CHAPITRE XXIX
A mesure que progresse ce que nous avons coutume d’appeler la civilisation, les sentiments et les liens de la famille s'affaiblissent et exercent moins d'empire sur les actions des hommes. Ce fait est si général qu’on peut y voir une loi du développement des sociétés. Comparez la constitution de la famille chez les Romains dans l'antiquité ou chez les classes rurales de la Russie, encore engagées dans la période patriarcale, à celle qu’on rencontre chez les Anglo-Saxons des États-Unis, qui ont poussé à l’extrême le principe moderne de l'individualisme : quelle différence! Kn Russie comme à Rome, le père de famille, le patriarche exerce sur tous les siens une autorité despotique. Il règle l'ordre des travaux et en répartit les fruits; il marie ses filles et ses fils sans égard pour leurs inclinations ; il est l'arbitre de leur sort et comme leur souverain. Aux États-Unis au contraire, l’autorité paternelle est presque nulle. Les jeunes gens de quatorze et quinze ans choisissent eux-mêmes leur carrière et agissent d’une façon complètement indépendante. Les jeunes (i Iles sortent librement, voyagent seules, reçoivent seules qui il leur plaît, elchoisissent leur mari sans consulter personne. La génération nouvelle se disperse bientôt aux quatre coins de l’horizon. L'individu se développe ainsi dans toute son énergie; mais le groupe de la famille ne joue aucun rôle social : il ne fait qu’abriter les enfants jusqu'au moment, bientôt arrivé, où ils prennent leur essor. Ces mœurs domestiques des Américains sont un des traits qui frappent le plus les étrangers.
Dans les sociétés primitives, tout l’ordre social est concentré dans la famille. La famille a son culte, se- dieux particuliers, ses lois, ses tribunaux, son gouvernement. C'est elle qui possède
la terre. C'est une vraie corporation perpétuelle qui se transmet un patrimoine de génération en génération. Toute nation est composée d’une réunion de familles indépendantes, faiblement reliées entre elles par un lien fédéral très lâche. En dehors des groupes de familles, l'Étal n'existe pas.
Non seulement chez les différentes races d'origine aryenne, mais presque chez tous les peuples la famille présente à l’origine les mêmes caractères. C’est le vevo; en Grèce \ la gens à Rome, le clan chez les Celtes, la cognnlio chez les Germains, — pour emprunter le mol de César. Comme l'a très bien démontré M. Fustel de Coulanges dans son livre La cité antique *, la gens romaine, qui fait encore si grande ligure dans les premiers temps de la république, a pour base la descendance d'un ancêtre commun. L'ancien droit de Rome considère les membres d'une gens comme aptes à hériter les uns des autres. D’après la Loi des douze tables, à defaut de üls et d'agnats, le genlilis est héritier naturel. La gens avait donc sur le bien familial une sorte de domaine éminent. On retrouve la communauté de famille chez toutes les races avec des caractères identiques, chez les Indiens de l'Amérique du Nord comme chez les Celtes Irlandais au temps des Brehons ou dans la joint- family de l'Inde actuelle. En Écosse, chez les higklanders, le clan se considère comme une grande famille, dont tous les membres sont liés par une antique parenté. Dans le pays de Galles, on compte encore dix-huit degrés de parenté. La cousinerie chez les Bretons est proverbiale; elle s'étend à l'infini dans la Basse-Bretagne; le la août, — jour où tous les habitants d'une paroisse se réunissent, — est appelé la fête des cousins. Chez tous les peuples que leur isolement a soustraits aux influences des idées et des sentiments modernes, on peut encore juger de la puissance que possédait l’ancienne organisation de la famille *.
1. Platon conservait encore les notions primitives sur ce point. « En ma qualité de législateur, dit-il, je vous déclare que je ne vous regarde pas ni vous ni vos biens connue étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à toute votre famille et toute votre famille avec tous ses biens comme appartenant ft l'État. » Platon, Des lois, liv. V, trad. Cousin, p. 283.