CHAPITRE XXVIII
L’hisloire de la propriété en Angleterre rappelle complètement celle de la propriété à ftomc. Des deux côtés c’est le même envahissement des petites occupations par les latifundia patriciens.
C’est en Angleterre que le progrès de l'inégalité et la féodalisation de la terre se sont produits de la façon la plus régulière et la plus complète. 11 n’y a point à douter que primitivement la Grande-Bretagne n’ait été occupée par des communautés agraires semblables A celles de la Germanie1. César nous apprend que les Bretons vivaient de viande et de laitage ; donc le régime pastoral prédominait, ainsi que le pâturage commun, qui en est la condition ordinaire. Comme on l’a vu plus haut, des traces nombreuses de la communauté archaïque subsistent encore*; mais, dès le temps de la période anglo-saxonne où les
I. Lp plus savant historien «le la Constitution anglaise, Stuhbs, reconnaît que les communautés de village en Angleterre avaient exactement les caractères de la tnarke germanique primitive ( Con.il . llisl. of Engl., I, p. 43-51) et l'auteur d'un livre spécial sur les communaux anglais, Ihghts nf commom, M. J. Williams, adopte l'opinion de Stubbs. (V. cbap. XIV et XVI.)
ï. Voici encore quelques exemples de propriété collective avec répartition périodique que j'omprimte nu livre récemment paru de M. fi. L. domine, The village comnwnibj (IS'JO . Dans tous les districts «les llighlands Argvle, Inverties», Perth, Aberdeen, les enquêtes agricoles nous apprennent que le régime agraire du Run-riq était en vigueur, mais sur des terres louées. Comme le fait remarquer M. Gomme un ai t de lüàâ mit fin au Run-rig eu propriété et ne le laissa subsister qu'eu cas de localiou des terres. A Inverness voici comment se faisait le partage {Reports of the [lourd of Agriculture, p. 334). La terre est labourée en commun, puis la part de chacun est déterminée au moyen de branches d'arbre, après que les semailles sont faites, et nul ne conserve deux ans de suite les mêmes lots. Sur les prairies, dans
chartes les plus anciennes nous permettent de remonter, l'organisation sociale est déjà profondément modifiée. L'inégalité et la distinction des classes se sont introduites. Le manoir s’esl constitué et a pris la place de la primitive association des cultivateurs égaux et libres. De bonne heure, quelques familles illustres avaient plus de serfs, plus de bétail et obtenaient une part plus grande dans la répartition. Les chefs de guerre, devenus rois héréditaires, arrivèrent peu à peu à s’attribuer le
les vallées et sur les pâturages des hauteurs, le bétail de tous paît eu commua. Même système en Islande, dans le district de Kilkeuny et de Sligo. Ici le tirage au sort se fait d une façon particulière. Chaque ayant droit prend une pierre bien reconnaissable qu'il enveloppe d’une boule d'argile; un enfant pose une boule sur chaque lot et chacun obtient le lot désigné par la pierre qu'il avait choisie. Le Stalislical Survery de Roscommon mentionne des coutumes semblables.
La communauté de village de Malmesbury (Gomme, loc. cil-, p. 192) offre un type entièrement semblable à celui des communes à allmeud de l'Allemagne méridionale. Les bourgeois seuls, de père en fils, ont droit à une part. Le domaine collectif comprend 516 acres; on le divise en six cenLs parcelles, dont chacune a un nom différent. Chaque co-usager (il y en avait 280 en 183.ri) obtient plusieurs lots équivalent à environ un acre. Vingt quatre assistants recevaient 2 acres; les aldermen et douze senior capit it burguesses se partageaient HO acres. Les bourgeois qui arrivent à l'âge d’obtenir une part doivent attendre qu'il y en ait une vacante, par suite d'un décès. L'aldermau obtient la jouissance d’un lot spécial qui s'appelle The Alderman's Kiehten, » la cuisine de l'aldermau ».
A Ncwton-upon-Ayr, en Ecosse, il existe uuo communauté de quarantehuit co-usagers, dont chacun a la jouissance de 4 acres de terre arable et de pâturage commun. Quand un bourgeois meurt sans héritiers en ligne directe, sou lot, appelé freedom, revient a la commune, qui en dispose en faveur du plus industrieux. Pour avoir droit à la jouissance, il faut résider daus le village ou y posséder une maison. Les usagers se réunissent, une fois par an, pour élire le comité administratif.
Une nouvelle répartition s'était faite tous les sept ans jusqu'en 1711, lorsqu’il fut décidé qu’on n’eu ferait plus pendant ciuquante-neuf ans. En 1828, la communauté statua que chacun conserverait sondât et le transmettrait de père eu fils. Comme le dit M Gomme, c'est l'exemple le plus curieux en Angleterre île la façon dont la propriété collective, à répartitions périodiques, s’est transformée, peu à peu, en propriété privée héréditaire.
Sir Johu Sinclair rapporte ( Slalisl . Are. <,f Scollan IV, 5l2) que dans le village de Crawford (Lauarkshire) vingt freedoms d'environ 5 acres formés de parcelles disséminées, étaient exploités par les bourgeois, appelés lairds (seigneurs), leurs femmes étaient qualifiées de ladies Cette communauté formait uue république gouvernée par un conseil nommé Rnley Court, qui se réunissait nue fois par semaine pour juger les litiges et régler les intérêts communs et notammen l'envoi du bétail sur le pâturage collectif. Ici encore on voit comment le Conseil communal sort de l’administration de la propriété collective du village. A Whitsome ou voit uor éminence, nommée Dirlie Knowe, où les bourgeois se réunissaient pour juger les différends.
droit de disposer des terres vagues pour en faire des donations. La terrecommune desdifl'érenlsclans, Vager publiais, le folkland fut considéré comme domaine royal, cyniuges folkland, et le roi en disposait soit seul, soit avec le consentement de l'assemblée nationale du « wilena 1 2 3 ». Ainsi se développa la propriété privée « enrégistrée », le bokland. Au x' siècle, môme avant la conquête par les Normands, la mark s’était déjà transformée en manoir, quoique ce mot ne fût pas encore en usage. Le pays était couvert d'une foule de domaines, maneria, d'étendue très différente, depuis le maneriolum d’une charrue jusqu'au latifundium de cinquante charrues. Les terres dépendantes du ma noir étaient parfois encore entremêlées avec celles des cultivateurs, ou bien elles s’étendaient à côté de celles-ci.
Quoique depuis la conquête romaine, la propriété collective eut peu à peu cédé la place à la propriété privée, celle-ci était encore soumise à beaucoup de restrictions. Le village seul était enclos ainsi que les vergers et les jardins attachés à chaque maison. De là, le nom de lown, de zaun haie, donné aux habitations agglomérées’. Tous les habitants devaient contribuer à entretenir les haies’ destinées à protéger le village et les jardins où l'on cultivait le lin, contre les animaux domestiques paissant en liberté. Les villages allemands en Transylvanie sont encore aujourd’hui entourés d'une haie et les entrées des chemins fermées par une barrière.
Dans un article extrêmement instructif de M. lsaac Taylor, intitulé Domesday survivais ( Conteinporary Review, déc. 1886), je trouve la description suivante du township rural, du village. Au centre se trouvaient l’église et le hall du seigneur, bâtis en
1. Document de l’an 858. Kemble, Cod. dipl-, t, 105. Ego rex cum consensu ac ticentia meorum optimatum, etc.
2. L'habitation elle-même portait le nom de town parce qu'elle était entourée d'une haio, In cyninges tune, — On eortes tune (Dam la maison du roi, du comte). Lois d’Alfred, 1, 8 2 et § 1 1. La cour de ferme est encore appelée toum. Voyez l’excellente étude du professeur Erwin Nasse : L'eber die mittelalterlic/ie FeUtgemeinschaft in England.
3. Les lois du roi Iua rendaient celui qui avait mal fait sa part de clôture responsable du dommage occasionné par le bétail. La vieille loi Jute de l’an 1240, 111, ch. Lvn, l'an thûnen the makende (des haies à faire) explique en détail les obligations des vi lageois concernant l’entretien des haies qui entourent les maisons et le village. Voyez pour l’AHeinague, G.-L. Von Maurer, Oeschichte der Frohnhoefe, III, p. 105.
pierre, et, tout autour, les habitations des vilains, faites en clayonnage revêtu d'argile et couvertes de chaume. Derrière ces maisons s'étendaient l’enclos, le toft, et un champ étroit et long, le croft. La partie en cullure du territoire communal était très restreinte, relativement à la partie en forêts et en pâturages. Ainsi, sous le règne du roi Édouard, la paroisse de Holme, d'une étendue de 41,514 acres, n’en avait que 1,500 cultivés. A l'époque du Domesdaybook, il n’y avait dans ce village que huit vilains et douze cotlngers ( bordarii ), possédant ensemble trois charrues, et le seigneur une demi-charrue. La lourde charrue du temps exigeait huit bœufs ; chaque vilain ayant en moyenne deux de ces animaux de trait, quatre d’entre eux s’associaient pour avoir un attelage complet. J'ai vu fonctionner celte même charrue avec ses huit bœufs, dans la plaine de San-Stefano, aux portes de Constantinople et en Bosnie, où les paysans, les h'mets, s'entendent pour réunir les quatre ou six bœufs qu'exige le labour. L’étendue des exploitations se mesurait par le nombre desanimaux de trait qu'elles nécessitaient. Un bovale ou nx-gang correspondait à un bœuf ou à une quinzaine d’acres. Un virgale contenait deux bovales, et formait la part d'un vilain, qui avait habituellement une couple de bœufs. Un carucate comprenait huit bovate* et correspondait à une charrue complète de huit bœufs. Le carucate avait en moyenne de quarante à soixante acres dans chacune des trois soles, qui partageaient en trois parties le territoire arable. Les vilains devaient au seigneur, pour les terres qu'ils occupaient, des prestations en nature et les corvées nécessaires pour labourer, ensemencer et faire la récolte sur le domaine seigneurial.
La partie arable de la commune était divisée en deux ou trois grands champs, fields, suivant que l'assolement était biennal ou triennal. Ces grands champs étaient partagés en un très grand nombre de bandes parallèles de 200 à 250 mètres de longueur sur 10 à 20 mètres de largeur. Chaque vilain avait droit à un bovate ou à un virgule composé du nombre de bandes nécessaires pour faire sa part. Après un ou deux ans de cullure, le champ tout entier, la sole, était livré à la vaine pâture et, l’année suivante, chacun obtenait sa part de ces bandes de cullure, mais ce n’étaient plus les mêmes. La partie destinée au labour était soumise à un nouveau partage.
Les deux soles occupées par le seigle et l’avoine étaient temporairement entourées d’une clôture en buis1, qu’on abattait au lammns day, c’est-à-dire à la Saint- Pierre-aux-Liens. C’était la foule assemblée qui renversait les barrières, en chantant et en poussant des cris de joie. Ce relour momentané à la communauté primitive était une des tètes principales des campagnes. Les troupeaux prenaient alors possession de tout le territoire communal.
Le pâturage, qui comprenait de beaucoup la plus grande étendue du territoire, était aussi une propriété collective, mais soumise à une jouissance commune. Chacun avait le droit d’y faire paître son bétail. Quant aux bonnes prairies, elles étaient partagées en lots, deals, et distribuées à nouveau, chaqueannée, par la voie du sort. Ce tirage au sort se faisait dans certaines communes d’une façon très particulière. Après le foin enlevé, une marque distinctive était découpée dans le gazon de chaque lot, puis reproduite sur une pomme. On mettait dans un seau d'eau autant de pommes qu'il y avait de lots. Chaque co-usager prenait une pomme au hasard, et la marque quelle portait déterminait le lot de prairie qu’il avait le droit de faucher l’année suivante*.
Les lois du roi Edgard parlent des pâturages communs comme propriété ordinaire du village, lunscip. Il est aussi très souvent question dans les documents du 'moyen âge de la forêt commune, in commune silva.
Ces longues bandes de terre cultivée, perpendiculaires au chemin d’accès, ne se prolongent pas en ligne droite, mais en ligne sinueuse ou courbe dans la direction de gauche, parce que l'attelage de la charrue, mené par un conducteur marchant à sa droite, inclinait insensiblement de ce côté et se détournait aiusi yers la gauche. Cette très légère déviation, répétée à chaque labour, pendant des siècles, a produit la conliguration actuelle des champs en culture, très visible encore
I Dans le Doiues.lay Book il est souvent fait mention de forêts destinées A fournir le bois nécessaire à ces clôtures. Silva, — nemus a l clnusarum — adsepes, — ad «-f.es rtficiendus rù/iaha ad eepes. — Voy. General introduction to Uu.iiesdai/ Uouk, by Sir H. Ellis. Lond., 1833, vol. I, p. 100, cité par E. Nasse. V. Keinble, Cod. dipl., n°» 179, 190, 241, 304, 4î2, 843, 1 1 42. 1281.
2. Ilist. of Ban'pton, by I >r Giles. Archxol., V, 33, p. Ï7â.
aujourd'hui surtout dans l’Allemagne méridionale. On les reconnaît aussi, à première vue, dans beaucoup de régions du continent. Ces répartitions de lots dans les trois soles de l'assolement triennal expliquent cet éparpillement des parcelles composant une exploitation, qu’on rencontre partout en Europe, en dehors des grandes fermes des seigneurs ou des monastères, lesquelles forment ordinairement un ensemble.
On voit dans le Buldon Book de Durham et dans le Liber niger de Péterborough, que le charpentier, ie forgeron, le maçon, le berger, le gardien des porcs et des abeilles étaient rémunérés par l’attribution d'un certain nombre de bandes de terre, d’une étendue totale de 8 à 15 acres, que les vilains cultivaient pour eux. Le curé, ayant droit à la dîme, obtenait une bande sur dix, et aujourd'hui encore, dans quelques villages, ces bandes forment la glebe, c'est-à-dire la terre appartenant à la cure. 11 ne faut pas oublier que la population était très cluirsemée, et que chaque village ne comptait que peu de familles; aussi la plus grande partie du territoire communal, mise en culture après la disparition de l’ancien système agraire, ne présente plus les particularités qui en étaient la conséquence.
Le partage des terres arables cessa dès que la culture devint plus intensive. Mais chaque exploitation conserva ses lots de terre entremêlés dans les trois soles que l’on continua à appeler les common fiel /s et qui restèrent soumis au même système de culture et de rotation, c’est-à-dire au Flurzwang ; mais dans beaucoup de localités, on continua à partager les prairies chaque année, par tirage au sort, lot meadows, ou en accordant la jouissance du même lot successivement à chaque co-usager, Shifting meadows , liïsse/ meerschen en Flandre (v. les biens commun, en Belg., chap. XII).
Certaines prairies devenues propriété individuelle étaient appelées Lammas meadows, parce qu’elles devaient être livrées au pâturage pour le bétail des habitants à partir des lammos dags c'est-à-dire du 1“ août. Un acte du parlement (Staf.i i, Georg. 2) confirma celte coutume, mais recula la date de la jouissance des habitants jusqu’au 12 août. Même usage en Belgique sur les prairies qui bordent l'Escaut, près d'Audenarde. Pour se faire une idée de l'entremèlement des lots de terre arable des common fietds , il faut voir le plan cadastral du territoire d'un
village dans les livres de Seebohm {Engl. vill. Comm.), et celui de Williams cité plus haut.
Dans certaines régions écartées, comme dans la Cornouaille, survivait l'ancien système d’exploitation où les parties les plus éloignées du bâtiment de Terme étaient successivement mises en culture, par une rotation de 18 à 20 ans, sans qu'il y eût séparation permanente entre la terre arable et le pâturage. C'était l’assolement primitif de la Germanie encore en usage aujourd’hui dans les steppes fertiles de la Kussie, comme sur les plateaux stériles de l'Ardenne ou dans les forêts vierges du Brésil, partout où la terre ne manque pas.
Les systèmes de culture que je viens de décrire ont duré en Angleterre jusqu’au commencement de ce siècle, et il en subsiste encore beaucoup de traces. Voici ce que dit à ce sujet William Marshall, qui a parfaitement décrit l’économie rurale de l’Angleterre (1770-1820). Autrefois, tout le sol était non clôturé et plus ou moins à l’état de communal. Les villages, avec leurs terres communes {Townships, Common fields), étaient traités comme une seule grande ferme. Près du centre du village, se trouvaient quelques pâtures communes entourées de haies, où l’on mettait le jeune bétail. Tout autour s’étendait la terre arable ; puis des prairies dans les bas-fonds et dans les parties favorables à la croissance de l’herbe ; enfin, aux extrémité® du territoire, la forêt et le pâturage maigre où chacun envoyait autant de bêtes qu'il avait pu en nourrir, l'hiver. La terre arable était divisée en trois parts ou fields consacrées, dans une rotation triennale, à la jachère, aux grains d’hiver, puis aux grains du printemps. Chaque cultivateur occupait un grand nombre de parcelles dans chacun des trois fields e t dans les différentes situations, et celles-ci remontaient évidemment à l’époque des partages périodiques où l’on cherchait, comme dans le mtr russe, à attribuer à chacun une part égale. Les travaux de la culture s'exécutaient dans un ordre et d’après des règles obligatoires pour tous, le Flurzwang des Allemands. Sir Henry Maine dit qu’il a été surpris de la quantité de traces qu’il a rencontrées de l’existence antérieure de la propriété collective et de la culture coopérative *.
I. Village communilies ( 1 HT 1 ' , p. 87. Ou pont voir dans le Surveying de Fitx Herbert (1339), ch. xi. , A quel point ce régime était général encore au ivi« e.
E. us La veuve. 29
Dans beaucoup de comtés on reconnaît encore les relèvements gazonnés, Baulkes, qui séparaient autrefois les trois champs de l'assolement triennal. Ces Baulkes étaient si longs qu’ils mesuraient dans certaines communes jusqu’à 89 acres, quoiqu’ils n’eussent que 3 mètres de largeur. Dans plusieurs comtés, une grande partie du terrain n’est pas enclos, et il est encore divisé en parcelles entremêlées, open inlermixed fields. (V. Seebohm, Engl. vill. Comm.)
D'après Marshall, sur les 2i0,00U acres de l'Hunlingdonshire, 130,000 étaient des commonab/e meadow.i, communs and common fields. L’organisation agraire était donc en Angleterre tout à fait semblable à celle de la Germanie. A l’époque anglosaxonne, quoique les seigneurs eussent déjà des terres plus étendues et certains privilèges, la condition des cultivateurs était assez, heureuse, et une grande égalité régnait entre eux. Le hide anglo-saxon, de chaque famille, avec sa virgata trn\r, comprenait de 16 à 50 acres, d’après les degrés de fertilité du sol. Il était suffisant pour produire le blé nécessaire à la nourriture de la famille. La vaste étendue du pâturage commun et de la vainc pâture permettait de nourrir un nombreux bétail, et le bois ne manquait pas. Les premiers besoins de la vie étaient donc largement satisfaits pour tous.
La conquête normande eut pour conséquence d’augmenter la puissance et la richesse des classes supérieures et d’abaisser la condition des simples hommes libres. Déjà les rois anglosaxons avaient parfois disposé des terres vagues et réduit ainsi le territoire des commune', mais les souverains normands se considérant comme propriétaires de tout le sol, en vertu du droit de conquête, firent des concessions beaucoup plus fréquentes, et la plus grande partie du falkland, terre du peuple, fut convertie en terra regis, ou domaine royal. Cette usurpation s’appliqua surtout aux forêts.
Une autre circonstance contribua à accroître la dépendance des cultivateurs. En Grèce et à Rome, comme dans l’Inde et en Germanie, nous trouvons le précaire, c'est-à-dire une terre concédée pour un terme assez long, — pour la vie, ou pour la durée de plusieurs existences, — moyennant une redevance en nature. Les plus anciens documents anglo-saxons font mention du l.aenhnd, terre concédée à des paysans qui étaient tenus de
livrer du bétail, du blé, de la volaille, des œufs, ou bien d’exécuter certains travaux agricoles sur les terres du manoir. Ces cultivateurs étaient, semble-t-il, attachés A la glèbe ou au moins le domaine était vendu « mid meleend mid mannum. » Leur condition était donc semblable à celle du serf russe ’. Après la conquête normande, les seigneurs du manoir usèrent de la prépondérance que leur donnait l'habitude de porter les armes, pour réduire de plus en plus les cultivateurs libres à la condition de vassaux. Au point de vue économique, le manoir était constitué de la façon suivante. La demeure du châtelain, curia manerii, auladomini, était plusou moinsgrande et bienconslruite d’après la richesse du propriétaire. Le territoire qui en dépendait se divisait en deux parties : celle qui était concédée aux vassaux, terra hominum et tenenlium, et celle qui était exploitée directement par le seigneur, terra dominica, demrsne lands. La terra dominica était cultivée en corvée par les vassaux, qui devaient fournir les attelages, semer, moissonner, faucher et rentrer lçs récoltes.
Parmi les cultivateurs, on distingue différentes classes. Dancertains manoirs le suzerain avait concédé l’exploitation d'une partie delà terra dominica â ses tenanciers qu'on appelait teneur s de dominico. Leur tenure était temporaire. Il y avait d’abord les villant, dont la condition était semblable à celle de l’ancien serf russe ; ils avaient une part du sol suffisante pour les faire subsister, mais ils devaient cultiver la terre seigneuriale, faire la moisson, la rentrer, couper les foins. On trouvait ensuite les tenanciers libres, libéré latentes ou tenentes in libero soccagio, et les liberi soemanni, qui ne devaient au seigneur que des prestations moins fortes en nature ou en travail ; le tribut à payer par eux était parfois nominal : il consistait en un chapon, une paire de gants, une (leur. Leur possession était encore l’ancien lot qui devait suffire à l'entretien d'une famille, le hide, la virgata terne, dont l’étendue variait de seize il cinquante acres. Ceux qui n’en possédaient plus que la moitié s'appelaient soemanni dt-
1. C'est exactement la condition du serf en Germauie telle qu'elle est décrite par Tacite. « Cetera servis, non in nostrum morem, descriptis per familiam mini.teriis, utuntur : ttuam quisque sedem, suos penales régit. Frumenli modurn dumtnus, aut pecoris, nul vestis, ut colono injungit, et servus haclenus paret : cetera domus officia tueur ac liberi exsequuntur. •
midii ou dimidii liheri liominrs. Celaient là les anciens hommes libres. Enün ceux qui avaient moins de terre encore ou qui en étaient réduits à leur maison étaient désignés par le nom de colarii, cotmanni, parce qu'ils habitaient une chaumière, kot, d’où cottage. Le seigneur accordait le droit de cultiver des terres en friche qui autrefois appartenaient au village, moyennant certaines redevances, d’abord en nature, puis parfois en argent, à partir du xitie siècle. Les anciens documents les nomment isti gui tenent de uovis essarlis. La jouissance de la forêt et du pâturage était restée collective et même indivise entre les habitants du village et le seigneur; mais celui-ci en avait déjà usurpé le domaine éminent, dont il sut plus tard faire sortir la pleine propriété. Les prairies à faucher étaient ordinairement réparties tous les ans entre les communicrs. La terre arable était devenue propriété privée et héréditaire, seulement tous les usages de l’ancienne communauté agraire s'étaient maintenus. Chacun avait des lots dans les différents champs de l’assolement; c’étaient ceschamps et non les lots particuliers qui étaient entourés d’une clôture, à laquelle tous devaient travailler. Les paysans associaient leurs forces et cultivaient leurs terres, ainsi que celles du seigneur, suivant un système coopératif imposé par les nécessités du travail agricole. Pour labourer la terre, on attelait à la charrue huit bœufs ou quatre chevaux et quatre bœufs. Les paysans qui n'avaient pas autant d'animaux de trait se réunissaient à deux ou trois pour former un attelage.
La popidation étant très peu nombreuse, la partie du sol qui était cultivée avait beaucoup moins d'étendue que celle qui ne l’était pas. La jouissance collective s’étendait donc sur la plus grande partie du territoire, et même la terre arable, quand la récolte était enlevée et les clôtures abattues, redevenait vaine pâture pour tout le bétail du village, réuni sous un berger commun. Suivant la remarque très juste et très profonde de M. Nasse ', il ne faut pas confondre l’inégalité résultant de la constitution du manoir seigneurial avec celle qui fut la suite de l’introduction de la féodalité. Les relations du seigneur du manoir avec ses tenanciers, villani, soemanni ou colarii, étaient purement économiques. Les prestations que ceux-ci devaient
1. Voyez l'article si instructif de M. Nasse, dans le Contemporary Rm'eio, mai 18Î2 : Village communities.
au manoir représentaient la renie, et étaient au fond le paiement du fermage de la terre, dont le seigneur s'élait attribué la propriété ou le domaine éminent. Cette subordination des tenanciers au propriétaire ou des serfs au seigneur s’était établie, grâce à l'appui des rois, exactement comme en Germanie et plus récemment en Itussie, sans que la conquête fût venue soumettre des vaincus à des vainqueurs.
Les relations de la hiérarchie féodale avaient aussi pour base la concession de la terre, parce que, l'impôt n’existant pas, céder la jouissance d’une terre était le seul mode possible de rétribuer un service, une fonction. Cependant la hiérarchie féodale était surtout politique ; elle constituait l'organisation de l’état, car le bénéfice était d'abord concédé viagèrement au comte, au duc, au marquis qui gouvernait une ville ou un territoire, à l’homme d’armes qui devait le service militaire, au vassal qui était tenu de se rendre au plaid pour juger et administrer avec le souverain, et ce n’est que plus tard que le bénéfice devint héréditaire, mais le service militaire, originairement imposé à tout homme libre, devint la condition de la jouissance du fief. Le régime féodal étant dans son plein épanouissement nu imiment de la conquête de l’Angleterre par les Normands, y fut appliqué d’une façon plus complète et plus suivie que partout ailleurs. On admit en théorie que le roi était devenu propriétaire de tout le territoire, et depuis lors toute terre fut considérée comme concédée par le souverain. C'est pour ce motif que Blackstone et les autres jurisconsultes anglais admettent encore aujourd'hui que la terre anglaise appartient au roi. Les seigneurs anglo-saxons restés en possession de leurs domaines devinrent vassaux du Conquérant, comme ceux de ses compagnons à qui il avait réellement concédé des biens confisqués. Il n’y eut plus de franc-alleu; toutes les terres furent comprises dans le réseau des tenures féodales. Il n’en fut pas de même en Nécrlande et dans les pays Scandinaves. Là, à côté du seigneur et du manoir féodal, les communautés de village d’abord, puis les paysans propriétaires maintinrent leur indépendance pendant très longtemps, et même, dans certaines provinces, jusqu’à nos jours.
I-a féodalisation complète de la propriété en Angleterre eut deux résultats qui paraissent au premier abord contradictoires.
U PROPRIÉTÉ PRIMITIVE
D'une part, elle amena la conservalion ou ie rétablissement des libertés politiques, parce que, la royauté étant dès le principe très puissante, les nobles s'allièrent aux bourgeois pour limiter son pouvoir et fonder ainsi le régime parlementaire sur le type traditionnel du witena, du thing ou mallus germanique. D’autre part, elle favorisa singulièrement les développements de l'inégalité et l'extension des latifundia, parce qu’elle donna ici aux seigneurs une partie du pouvoir législatif et judiciaire, qui fut exercé ailleurs par les rois au profit de leur autorité et parfois en faveur des classes moyennes, dont ils recherchaient l'appui. M. Nasse, M. David Syme 1 2 et M. Cliffe Leslie * ont décrit en détail celte étonnante évolution économique, qui a eu pour résultat linal de concentrer la possession de la terre anglaise entre les mains des grands propriétaires.
Résumons rapidement les phases de ce progrès continu de l’inégalité. Après la conquête, les corvées devinrent de plus en plus dures. Le tenancier qui occupait une virgata devait au manoir trois à quatre jours de travail par semaine, depuis le 1" août jusqu’il la Saint-Michel, au commencement d'octobre, et le reste de l’année, deux à trois jours. Il était tenu en outre de labourer la terre, un jour par semaine, puis de herser et de semer la terre labourée. Il devait aussi des services extraordinaires pour rentrer le foin et la moisson, charrier le bois, creuser les fossés. La terre seigneuriale ne constituait pas un ensemble isolé; elle était formée, comme la virgata du cultivateur, d’un grand nombre de parcelles disséminées dans les trois champs de l’assolement triennal : c’étaient aussi des lots de l’ancien partage périodique. Dans beaucoup de localités le seigneur voulut sortir de l’indivision et se constitua, par des échanges forcés, un domaine à part qu’il clôtura.
Le üef ayant été concédé par le souverain au seigneur, celuici en tira cette conséquence que tout le fonds lui appartenait. Il ne croyait point pour cela pouvoir dépouiller les paysans de la jouissance de leurs terres ni de leurs droits d’usage sur la forêt et sur le pâturage communs. Seulement ces droits furent considérés comme des servitudes exercées sur la propriété du