; et, au contraire, la conquête de territoires nouveaux lui offrit sans cesse de plus vastes domaines où elle put s'étendre. Ainsi grandit l’inégalité qui perdit la République d'abord, tout le monde romain ensuite. Nous résumons rapidement les tentatives faites pour en arrêter les progrès.

Les auteurs dont l’autorité est la plus grande pensent que primitivement, dans le Latium la terre était la propriété collective du clan. A l'époque où commence l'histoire de Rome nous trouvons, il est vrai, des terres appartenant en propre aux citoyens, agri pi ivali, mais des étendues considérables de terrain appartenaient au peuple collectivement, ager populis, ager publicus, et, ainsi que nous l'avons vu dans un précédent chapitre, la propriété privée était peu considérable. Elle ne comprenait que l'espace nécessaire pour y élublir la maison, la cour et le jardin, c’est-à-dire don \ jugera. C'était Y heredium, la terre qui se transmettait héréditairement, tandis que le reste du territoire était propriété collective, ager publiais. L’ heredium , comme le lot attribué aux Spartiates, était considéré comme inaliénable, parce que c’était le siège nécessaire de la famille, et jusqu'aux derniers temps de la république, c'était une honte de le vendre

L'herediwn était insuffisant pour faire vivre une famille1; il fallait donc se procurer le surplus des subsistances en cultivant

I. Schwegler, Mmische Uesc/i. Tubingen, 1856, II, p. 414, et Morilz Voigt, Die llinu jugera, Hhein. Muséum fur Philologie , 1868.

?. Les Htmi juge n. qui font mi demi-hectare, ne pouvaient guère donner, d’après M. Moniinseu, que 800 kilos Je froment et que 400 annuellement, puisqu'ils devaient se reposer une année sur deux.

des portions de 1 ’ager publiais en mettant sur le pâturage commun le bétail qui était la richesse principale à l’origine. Ce régime agraire est tout à fait semblable à celui de la Russie actuelle et de la Germanie primitive, où le domaine héréditaire semble avoir eu une étendue à peu près semblable à celle de Yheredium romain. Seulement on ne voit pas à Rome que le domaine collectif soit soumis à un partage périodique, comme chez les Germains et les Slaves. Cette coutume, qui jadis a existé dans l’Ilalie primitive comme partout, n’a pas laissé de traces dans l'histoire.

L'ager publiais est soumis à la libre prise de possession comme à Java et en Russie, avant que le partage s'introduise pour établir l'égalité. Tout membre du populus, c’est-à-dire tout patricien, pouvait occuper telle partie vacante qu’il trouvait à sa convenance, à la seule condition de se conformer aux prescriptions réglant ce mode d’occupation ’. Celle-ci ne donnait pas la propriété, mais une possession en théorie toujours révocable et qui, quelque longue qu’elle fût, ne pouvait jamais se transformer en propriété pleine ex jure quiritium. Mais, en fait, les praticiens conservaient la jouissance des terres qu'ils mettaient en voleur, puisqu'il n’y avait pas d’époque fixe où elles devaient faire retour à la communauté.

Les terres occupées ainsi par les praticiens devinrent si étendues qu’ils en abandonnaient une partie aux clients, en précaire, precario, c’est-à-dire à la prière de ceux-ci et moyennant partage des fruits. Plus tard, quand les guerres heureuses eurent accru le nombre des esclaves, ils tirent cultiver par ceux-ci les parts de Yager publicus qu’ils occupaient. Ils avaient aussi le droit de faire paître leurs troupeaux sur le pâturage public, pascua publiai, en payant au trésor une rétribution dont ils ne tardèrent pas à s’afTranchir. Les plébéiens, comme les hintersossen de la mark germanique, n'avaient pas le droit d’occuper le domaine public, mais de temps en temps on leur distribuait des terres, et leurs lots semblent avoir été ordinairement de sept jugera*. Les lots plébéiens étaient plus grands Vjue Yheredium

1. Voir pour les preuves l'excelleut livre de Mainz, Cours de droit romain, fl§ I i et 32.

2. Voy. M.iiuz. Cours de. droit lomain, p. âO. Varro, De re rustica, I, 2, 9. Tite-Livc, V, 2 1,30. Pliue, Met. nat., XVIII, 3, t. Columclla, De re rustica,], 3.

patricien, parce qu'il devait suffire à 1 entretien d’une famille, tandis que les bina jugera de l'hei edium ne comprenaient que la demeure et ses accessoires; la terre arable et le pàturageétaient pris sur \'ager publiais. Comme dans les temps primitifs le travail agricole est la seule source de la richesse, tout homme libre doit avoir un lot de terre, afin de pouvoir subsister. Aussi à défaut du partage périodique qui maintenait l'égalité dans la commune germaine et slave, fallut-il constamment h Rome recourir h des distributions de terres, que les plébéiens ne parvenaient pas à conserver.

D'après les traditions recueillies par les historiens, il y eut un partage de terres fait par Romulus. Il divisa le territoire enlre les Irois tribus. Chaque tribu se subdivisait en curie et la curie en centuries. La centurie, comme le hundred anglo-saxon, comprenait 100 guerriers ou chefs de famille et chacun d'eux avait un domaine privé de deux arpents. Avant les guerres puniques, dit Varron (de Lingua lalina, p. 55), chaque propriété consistait en deux arpents. C'élait, suivant la tradition, la quantité accordée à chaque citoyen par Romulus. Denys d'Halicarnasse ajoute que Romulus réserva une partie suffisante pour l'entretien du culte et qu'une autre partie resta domaine de l’Etat. Celle-ci était de beaucoup la plus grande. Numa, Tullusllostilius, Ancus Martius ont fait des partages de terres, virilim suivant Cicéron, c'est-à dire en parts égales par tète. Virilanus ager dicitur, dit Festus, gui virilim populo distribuilur. Servius Tullius ordonne à ceux qui se sont emparés des terres publiques, de les restituer, et il donne à ceux qui n’ont pas de terre sept jugera, « alin, dit-il dans le discours que Denys d'Halicarnassc lui prête, que les plébéiens, ne cultivant plus la terre d’autrui, mais lu leur, soient dés lors plus courageux à défendre la patrie. •*

Sous la République, des efforts incessants sont faits pour maintenir la terreaux mains des plébéiens. En 48G av. J.-C., Spurius Cassius propose de leur distribuer les terres conquises sur les Ilerniqucs; mais il paye de sa vie celte proposition, que Tite- Live appelle la première loi agraire : Tum primum lex agraria, proniulgata est. Il, 4'. Quelques années après le tribun Icilius obtint le partage des terres du mont Aventin, Lex fcilia de Aventino publicando. Pendant le siècle qui s’écoula de Spurius Cas-

I. Pour tes lois agraires, consultez ROmische Rechtgesc/iiclile von A. K. Rudorff, p. 3$. Forschungen auf dem OeOiele der Rùmischen Verfatsongt-

sius à Licinius Stolo (40i à 376 av. J.-C.), M. Antonin Macé compte 28 rogations tribuniticnnes pour obtenir des assignations de terres en faveur de la plèbe. Mais les patriciens les lirent échouer ou les rendirent vaines dans leurs résultats. Les guerres continuelles ruinèrent de plus en plus les petits propriétaires et en même temps elles favorisèrent l’accumulation des terres et des richesses, en augmentant l’étendue des terres enlevées aux vaincus, dont les patriciens s’emparèrent pour les faire valoir par les vaincus eux-mêmes, réduits en esclavage.

Les fameuses lois liciniennes avaient pour but de mettre un terme au progrès de l’inégalité, en arrêtant la diminution des hommes libres qui était déjà effrayante. La loi Licinia interdit de posséder plus de 500 jugera de terres publiques, ne guis plus guam quingenla jugera agri possiderel, dit Tite-Live, VI, 35. I.’hi'lorien grec Appien donne les autres clauses de la loi. Nul ne pourra faire paitre sur rager publiais [dus de 100 têtes de gros bétail et plus de 500 moutons sur ses propres terres. On sera tenu d'entretenir un certain nombre d’hommes libres. La partie des terres publiques enlevée à ceux qui posséderont plus de 500 jugera sera distribuée aux pauvres.

La République fut sauvée pour un temps, grâce à une meilleure distribution des terres, qui augmentait le nombre des propriétaires libres et des soldats. Les historiens s'accordent à vanter les bons efTels des lois liciniennes. « Le siècle qui suivit les lois liciniennes, dit M. Laboulaye, est celui où Rome semble inépuisable en soldats. Varron, Pline, Columelle se reportent sans cesse à ces beaux jours de la République comme au temps

geschichte von l)r Wichelm Ihne, p. 75. lime montre que si tes plébéiens étaient sans cesse endettés vis-à-vis des patriciens, ce n'était pas parce qu'ils leuravaieut emprunté de l'argent, mais parce qu’ils en obtenaient des terres, pour lesquelles ils devaient des prestations qu ils étaient souvent hors d'état de payer. — Riimisehe Alterthümer von Ludwig Lange, B., I, pp. 140, 5îl. — V. aussi le premier volume du Corpus iucriptionum latinarum : île agro / lubhco popuh romani de Mommsen. — Laboulaye, t>es lois agraires chez les Uomains. Revue de législation, t. Il, p. 385 et t. III, I, et surtout : Histoire de la propriété, du domain- publie ei ues lois agraires chez les Humains, par Antonin Macé. — Traité de la possession d'après les principes du droit romain, par Kr.-Ch. de Savigny, traduit par Jules Keviug. Urux., 1818. — Recherches sur le droit de propriété chez les Romains sous la république cl sous l’empire, par M. Giraud. — llisioire romaine de Kiebuhr, traduct. de Golbery. — W. Druuianu, Oie Arbeiter und Communiste n in Ijriechentand und Itom.

où l'Italie était vraiment puissante par la richesse de son sol, le nombre et l’aisance de ses habitants; la loi des 500 jugères est toujours citée par eux avec honneur, car, la première, elle avait reconnu le mal et essayé le remède, en retardant la création de ces grands domaines, de ces latifundia qui dépeuplèrent l'Italie et après l'Italie, l'empire tout entier. » (Des lois agraires chez les Domains, n° 35.) Malheureusement, après la conquête de la Macédoine, les clauses de la loi Licinia ne furent plus guère appliquées. En 338, après la défaite des Latins, leurs terres sont distribuées entre les plébéiens par lots de 7 jugera, après la défaite de Pyrrhus on distribue aussi 7 jugera.

Peu de temps après la première guerre punique, le tribun C. Flaminius demanda la distribution des terres récemment conquises sur les Gaulois, pour soulager la misère de la plebe, qui était devenue excessive. Les petits propriétaires avaient disparu et leurs biens allaient grossir les latifundia, et à la campagne, on n’employait plus d’hommes libres pour cultiver la terre. Par suite des guerres étrangères, les esclaves se vendaient à vil prix, et les hommes libres ne pouvaient leur faire concurrence; ceux-ci vivaient oisifs îles distributions de blé; ils vendaient leur suffrage ou leur témoignage. Le pâturage remplaçait le labourage ' et on faisait venir de Sicile et d'Afrique du blé qui représentait les tributs de ces provinces.

Tiberius Gracchus reproduisit à peu près la loi Licinia ’. Le père de famille pouvait conserver, et cette fois en pleine propriété, 500 jugera de terres publiques, et en outre 250 pour chaque enfant. Quant aux terres qu’il devait restituer, il recevait une indemnité représentant les améliorations qu’il y avait exécutées. Les terres reprises par l’Etal devaient être distribuées entre les citoyens les moins ai-és, à qui il était désormais interdit de vendre leur part. La loi fut votée, mais en grande

1. Varro, II, 10. Cœcilius Claudine, qui pendant les guerres civiles, subit île granités pertes, laissa néanmoins A sa mort Ï.G00 paires île bœufs et 257,000 tètes d'autre bétail Pline, XXXIII, 47).

2. Qui lie se rappelle la magnifique harangue que lui attribue Plutarque. Après avoir dit que l'on peut voyager plusieurs jours en Italie sans rencontrer un bouline libre, il s'écrie : « Les bêtes sauvages ont leurs repaires et leurs tanières où elles peuvent se retirer, et ceux qui combattent et versent leur sang pour la défense de l'Italie n'y ont A eux que la lumière du soleil et l'air qu’ils respireut; sans maison, sans demeure flxc, ils erreut île tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants. *

partie éludée dans l’exécution. Caïus la fit renouveler sans plus de résultat. 11 était presque impossible A l'État de rentrer en possession des terres usurpées depuis si longtemps, et confondues avec les propriétés privées. On n’aurait pu y parvenir qu’en déployant une extrême énergie et en disposant d’un appui sôr. On sait avec quelle habileté, employant tour à tour la ruse et la violence, les patriciens parvinrent à se débarrasser des Gracques, les plus grands citoyens et les esprits politiques les plus clairvoyants que Rome ait produits.

Mais, pour sauver Rome, une loi agraire ne suffisait pas. Il aurait fallu une série de mesures et une politique constante, ayant pour but de lutter contre la grande propriété et de reconstituer la petite. Malheureusement, les conquêtes mettant constamment à la disposition des riches des terres et des esclaves pour les cultiver, il était impossible d'arrêter l'accroissement des latifundia.

Après la mort des Gracques, les patriciens firent adopter successivement, entre les années 121 et 100, trois lois agraire»qu’Appien nous fait connaître. Toutes trois avaient pour but et eurent pour résultat de favoriser l’accroissement des grandes propriétés. première, contrairement aux lois des Gracques, permit ii chacun de vendre la portion des terres publiques qu’il avait reçue. Il s’ensuivit que les pauvres vendirent les lots dont souvent ils ne savaient que faire, et les riches s’emparèrent peu à peu de tout Yager publicus. La seconde loi interdisait tout nouveau partage du domaine public : il devait rester aux mains des possesseurs actuels, moyennant une redevance dont le produit serait distribué entre les citoyens; on donnait donc A ceux-ci, au lieu de terres qui les auraient forcés à travailler, une aumône en argent qui les portait à rester oisifs et à vivre aux dépens du trésor public. Enfin, la troisième loi supprime même la redevance; de sorte qu’il ne restait des lois des Gracques, qu’une seule clause entièrement favorable à l’aristocratie, telle qui transformait en propriété la possession du domaine public. Indépendamment des lois agraires, on tenta de refaire des propriétaires en établissant des citoyens et des soldats sur les terres conquises. En 4 22 av. J.-C., quand une colonie fut fondée à Labici dans le Latium, on y envoya 1,500 chefs de famille plébéiens, clchacun obtint les binajugeva (Liv. IV, 47,5); 89ans

plus tard, 300 colons envoyés à Terracina reçoivent des lots semblables (Liv. VIII, 21, H) et la maxime est proclamée qu'il faut attribuer sur les terres conquises, les deux jugera k chaque plébéien*. En 385, 2,000 colons établis à Latricum, dans le Latium, obtiennent 2 1/2 jugera (Liv. VI, 16, 6); en 392, 3,000 colons dans le pays des Volsques reçoivent 3 7/10 jugera (Liv. V, 24, 4) et après la conquête de Veii, qui doubla le territoire de Rome, le sénat attribua à chaque colon 7 jugera (Liv. V, 30, 8). Pline raconte que le consul Manius Curius, après avoir vaincu les Samnites, accusait quiconque n’était pas content de 7 jugera d etre un citoyen dangereux perniciosum intelligi civem cui sep/em jugera non essent salis (H ut. nat. XVI U, 4). En 200, après le retour de Scipion vainqueur de Carthage on donne des terres à ses soldats.

Le tribun Apuleius Saturninus, en l'année 100, lit passer une loi qui donnait, aux citoyens romains, les terres de la Gaule Cisalpine, reconquises sur les Cimbres, Il promit aussi cenl/ugera de terre en Afrique, aux vétérans de Marins. Mais cette loi semble n’avoir reçu aucune exécution. Marius se contenta de donner quatorze jugera à ses soldats en disant: « A Dieu ne « plaise qu’il y ait un seul Romain qui trouve trop petite une « portion de terre qui suffit k sa nourriture. »

En l’an 65, le tribun Servilius Rullus proposa une nouvelle loi agraire, que M. Antonin Macé 8 trouve très juste et très bien conçue.

Rullus voulait reconstituer le domaine public en Italie, sans confiscation. A cet e (Tel, il proposait de vendre les terres enlevées aux vaincus, en Asie, en Afrique et en Grèce, et avec le produit d’acheter, en Italie, des terres pour les distribuer aux citoyens. Cicéron attaqua ce projet dans des discours qui nous sont parvenus et qui sont des chefs-d'œuvre d’éloquence: la rogalion ou loi fut retirée par Rullus. Trois ans après, Cicéron soutient la loi agraire proposée par Flavius; elle avait pour but

I. Liv. VI, 36, U. Auderentne postutare pitres ut cum bina jugera agri ptebi dividerentur, ipsis plus guingentu jugera habere licere ut singuli prope trecentorum cirium pnssiderent agios, plebeio nontini vix ad tectum neccssurium aut locum seputlurœ suus paterel ager. — Sicul. Flacc., édit. Lacbm., p. 151 : Antiqui agrum ex hoste captum viclori populo per bina juger i partiti sun>.

V. Ilist. des lois agraires. V. aussi Zeyss, der Vmbriebe des, P. Servilius Rullus ot Druui.inn, Oesch. Roms., III, ,i. HS, V, 431. L’auteur montre que le véritable auteur de la loi est César.

d’acheter des terres, afin d’y établir des colonies, mais elle ne fut pas adoptée.

Cé-ar reprit les idées des Gracques et de Iliillus. Comme le dit Dion Cassius, il voulait relever l’agriculture, repeupler les solitudes que les latifundia avaient faites en Italie, retirer de Rome les prolétaires oisifs et affamés, en leur donnant des terres à cultiver, et arrêter la dépopulation, en reconstituant de nouvelles familles de paysans propriétaires. A cet effet, il fit passer une loi qui partageait entre tous les citoyens pauvres, ayant plus de trois enfants, le domaine public, surtout celui de la Campanie, affermé jusque-là.

On devait suppléer à l’insuffisance du domaine public, par l’achat de propriétés particulières, avec l’argent que Pompée avait retiré de ses conquêtes. D’après Suétone, celte loi fut mise il exécution, et 20,000 pères de famille reçurent des terres. Plus lard, il donna encore des terres à 80,000 colons. Vers la fin de la République, Sylla, César, Antoine, Octave, pour récompenser les soldats qui leur donnaient le pouvoir, leur distribuèrent les richesses et les terres des vaincus, mais ces lois agraires n’ont plus un caractère économique. Elles eurent néanmoins pour efTet de repeupler les villes ruinées par les guerres civiles, et d’amener la fondation de colonies nouvelles. Les empereurs s'efforcèrent aussi de multiplier le nombre des propriétaires. Auguste envoya des colons dans toutes les provinces et fonda 28 colonies en Italie. En une seule année, 30 avant Jésus-Christ, 120, 000 vétérans obtinrent des terres. Néron luimême suivit la même politique.

D'après M. Macé, les lois agraires, c’est-à-dire la distribution de terres publiques aux citoyens, eurent les meilleurs résultats chaque fois qu’elles furent sérieusement mises à exécution et l'aristocratie, en s’y opposant, a causé sa propre ruine et celle de l'empire.

Pline l’a dit dans un mot d’une admirable sagacité : latifundia perdidere ftaliam juin vero et provincial ( Hist. nat. XV'ltl, 7}. L'Italie, livrée aux esclaves, ne fut plus soumise à la charrue. Quelques villas somptueuses, et d'immenses pâturages, remplacèrent ces cultures variées, qui, exécutées par le» petits propriétaires latins, samnites, étrusques, campanicns, avaient entretenu tant de cités florissantes.

E. UE I. WF.I.EVK. 20

Pour faire vivre la populace de Home et soutenir le faste des grands, il fallut piller les pays conquis. Préteurs, proconsuls, fermiers publics, s’abattirent sur les provinces comme des oiseaux de proie, et les ruinèrent pour entretenir l'oisiveté de Home. Les citoyens libres disparurent. Le monde romain, littéralement dévoré par son aristocratie d'argent, devint le jouet de ses armées recrutées d’étrangers et de barbares. Ce furent des pronunciamentos de soldats qui décidèrent du sort de l'Empire. Quand arrivèrent les Germains, les campagnes et les villes avaient perdu une grande partie de leurs habitants.

Depuis le commencement de la République, la concentration de la propriété avait été en augmentant et vers la lin, elle s'accéléra rapidement. Cicéron n’était pas un des citoyens les plus opulents, et cependant il possédait de nombreuses villas, dont une seule avait coûté 330,01)0 sesterces (730,000 fr.).

Quand le tribun L. Marcius Pliilippus lit passer sa loi agraire, il aflirma qu'on ne trouvait plus dans l'Étal 2,000 citoyens qui eussent une propriété: non esse in cwitate duo millia fiominum qui rem haberent (Cic., Lie offic. Il, 22). Le triumvir Crassus, outre beaucoup de maisonsà Home, possédait des terres évaluées 200 millions de sesterces et sa femme Ceeilia Metclia est enterrée sur la via Appia, dans ce fastueux tombeau qui a pu servir de place forte au moyen âge. Lors du premier recensement, sous Auguste, on trouva qu'un citoyen romain Claudius Isidorus possédait 4,1 10 esclaves, 60 millions de sesterces, 360,000 jugera et 237,000 moutons (Pline, llisl. nat. XXXIII, 9).

I>a moitié de l’Afrique romaine appartenait à six proprietaires, quand Néron les lit égorger. Pline nous dit que, dans d'autres provinces, tout l’amer publiais était possédé par quelques familles et Dion Cassius (LVI.29, nous apprend que toute la Chersonèse de Thrace appartenait à Agrippa. Un aqueduc ayant six milles romains de longueur ne traversait que onze domaines, appartenant à neuf propriétaire» ! « Eli quoi 1 dit Sénèque (let- « tre 49), une terre qui a contenu tout un peuple est trop « étroite pour un seul propriétaire! Jusqu'où pousserez-vous « votre charrue, vous qui ne savez pas restreindre votre exploi- « tation dans les limites d’une province? Des rivières coulent « pour un seul individu, et des plaines immenses, jadis limites « de puissants royaumes, vous appartiennent depuis leur source

« jusqu’à leur embouchure. » Dans le Satiricon de Pétrone écrit sons Néron, on trouve un passage qui donne l’idée de l’étendue d'un latifundium : « Le 7 avant les calendes d’août, dans la « terre de Cumes, qui appartient à Trimalchion, il est né trente « garçons et quarante filles. On a enlevé de l’aire et enfermé dans « la grange 500,000 boisseaux de blé. On a réuni dans les étables « 500 bœufs de labour. Le même jour on a fait rentrer en caisse « 10 millions de sesterces qu’on n'avait pu placer. » Appien a parfaitement décrit [Rell. civ., I, 7) comment les latifundia se sont créés. « A mesure que les Romains subjuguaient une partie de « l’Italie, ils prenaient une part du sol de cette terre conquise : « la partie cultivée était assignée ou affermée aux colons; « quant à la partie inculte, souvent fort considérable, on l’aban- « donnait, sans la diviser, à ceux qui voulaient la cultiver, « moyennant la redevance annuelle du dixiéme des grains et du « cinquième des fruits. On voulait multiplier cette race italienne, u patiente et courageuse, pour augmenter le nombre des sol- « dats citoyens; mais le contraire de ce qu’on avait prévu « arriva; car les riches, maîtres de la plus grande partie de ces « terres non limitées, enhardis parla durée de leur possession, « achetèrent de gré ou prirent de force l'héritage de leurs pau- « vres voisins, et transformèrent leurs champs en d'immen3es « domaines. Ils employèrent des esclaves comme laboureurs et « comme bergers. Le service militaire arrachait les hommes li- « bres à l’agriculture; les esclaves, qui en étaient exempts, les « remplaçaient et rendaient ces possessions fructueuses. Les « riches devinrent donc démesurément opulents, et le nom- « bre des esclaves s’accrut rapidement ; mais la race italienne « s'appauvrit et disparut, dévorée par les impôts, la misère et « la guerre. L’homme libre devait se perdre dans l’oisiveté ; car « le sol, cultivé par des esclaves, était tout entier aux mains des « riches, qui ne voulaient pas de lui. »

Ainsi donc, en résumé, nous voyons à l'origine les communautés de village entretenir en Italie une population nombreuse d’usagers, agriculteurs et guerriers, jouissant d'institutions démocratiques et libres. A Rome se constitue le droit absolu de propriété individuelle, le dominium quirituire, et une puissante aristocratie foncière se forme sur cette base. Llle envahit peu à peu l'ayer publicus , le domaine commun qui représentait en-

oore l’ancienne « marche » collective. Les conquêtes continuelles, en lui fournissant toujours des terres nouvelles à accaparer, et des esclaves pour les faire valoir, accrurent de plus en plus sa richesse et sa puissance. C’est en vain que, par des lois agraires, on essaya de reconstituer l'ancienne classe des petits cultivateurs libres. A côté des grandes terres à esclaves, il n’y avait point de place pour eux; exactement comme dans les anciens états du sud de l'Union américaine, la petite propriété libre ne pouvait subsister R côté des grandes plantations cultivées par des nègres. Les plébéiens conquirent des droits politiques ; mais comme ils ne parvinrent pas à s’en faire un moyen d’arriver à la propriété, ils ne tirèrent bientôt du droit de suffrage d'autre profit que celui de le vendre. La concentration de la propriété en quelques mains, en multipliant le nombre des esclaves, tarit la source naturelle de la richesse, le travail libre et responsable, et en détruisant celte forte race de cultivateurs propriétaires, à la fois excellents soldats et bons citoyens, qui avait donné à Home l’empire du monde, elle détruisit le fondement des institutions républicaines. Latifundia perdidere lia • liam, la décadence irrémédiable de l'empire romain justifie ce mol, qui retentit à travers les siècles comme un avertissement pour les sociétés modernes '. La révolution française et les récentes législations du continent, se sont inspirées de l'esprit qui a ilicté les lois liciniennes et celles des Gracques: ils ont voulu créer un peuple de propriétaires; tel avait été l’elTel des communautés primitives. Aujourd’hui, en présence du mouvement démocratique qui nous entraîne et des tendances égalitaires qui agitent les, classes laborieuses, le seul moyen de prévenir des catastrophes et de sauver la liberté, c'est de chercher une organisation qui fasse arriver à la propriété rurale ou industrielle tous les citoyens propres au travail.

I. Voici comment l'éminent économiste allemand, Bruno Hitdebcand, résume une instructive étude sur la répartition de la propriété foncière dans l'antiquité. « (.'histoire agraire de l'antiquité nous montre que tous les législateurs anciens se sont efforcés d'assurer à chacun un certain héritage et de faire participer toutes les familles aux avantages de la propriété foncière, mais que partout les propriétaires, trop indépendants île l'État, sont parvenus à centraliser et à monopoliser la possession du sol et que c’est ainsi que le inonde antique a péri. ■■ Verlhtilung des Grnndeigenlhuim iin Attertlium. Jahrbileher fdr national (JEkon., t SG • Ail, p. I-Ï5, 139, 15

Page 1