De Bello Oallico, III, I?; VI, II, la, le, 31; VU
la commune ne concède pas de droits aux simples habitantb, on trouve aussi les Heimatlosen, c’est-à-dire les gens sans patrie. En Russie, la même classe existe. Comme la communa.iié est responsable des violences et des crimes de ses membres, elle a intérêt à expulser de son sein ceux qui se rendent coupables de ces méfaits. Le Livre de Aicill, un des Brehon Tracts, indique même la marche à suivre pour procéder à cette expulsion. Ces « rejetés », ces out-laws se trouvaient sans ressources, car ils n’avaient plus de terres à cultiver, et la culture était presque le seul moyen régulier de subsistance. Le chef d’un autre clan avait intérêt à leur concéder un terrain sur le communal, moyennant certaines prestations. Il augmentait ainsi ses revenus et sa puissance. Les fuidhirs, n'ayant aucun droit propre, étaient complètement dans sa dépendance. Pendant les siècles de troubles et de désordres que traversa l’Irlande au moyen âge, le nombre des fuidhirs dut augmenter sans cesse. Ils envahirent peu à peu le territoire disponible des hommes libres de la tribu, qui furent ainsi appauvris, parce qu’ils ne pouvaient plus entretenir autant de bétail. D'une part donc, le chef devenait plus puissant, et de l’autre, ses anciens égaux descendaient relativement dans l’échelle sociale. L’inégalité se marquait sans cesse davantage ; le seigneur féodal s'élevait au-dessus de la classe des cultivateurs, et ceux-ci tombaient dans sa dépendance. Comme le seigneur avait constamment les armes à la main pour la guerre, la chasse et les exercices guerriers, tandis que les paysans en abandonnaient l’usage, il acquérait sur eux celte autorité irrésistible que donne la force, et ainsi il devenait leur mailre, et eux ses vassaux.
Il y avait deux classes de fuidhirs , les saer et les daers fuidhirs. Les uns cultivaient les terres vagues que le seigneur leur concédait et lui payaient une rente en nature qu'il déterminait à son gré ; ils semblent avoir été aussi organisés en communautés de famille, suivant le type généralement en vigueur. Les autres se trouvaient dans un état de domesticité servile ou d'esclavage ; ils faisaient le service du manoir, cultivaient le domaine seigneurial et gardaient les troupeaux. Les écrivains anglais du xvi* et du xvii* siècle, comme Edmund Spenser et sir John Davis, font de la condition misérable des fermiers pressurés par les land-lords un tableau qui rappelle exactement la
situation et les griefs des petits lenanciers al will de l’Irlande actuelle. Sir H. Maine pense que c’est aux fuidhirs qu’il faut remonter pour trouver l'origine des déplorables relations entre propriétaires et fermiers, auxquelles M. Gladstone s’est efforcé de porter remède par une législation spéciale.
On voit comment l'inégalité s’est introduite presque partout. Cependant, de même que dans certains cantons isolés la communauté des terres arables avec partage périodique se maintint jusqu'à nos jours, dans d’autres districts l'organisation libre de la mark put échapper à la féodalisation. 11 en fut ainsi par exemple dans les provinces néerlandaises de la Frise et de la Drenthe, dans le pays des Ditmarschen, dans le district de Delbrück, dans les cantons forestiers en Suisse, c'est-à-dire dans des régions où se conserva le régime pastoral qui, n’exigeant pas de bras pour cultiver la terre, ne rendait pas nécessaire l’introduction de la corvée, comme cela eut lieu dans les pays de terres labourées. Le pays des Ditmarschen, situé en Holstein, fut peuplé par des groupes de familles venues de la Frise et de la Saxe. Ils constituèrent quatre» marches», gouvernées chacune par 12 conseillers élus par les habitants. Ces quatre marches étaient unies par un lien fédéral. Les affaires de la fédération étaient gérées par un conseil composé de 48 « conseillers des marches ». Charlemagne avait constitué le pays en un gau ou district appelé communitas terræ Thelmarsiœ ; il était nominalement soumis k l’autorité de levèque de Brème, mais le bailli de l’évêché n’exerçait aucun pouvoir réel. Les 48 conseillers gouvernaient le pays, qui constituait une république indépendante. « Les Ditmarschen, dit une chronique du xiv* siècle, vivent sans seigneur et sans chef, et ils font ce qu’ils veulent » Niebulir, qui était de ce pays, aimait k parler de ces antiques libertés. Entre la Drenthe et l’Ems, le pays de Westerwold avait conservé aussi une indépendance
I. « I)c Ditmarschen levon sunder hcren und hovedt, unde doen svadt M willen. » En France également, notamment dans te Dauphiné et la Franche- Comté, il existait des communautés de paysans qui avaient conservé leur» franchises allodiales et leur complète indépendance. M. Bonneinère eu cite un exemple curieux dans son Histoire des paysans. Les habitants d'un petit district de l'Artois, nommé l’Alleu, refusèrent en ITOG de payer la contri Inition qui leur était imposée, et ils voulurent se rendre à Versailles pour montrer à Louis XIV les titres de leurs franchises et de leur immunité.
complète. II avait son sceau, signe d’autonomie; il nommait ses conseillers et son juge. Ce n’est qu’en 1316 qu'il commença h reconnaître la suzeraineté de l'évêque de Munster, en lui donnant chaque année un chapon fumé par maison.
Les cantons forestiers de la Suisse offrent un exemple encore plus curieux, parce qu'ils ont conservé la primitive organisation de la mark jusqu'à nos jours Comme nous l'avons vu, la vallée de Schwilz formait une marche unique, où se constituèrent successivement différentes communautés de village. Chaque habitant possédait en propre sa maison et un terrain adjacent ; le reste du territoire était propriété collective. Les Habsbourg étaient les suzerains du pays, mais ils traitaient les habitants « comme des hommes libres. » Quand le pays se peupla, il se divisa en quatre districts, dont chacun choisissait son Amman, se gouvernait librement et avait droit de justice. Néanmoins toute la vallée continua de former une communauté qui possédait toutes les terres indivises, les allmenden, et qui avait son assemblée générale, la Landesgemrinde. Celle assemblée surveillait l'usage des bois et des pâturages communs, déterminait combien chacun pouvait y envoyer de tètes de bétail, et faisait tous les règlements nécessaires. Nul ne pouvait vendre sa maison ou sa terre à un étranger. Uri elUnterwalden étaient aussi des marches libres. L’empire d’abord, ensuite les comtes de Habsbourg exerçaient, il est vrai, un droit de suzeraineté sur ces petites sociétés libres ; mais, quand ils voulurent étendre ce droit et en faire sortir une souveraineté effective, les cantons se soulevèrent et conquirent leur complète indépendance. Ils échappèrent ainsi â la tyrannie de la féodalité et au pouvoir royal, et purent conserver jusqu’à nos jours les libertés primitives de la mark.
Pour nous représenter l’organisation sociale de ces démocraties rurales, qui ont existé à l'origine dans toute l’Europe et chez toutes les races, il suffit de nous transporter dans un des cantons forestiers de la Suisse ou dans le val d'Andorre, où l'on retrouve, au milieu des Pyrénées, des institutions tout à fait semblables à celles du pays des Ditinarschen ou de Delbrück. Le temps a respecté l’antique organisation ; seulement la propriété des terres arables a cessé d’être collective ; celle des pâturages et des bois l’est restée. Ailleurs, comme en Russie, si la communauté agraire s'est maintenue, la liberté a péri, parce
que les souverains ont créé de toutes pièces une aristocratie privilégiée. En Angleterre, au contraire, la propriété foncière s'est accumulée en un petit nombre de mains, et le travailleur rural en a été privé, mais le gouvernement direct au sein du vestry et du lownshi/i et les institutions libres se sont maintenus.
Les pays de la Péninsule des Balkans (V. mon livre portant ce titre) sont la région de l'Europe qui a le mieux conservé la physionomie des sociétés primitives, parce que la domination turque a été assez lourde pour empêcher une aristocratie de naitre, sans cire assez dure pour anéantir les libertés locales. Si le développement des peuples européens s'était fait normalement, il aurait été semblable à celui des cantons suisses. Le gouvernement direct, l'autonomie locale, se seraient maintenus au sein des petites démocraties rurales indépendantes, et celles-ci se seraient unies par un lien fédératif, de façon à constituer, sur la base de l’identité de la langue et des origines ethnographiques, de« nations organisées, comme le sont aujourd’hui les Etats-Unis. La féodalité, les aristocraties privilégiées, le despotisme monarchique, la centralisation administrative inaugurée au xv' et au xvi“ siècle, ont été autant d'éléments perturbateurs. Maintenant, l'organisation à laquelle tendent et aspirent les sociétés européennes est manifestement celle du townshi p américain et de la commune suisse, qui n'est autre que celle du pays des Ditmnrschen et du val d'Andorre, c’est-à-dire celle qu’établissent spontanément les populations libres au début de la civilisation, et qu'on pourrait ainsi appeler naturelle. La fédération des communes autonomes et propriétaires, voilà ce que doit être l'Etat, et la fédération des Etats doit former un jour l’organisation de la société humaine universelle.