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LES COMMUNAUTÉS DE FAMILLE CHEZ LES SLAVES MÉRIDIONAUX

Les Slaves, entrés en Europe peut-être avant les Germains, ont conservé néanmoins plus longtemps que ceux-ci les institutions et les coutumes des époques primitives. Quand ils apparaissent pour la première fois dans l’histoire, ils sont dépeints comme un peuple vivant principalement des produits de leurs troupeaux, très doux, quoique braves, et aimant singulièrement la musique. Ils n'étaient donc pas encore sortis du régime pastoral, quoiqu'ils eussent renoncé en partie à la vie nomade. La terre appartenait à la gmina, — en allemand gemeinde, commune, — qui opérait chaque année dans des assemblées générales (vielza) le partage du sol entre tous les membres du clan. La possession annuelle était attribuéeaux familles patriarcales, en proportion du nombre des individus qui les composaient. Chaque famille était gouvernée par un chef, le guspodar, qu’elle élisait elle-même'.

Ce que l'ancien historien des Slaves, Nestor, loue surtout

1. Si Ton veut connaître plus en détail les anciennes institutions des Slaves, il faut lire pour la Bohême la belle histoire île M. Palaçki et ses Slauische Allerlhümer. Leipzig, I M 13, pour la Russie, Ewers. Ael traies Rechlder Hussen, Dorpat, I82G; pour la Pologne, Itossell, l'oelniche tieschich'e. et Microslawski, la Commune polonaise du dixiétne au dis-huitiimesiêcle ; enfin pour les Slaves méridionaux l'étude si complète de M. Utiesenovitch, Die Huusksommunioaen der Sii i-Slaven, et l'admirable travail de M. Bogisitch, Zbornik sadasnjih pravnils obilchaja u juznils Slovena. (Recueil des coutumes actuelles îles Slaves méridionaux) . Agram, 1874, in-8», 710 pages. M. Fédor Démélitcb vient de publier un résumé de cet ouvrage capital, Le Droit coutumier des Slaves méridionaux , d’après les recherches de M. Bogisitch. Paris, 1877 . Dana un article de la Nineteenth Cenlurt/, déc. 1870. portant le titre de South slavonians and Itaypoots, Sir Henry Maine examine les travaux de M.M. Bogisitch et Déuiélitch et compare les institutions des Slaves méridionaux avec celles des Itaypoots. Pour le Monténégro, Redit und gericht in Monténégro. Agram, 1877.

chez eux, c'est la force du sentiment de famille, qui était, dit-il, la base de la société. Il ajoute que c’était par excellence leur vertu nationale. Celui qui s’affranchissait des liens de la famille était considéré comme un criminel qui avait violé les plus saintes lois de la nature. L’individu n’avait de droits à exercer que comme membre de la famille. Celle-ci était véritablement l'unité sociale élémentaire, et dans son sein régnait la communauté sans mélange; ornnia étant eis communia, dit un ancien chroniqueur.

Les anciennes poésies nationales, dont la découverte à K«niginhof en Bohême a donné l'impulsion au mouvement littéraire tchèque, permettent de saisir celte antique constitution de la famille. Dans le poème intitulé f.ibttsin Sud (le Jugement de Libusa), deux frères, Staglav et Hrudos, se disputent un héritage, et cela parait si monstrueux que la Moldau en gémit et qu’une hirondelle s’en lamente sur les hauteurs du Visegrad. La reine Libusa prononce son jugement : « Frères, fils de Klen, dit-elle, descendants d’une famille antique qui est arrivée dans ce pays béni à la suite de Tchek, après avoir franchi trois fleuves, il faut vous accorder comme frères au sujet de votre héritage, et vous le posséderez en commun d'après les saintes traditions de notre ancien droit. Le père de famille gouverne la maison, les hommes cultivent la terre, les femmes font les vêlements. Si le chef de la maison meurt, tous les enfants conservent l’avoir en commun et choisissent un nouveau chef, qui dans les grands jours préside le conseil avec les autres pères de famille. »

En Pologne, en Bohême et même chez les Slovènes de la Garinlhie et de la Carniole, les communaute’s de famille disparurent au moyen Age, sous l'influence du droit romain, qui, datant d’une époque où la propriété privée est constituée dans toute sa rigueur, devait peu à peu miner l'antique indivision, par les décisions hostiles des jurisconsultes. Les Slaves méridionaux échappèrent à l’action du droit romain, à cause des guerres perpétuelles qui dévastèrent leur territoire et surtout par suite de la conquête turque. Vaincus, isolés, repliés sur eux -mêmes, ils ne songèrent qu'à conserver religieusement leurs institutions traditionnelles et leurs autonomies locales. C’est ainsi que les communautés de familles sont arrivées jusqu’à nous, sans subir

l'action ni des lois de Rome, ni de celles de la féodalité. Aujourd'hui on les retrouve encore chez tous les Slaves méridionaux, depuis les bords du Danube jusqu'au delà des Balkans. Dans la Slavonie, en Croatie, dans la Voïvodie serbe, dans les Confins militaires, en Serbie, en Bosnie, en Bulgarie, en Dalmafie, en Macédoine, dans l’Herzégovine elle Monténégro, l'antique institution se retrouve avec des caractères identiques. En Bosnie les beys mahométans eux-mèmes vivent souvent en communauté, même dans les villes comme à Sarajevo.

Sauf dans les villes et dans cette partie très restreinte du littoral dalmate où l'influence vénitienne a fait pénétrer le droit romain, les vicissitudes de l’histoire qui ont soumis la moitié de l'empire slave de Douchan aux Turcs et l’autre moitié aux Hongrois, et la différence des institutions politiques qui ont été la suite de ce partage n’ont point porté atteinte aux coutumes rurales: elles ont continué à subsister obscurément, sans attirer l’attention des conquérants. C’est seulement à une époque récente que le régime des communautés de famille a été réglé par la loi, en Serbie par exemple et dans le Monténégro. Ailleurs il n'existe qu’en vertu de la coutume; mais partout les principes sont les mêmes, parce que les traditions nationales sont semblables. Comme le dit M. Uliesenovitch, la reine Libusa pourrait dresser son trône de justice dans toute la Slavie méridionale et prononcer, aux applaudissements des chefs de villages, le même jugement que jadis sur la colline de Visegrad, lors du débat légendaire entre les frères Staglav et Hrudos.

Etudions maintenant de plus près cette curieuse institution qui imprime h la propriété foncière une forme si différente de celle qu’elle a prise dans notre Occident. L’unité sociale, la corporation civile qui possède la terre est la communauté de famille, c’est-à-dire le groupe des descendants d'un même ancêtre, habitant une même maison ou un même enclos, travaillant en commun et jouissant en commun des produits du travail agricole. Cette communauté est appelée par les Allemands Hautkommunion et par les Slaves eux-mêmes druzina, druztvo ou zadruga, mots qui signifient à peu près association. Le chef de la famille s’appelle gospodar, stnrchina ou domatchin. Il est choisi par les membres de la communauté ou par son prédécesseur : c’est lui qui administre les affaires communes. Il achète E. oe Lavbleyë. 30

et vend les produits au nom de l'association, comme le fait le directeur d'une société anonyme. Il règle les travaux à exécuter, mais de concert avec les siens, qui sont toujours appelés à délibérer sur les résolutions à prendre, lorsqu'il s’agit d’un objet important. C’est donc en petit un gouvernement libre et parlementaire. Il représente la communauté dans ses transactions avec des tiers et dans ses relations avec l'État. 11 tranche les débats qui s’élèvent au sein de la famille. Il est le tuteur des mineurs. Le gospodar a le pouvoir exécutif; les associés réunis exercent le pouvoir législatif. L’autorité du chef de famille est beaucoup moins despotique que dans la famille russe. Le sentiment de l'indépendance est ici bien [dus prononcé. Le i/ospodar qui voudrait agir sans consulter ses associés se ferait délester, et ne serait point toléré. En Bulgarie même, chacun a un droit de veto quand il s’agit de choses importantes. Quand le chef de la famille se sent vieillir, il abandonne ordinairement ses fonctions, conformément au proverbe serbe : ko radi, ona) valja du sudi, « qui travaille doit aussi diriger. » Celui qui succède n’est pas toujours l’atné; c’est celui de ses frères qui parait le plus capable de bien administrer les intérêts communs. Les vieillards sont respectés et on écoute volontiers les conseils de leur expérience; mais ils ne jouissent pas de ce prestige presque religieux qui les entoure en Russie. La femme du gospodar ou une autre femme, choisie dans le sein de la famille, la domalchica , dirige le ménage et soigne les intérêts domestiques. Elle surveille l’éducation des jeunes lilles; à la veillée elle leur chante les poésies nationales. A table, elle a sa place à côté du maître de la maison. Un la consulte pour les mariages Elle est vénérée par tous.

la demeure d’une communauté de famille se compose d’un assez grand nombre de bâtiments, souvent construits tout en bois, principalement en Serbie et en Croatie, où les chênes abondent encore. Dans un enclos ceint d’une haie vive ou d'une palissade, ordinairement au milieu d'une pelouse plantée d'arbres fruitiers, s’élève d'abord la maison principale, occupée par le gospodar et ses enfants, et parfois par un autre couple avec sa progéniture. Là se trouve la grande chambre où la famille prend ses repas en commun et se réunit le soir pour la veillée '.

1. Tous ceux qui ont vu «le près les intérieurs serbes out été tourbes de l'iutiinité fraternelle de celte vie patriarcale. Voici comment la décrit

Dans des constructions annexées sont les chambres des autres membres de la famille. En Serbie la maison du starshina se distingue par un toit très élevé et très aigu revêtu d’ardoises en bois. Elle est soigneusement blanchie et contient, outre la salle commune, de deux à quatre chambres à coucher. Les autres ménages ont de petites demeures moins soignées et souvent construites sur des pieux, k une certaine distance du sol, comme les granges dans le Valais. Parfois de jeunes ménages se construisent dans l’enclos une demeure séparée, sans sortir néanmoins de l'association. A côté, il y a les étables, les granges, les remises, le séchoir de maïs, ce qui constitue un ensemble de bâtiments considérable. C’est un corps de ferme qui rappelle assez bien les grands chalets du Simmenthal, en Suisse, avec leurs nombreuses dépendances. Chaque communauté est composée de 10 à 20 personnes : on en rencontre qui comptent 50 ou 60 membres; mais celles-ci forment l’exception. En Herzégovine elles sont ordinairement de 20 à 25 personnes. Plus la famille est nombreuse, plus on la considère comme bénie de Dieu. La misère ne vient, dit-on là, que quand les communautés se divisent. « La famille isolée a plus de peines que de joies », dit le proverbe. Cependant les communautés ne sont jamais assez nombreuses pour former un village. Il y a des villages dont tous

M. Kuuitz, dans son excellent livre sur la Serbie : Serbien, Leipzig, 1X68, p. 81. « Le soir, toute la famille se réunit dans la maison du slarshina, près du grand foyer commun où pétille un joyeux feu de bois. Les hommes raccommodent ou confectionnent des outils pour leur travail journalier. Les femmes filent la laine et le lin pour los vêtements. Les enfants jouent aux pieds de leurs parents ou demandent au grand-père île leur raconter l'histoire de Cartrojan ou de Marko Kraljevitch. Alors le starshina ou l'un des hommes prend la guzla et se met à chanter, en s'accompagnant des sucs uniformes de l'instrument à cordes. Les sagas suivent les chants de l’épopée héroïque, et tous racouteut en strophes enflammées les épreuves de la patrie et ses combats pour l'indépendance. Ainsi la maison commune devient pour tous un lieu attrayant où s'éveille et s'entretient l'affection de l’individu pour la famille et pour la patrie, et l’enthousiasme de tous pour la graudeur, la prospérité et la liberté de la nation serbe •.. — Qui peut voir cette vie de famille si fortifiante pour l’individu et si salutaire pour l'état sans se demander avec l'auteur allemand de la Famille : « L'économiste qui « compare le régime de la propriété commune, tient-il compte de l'élément

• moral? La statistique peut-elle estimer par des chiffres le bonheur dont

• jouit la famille, quand les enfants reçoivent, sur les genoux de la grand- •• mère, les enseignements et les traditions de leurs ancêtres, et quand les

• vieillards voient revivre leur jeunesse dans le cercle animé de leurs « enfants et de leurs pcUts-cufaots?u

le® habitants portent le môine nom, mais ils forment néanmoins plusieurs Zadrugas.

I.a population jusqu’ici n'a pas augmenté très rapidement. Les jeunes générations remplacent celles qui s’en vont, et ainsi la composition d'une communauté de famille reste à peu près fixe. Dans celles que j'ai visitées en Croatie et dans les confins militaires, j'ai trouvé généralement trois générations réunies sous le même toit, les grands parents qui se reposent, les üls adonnés au travail et dont l'un remplit les fonctions de gospodar, enfin les petits-enfants de différents âges. Quand il arrive qu’une famille devient trop nombreuse, elle se divise et forme deux communautés. La difficulté de trouver à se caser, la préoccupation du bien-être de l'association, la vie en commun font obstacle aux mariages trop précoces. Beaucoup de jeunes gens .vont en service dans les villes, s’engagent dans l’armée ou dans les fonctions libérales. Ils conservent néanmoins le droit de reprendre leur place dans la maison commune, tant qu’ils ne sont pas definitivement fixés ailleurs. Les jeunes filles qui se marient passent dans la famille de celui qu’elles épousent. Parfois, mais rarement, quand les bras manquent, on reçoit le mari de la fille, qui entre alors dans la communauté et y acquiert les mêmes droits que les autres.

Chaque ménage obtient souvent, pour l'année, la jouissance privée d’un petit champ, dont le produit lui appartient exclusivement ; il y sème du chanvre ou du lin, qui, filé par la femme, fournit la toile nécessaire aux besoins du couple et de ses enfants. Les femmes filent aussi la laine de leurs moutons sur un fuseau suspendu, qu'elles peuvent faire tourner en marchant ou en gardant le bétail. On en lisse ces étoffes de laine blanche ou brune presque exclusivement portées par les Slaves méridionaux. Les vêtements blancs des femmes, tout brodés à l’aiguille aux couleurs les plus vives, sur des dessins qui rappellent l’Orient, sont d’un effet ravissant. Chaque famille produit ainsi presque tout ce que réclament ses besoins très bornés et très simples. Elle vend un peu de bétail, des porcs surtout, et achète quelques articles manufacturés. Les fruits de l’exploitation agricole sont consommés en commun ou répartis également entre les ménages : mais le produit du travail industriel de chacun lui appartient. Chaque individu peut ainsi se faire un petit

pécule*à lui et même posséderen particulier une vache ou quelques moutons qui vont paître avec le troupeau commun. La propriété privée existe donc, seulement elle ne s’applique pas à la terre, qui demeure la propriété commune de l’association familiale.

L’étendue moyenne du patrimoine de chaque communauté est de 25 k 50 jochs (le joch autrichien équivaut à 57 ares 53 centiares), divisés en un grand nombre de parcelles, conséquence ordinaire de l’ancien régime du partage périodique, depuis longtemps abandonné. Le bétail qui garnit celte exploitation se compose de plusieurs couples de bêtes de trait, — bœufs ou chevaux,— de4k8 vaches.de I5à20jeunes bêles, d’une vingtaine de moutons et de porcs, et d’une grande quantité de volaille, qui entre pour une large part dans l'alimentation. Presque toujours le produit des terres et des troupeaux de la communauté suffit à ses besoins. Les vieillards et les infirmes sont entretenus par les soins des leurs, de sorte qu'il n’y a ni paupérisme, ni même, sauf de rares exceptions, de misères accidentelles. Quand la récolte est très abondante, le surplus est vendu par le gospodar, qui rend compte de l’emploi qu'il fait de l'argent ainsi reçu. I>es individus ou les ménages se procurent les objets de fantaisie et les vêtements de luxe, dont ils ne se privent pas, au moyen des produits de leurs petits travaux industriels ou de leur champ particulier. Dans certaines régions, les femmes prennent alternativement, chacune pendant huit jours, la direction des différents soins du ménage, consistant à faire la cuisine, le pain, le beurre, k traire les vaches, et à nourrir la volaille. La ménagère temporaire s’appelle re/lusa, ce qui signifie « celle qui arrive k son tour ».

Les communautés qui habitent un môme village sont toujours prêles k s’entr aider. Quand il s’agit d’exécuter un travail pressant, plusieurs familles se réunissent, et la besogne est enlevée avec un entrain général ; c’e-t une sorte de fête. Le soir, on chante des airs populaires au son de la guzla, et on danse sur l’herbe, sous les grands chênes. Les Slaves du sud se plaisent k chanter, et les réjouissances chez eux sont fréquentes; leur vie semble heureuse. C’est que leur sort est assuré et qu’ils ont moins de soucis que les peuples de l’Occident, qui s’efforcent en vain de satisfaire des besoins chaque jour plus nombreux et

plus radines. Dans cette forme primitive de la société où il n’y a point d’héritage, point de vente ou d’achat de terres, le désir de s’enrichir et de sortir de sa condition n’existe guère. Chacun trouve dans le groupe de la famille de quoi vivre comme ont vécu 6es aïeux, et il n’en demande pas davantage. Ces règlements d'hérédité qui donnent lieu entre parents à tant de contestations, cet âpre désir du paysan qui se prive de tout pour arrondir sa propriété, cette inquiétude du prolétaire qui n'est pas assuré du salaire du lendemain, ces alarmes du fermier qui craintqu'on hausse son fermage, cette ambition de s’éleveràune position supérieure, si fréquente aujourd’hui, toutes ces sources d'agitation qui troublent ailleurs les âmes sont inconnues ici. L’existence s’écoule uniforme et paisible. La condition des hommes et l’organisation sociale ne changent point ; il n'y a pas ce que l’on appelle de progrès. Aucun effort vers une situation meilleure ou différente n’est tenté, parce qu’on ne s'imagine pas qu’il soit possible de modifier l’ordre traditionnel qui existe.

Au point de vue juridique, chaque communauté de famille forme une personne civile qui peut posséder et agir en justice. Lesbiens immeubles qui lui appartiennent constituent un patrimoine indivisible. Quand un individu meurt, aucune succession ne s’ouvre, sauf pour les objets mobiliers; ses enfants ont droit h une part du produit des fonds de terre, non en vertu d’un droit d’hérédité, mais il raison d’un droit personnel. Ce n’est point parce qu’ils représentent le défunt, c’est parce qu’ils travaillent avec les autres â faire valoir la propriété commune, qu’ils participent à la jouissance de ses fruits '.Nul ne peut dis—

I. Vuk Karadjitch dan» son dictionnaire serbe définit la zadruga , pluies familial in • adem domo. L'art. 51 du Code serbe de 1844 contient la définition suivante: « On entend par zadruga plusieurs personnes majeures ou avec leurs curants vivant en communauté. » L'art. I delà loi croate relative h la zadruga porte : a Plusieurs familles ou membres d'une famille habitant la même maison sous la direction d'uu chef, formant un même ménage, cultivant ensemble des biens indivis, jouissant ensemble des revenus constituent l'union patriarcale qu'ou appelle zadruga «

L'article 5Î8 du code civil serbe réglo la succession dans la zadruga de la façon suivante : « Les parents qui vivent ensemble dans la communauté héritent de préférence à ceux qui vivent eu dehors de la zadruga, même quand ceux-ci sont plus proches. L'étranger accepté au sein de la communauté l'emporte sur les parents du dehors. Les mineurs qui ont suivi leur mère sortant de la communauté y conservent leurs droits. Il eu est de même pour ceux qui sont tenus éloignés par le service militaire, la captivité ou tout autre empèchemeut non volontaire. »

poser d'une partie du sol par donation ou par testament, puisque nul n’est véritablement propriétaire et n’exerce qu’une sorte d’usufruit. C'est seulement dans le cas où tous les membres de la famille sont morts, sauf un seul, que le dernier survivant peut disposer de la propriété comme il le veut. Celui qui quitte la maison commune pour s’établir déOnitivement ailleurs perd tous ses droits. La jeune tille qui se marie reçoit une dot en rapport avec les ressources de la famille, mais elle ne peut réclamer aucune part de la propriété patrimoniale. Cette propriété est, comme le majorai, le fonds solide sur lequel s’appuie la perpétuité de la famille; il ne faut donc pas qu’elle puisse être diminuée ou partagée. La veuve continue à être entretenue, mais en échange elle doit son travail. Si elle se remarie, elle sort de la communauté et n’a droit qu’k une dot. L’individu qui a le plus contribué à accroître la richesse de la zadi uga peut réclamer une part plus grande de l’avoir social, s’il la quitte.

Dans certaines parties de la Slavie méridionale, les coutumes qui régissent les communautés de famille ont reçu une consécration légale. La loi du 7 mai 1830, qui réglait l’organisation civile des Confins militaires, avait complètement adopté les principes de l’institution nationale; seulement ce qui était particulier aux Confins, c’était l’obligation de porter les armes, imposée A tous ceux qui dans les communautés ont droit fi une part indivise du sol *. C’est exactement la base du régime féodal. La terre appartient aux hommes seuls, parce qu’ils n’en obtiennent la concession que sous la condition du service militaire. Dans les pays slaves soumis à la couronne hongroise, en Croatie et en Slavonie, les lois civiles n'ont point eu égard aux coutumes nationales concernant les communautés. En Serbie, nu contraire, le code leur a donné force de lois, mais non toutefois sans admettre certains principes, empruntés au droit romain, qui, s’ils étaient appliqués, amèneraient infailliblement la ruine de l'institution. Ainsi, d'après l'article 513, un membre de la communauté peut donner en hypothèque sa part indivise dans le bien commun comme garantie d'une dette contractée par lui personnellement, et le créancier peut se faire payer sur cette part. Cet article

I. Les confins militaires en tant que districts séparés ont été supprimés; ils font maintenant partie de la Croatie et des lois nouvelles hostiles à la conservation des zatlrugas oui été votées.

LA PH0PH1ÉTÉ PRIMITIVE

est en contradiction complète avec la coutume traditionnelle et avec les articles précédents du même code, qui consacrent l’indivisibilité du domaine patrimonial '.

Danslespayssoumisà la Turquie, la coutume nationale n’avait pas été réglée par la loi, mais les populations s’y étaient montrées d’autant plus attachées qu’elles étaient plus opprimées. Les hommes s’associent d'instinct pour résister à ce qui menace leur existence. Le groupe de la famille pouvait bien mieux que l’individu isolé se défendre contre la rigueur de la domination turque. Aussi est-ce dans cette partie de la région jougo-slave que les communautés de famille se sont le mieux conservées.

En Dalmalie, Venise avait tiré parti de cette organisation agraire pour établir dans les campagnes une milice destinée à repousser les incursions des Turcs. Quand la France occupa le littoral illyrien, à la suite du traité de Vienne de 1809, les principes du Code civil furent introduits dans ce pays, et la légalité du régime des communautés cessa d’étre reconnue. Celles-ci n’en continuèrent pas moins à subsister, et dans l’intérieur du pays, elles ont duré jusqu'à nos jours, en dehors de la protection des lois, tant cette coutume a de profondes racines dans les mœurs nationales. Aux environs des villes, la mobilité des existences a affaibli l’antique esprit de famille. Beaucoup de communautés se sont dissoutes, les biens ont été partagés et vendus, et les anciens sociétaires sont devenus des fermiers ou des prolétaires On cite cependant, même dans les villes, de grandes et riches familles qui vivent sous le régime de la communauté de la zadruga. Par exemple, dans l'ile de Lussin-piccolo, la famille Vidolitch se composait de plus de cinquante membres; elle faisait de grandes alTaires de négoce et de transport maritime. C'est un type curieux de l’ancienne communauté

I. D'après l'article 508, « les biens et l'avoir de la communauté appartiennent. non A un des membres en particulier, mais à tous ensemble ». D'après l’article 510, « aucun des membres de la famille ne peut ni vendre ni engager pour dette rien de ce qui appartient à la communauté sans le consentement de tous les hommes majeurs. >■ — « La mort du chef de la famille, porte l'article 510, ou celle de tout autre membre ne change point ta situation, et ne modifie aucunement les relations qui résultent de la possession en commun du patrimoine qui appartient À tous. » — « Les droits et les devoirs d'un membre de la communauté sont les mêmes, quel que soit le degré de parenté, ou même si, étant étranger, il a été admis dans l'association du consentement unanime de la famille. » (Art. 5ÎC.)

agraire transportée dans un milieu complètement différent.

Dans les provinces slaves de la Hongrie, après 1848, un esprit de liberté et d’insubordination s’empara de la population tout entière, et amena la dissolution de beaucoup de communautés. Les jeunes ménages voulaient vivre isolés et indépendants : ils réclamaient le partage, auquel les lois ne mettaient point obstacle. Le patrimoine commun était morcelé, et il se forma ainsi une classe de petits cultivateurs dont la condition fut d'abord assez malheureuse. Le pays n’était ni assez riche ni assez peuplé pour que la petite culture intensive de la Lombardie ou de la Flandre pût y réussir. L’Autriche traversait une période de crise ; les contributions étaient subitement presque doublées, et le recrutement enlevait les jeunes hommes valides. Beucoup de ces petits cultivateurs isolés furent obligés de vendre leurs parcelles de terre et de gagner leur salaire comme journaliers. La construction des chemins de fer, l'extension sans cesse croissante des relations commerciales, les idées nouvelles qui pénètrent dans les campagnes, en un mot, toutes les influences de la civilisation occidentale contribuent il détruire les Communautés de famille en Croatie, en Slavonie et dans laVoïvodie. Elles continuent à subsister dans les anciens Confins, parce que la loi en faisait la base de l'organisation militaire, et au sud du Danube, parce que dans ces régions écartées elles sont en rapport avec les sentiments et les idées de l'époque patriarcale, qui y sont encore en vigueur. Là aussi cependant elles tendent à disparaître.

Les hommes les plus éminents parmi les Slaves méridionaux, comme le ban Jellalchich, M*r Haulik, archevêque d'Agram, Slrossmayer, l’éloquent évêque de Diakovo, et surtout MM. Male lvitch et Uliesnoviteh ', ont vanté les avantages du régime agraire de leur pays. Ces avantages sont réels. Ce régime ne s'oppose pas aux améliorations permanentes et à l’emploi du capital, comme la communauté de village avec partage périodique. Chaque famille a son patrimoine héréditaire, qu’elle a autant

I. l'tiesenovitch, Die llnus-eomniunionen lier Sud-Shiven ; Mate lvitch. Die ll'im-eommunionen. Scinlin, 1874, travail intéressant suivi d’un projet de règlement pour les communautés de famille. Voir aussi un article du professeur Tomasrhek daus le Zeitsch rtfl fur dns prie, und ôffent. Itecht der Geijentrart, i. Il, Je liv. et dans la Hevut de Droit intern. de M. Rolin- Jaequcmyns. tlaud, 8e année (187G), p. 2Gj. Législation de la Cioatie.

d’intérêt que le propriétaire isolé ù rendre productif. Grâce à ce système, tout cultivateur prend part à la propriété du sol. Chacun peut se vanter, comme disent les Croates, d'étre domovit et imovit, c’est-à-dire d’avoir à lui sa demeure et son champ.

Les lois anglaises ont pour résultat d'enlever la propriété foncière des mains de ceux qui la cultivent pour l’accumuler en immenses latifundia, au profit d’un petit nombre de familles d’une opulence royale. Les lois françaises, au contraire, ont pour but, par le partage égal des successions, de faire arriver le grand nombre à la possession du sol ; mais ce résultat n'est atteint que par un morcellement excessif, qui fréquemment découpe les champs en languettes presque inexploitables, et qui s’oppose ainsi à un système rationnel de culture. Les lois serbes, en maintenant les communautés de famille, font de tout homme le co-propriétaire de la terre qu’il fait valoir, et conservent aux exploitations l’étendue qu'elles doivent avoir. Grâce à l’association, on réunit les avantages de la grande culture et de la petite propriété : on peut cultiver avec les instruments aratoires et les assolements en usage dans les grandes fermes, et, en même temps, les produits se répartissent entre les travailleurs, comme dans les pays où le sol est morcelé entre une foule de petits propriétaires.

Les charges sociales et les accidents de la vie sont bien moins accablants pour une association familiale que pour un ménage isolé. L’un des hommes est-il appelé à l’armée, atteint d'une maladie grave ou momentanément empêché de travailler, les autres font sa besogne, et la communauté pourvoit à ses besoins, à charge île revanche. Qu’ailleurs, par une cause quelconque, l'individu ne puisse plus gagner son pain quotidien, et le voilà, lui et les siens, réduit à vivre de la charité publique. Chez les Slaves méridionaux, avec le système de la zadruga, il ne faut ni bureaux de bienfaisance comme sur le continent, ni taxe des pauvres comme en Ang'eterre. Les liens et les devoirs de la famille remplacent la charité officielle. Le travail ici n’est pas une marchandise qui, comme toutes les autres, se présente sur le marché pour y subir la loi, parfois très dure, de l’oITre et de la demande. Très peu de bras cherchent de l’emploi, car il n’y a presque point de salariés. Chacun est co-propriétaire d'une partie du sol, et s’occupe ainsi à faire valoir son propre fonds.

Il n'y a par conséquent ni paupérisme endémique, ni même guère de misère accidentelle.

Les associations de famille permettent aussi d'appliquer à "agriculture la division du travail, d’où résulte une économie de temps et de forces. Dans trois ménages isolés, il faut trois femmes pour veiller aux soins domestiques, trois hommes pour aller au marché, vendre et acheter les produits, trois enfants pour garder le bétail. Que ces trois ménages s’unissent sous forme de zadruga, une femme, un homme, un enfant sufûront, et les autres pourront se livrer à des travaux productifs. Les associés travailleront aussi avec plus d’ardeur et d’attention que des valets de ferme salariés, car ils seront soutenus par l'intérêt individuel, puisqu’ils participent directement aux produits de leur labeur.

Le régime agraire a le grand avantage de permettre l’emploi des machines au proQt, non d’un seul, mais de tous. La zadruga occupe une étendue assez vaste; elle peut donc appliquer les perfectionnements de la culture aussi bien que la grande propriété et, comme dans la petite, tous en prolltent.

La réunion dans les mêmes mains du capital et du travail, que l’on s'efforce de réaliser dans l'Occident par les sociétés coopératives, se trouve ici complètement en vigueur, avec cet avantage que le fondement de l'association est, non pas l'intérêt seul, mais l’affection et la confiance que créent les liens du sang. Les sociétés coopératives de production n’ont eu jusqu a présent, sauT de rares exceptions, qu’une existence éphémère, tandis que les communautés de famille, qui ne sont autre chose que des sociétés de production appliquées & l’exploitation de la terre, existent depuis un temps immémorial, et ont été le véritable fondement de l’existence économique d’un groupe puissant de populations pleines de vigueur et d’avenir.

Le nombre des crimes et îles délits est moindre chez les Slaves méridionaux que dans les autres provinces de l’empire hongro-autrichien, et cela semble provenir de l'influence favorable qu’exerce l’organisation agraire des zadrugns '. Deux causes contribuent à ce résultat. D'abord presque tout le monde a de quoi satisfaire h ses besoins essentiels, et cette grande

I. Voy. Utiesenovitch, p. 150; lvitch, p. 55; Popovitch, p. 27, dos ouvrages cites plus haut.

source de méfaits, la misère, n’apporte qu’un assez faible contingent aux tables de la criminalité. En second lieu, les individus vivant, au sein d’une famille nombreuse, sous le regard des leurs, sont contenus par celte surveillance involontaire de tous les instants ; ils ont d'ailleurs une certaine dignité à conserver ; ils ont une position, un nom, comme les nobles des pays occidentaux, et on peut leur appliquer aussi le proverbe : noblesse oblige. Il parait évident que cette vie de famille doit exercer une action moralisante. Elle développe la sociabilité. Le soir, à la veillée, le jour, au travail et aux repas, tous les membres de la famille sont réunis dans la grande chambre commune, ils causent, ils se communiquent leurs idées; l'un ou l'autre chante ou raconte une légende. Il s’ensuit qu’il ne leur faut pas aller au cabaret pour chercher des distractions, comme le fait l’individu isolé, qui se dérobe ainsi à la monotonie et au silence du foyer.

Dans ces communautés de famille, l'attachement aux traditions anciennes se transmet de génération en génération ; elles sont un puissant élément de conservation pour l'ordre social. On sait la force extraordinaire que la gens a communiquée à la république romaine. Comme le dit M. Mommsen, la grandeur de Home s’est élevée sur la hase solide de ses familles de paysans propriétaires. Tant que la terre est aux mains des communautés de famille, nulle révolution sociale n’est à. redouter, car il n’existe aucun ferment de bouleversement.

Ces associations remplissent également un rftle très utile dans l’organisation politique. Elles sont l’intermédiaire entre l'individu et la commune, et servent ainsi d'initiation à la pratique du gouvernement local. L’administration de la zadruga ressemble en petit à celle d'une commune ou d’une société anonyme. Le gospodar remplit des fonctions semblables à celles d’un directeur : il rend compte de sa gestion aux siens, qui délibèrent et discutent. C’est comme un rudiment du régime parlementaire qni prépare à la pratique des libertés publiques. Si la Serbie, à peine émancipée, s’accommode si admirablement d’un régime presque républicain et d’un système «le self-government qy\o supporteraient difficilement bien des états occidentaux, cela provient de ce que les Serbes ont fait au sein des communautés l'apprentissage des qualités nécessaires pour vivre libres et se

gouverner eux-mêmes. On est étonné, dit M. Ivilcli, du bon sens que déploient les paysans croates dans les délibérations publiques auxquelles ils prennent part.

La vie commune dans la zadruga a encore pour effet de développer certaines vertus de l'homme privé, l’affection entre parents, le support mutuel, la discipline volontaire, l'habitude d'agir ensemble pour un môme but. On a dit que la famille n’était plus qu'un moyen d’hériter. Il est certain que la succession, suite ordinaire de la perte d’un parent, éveille de mauvais sentiments que le théâtre, le roman et la peinture ont souvent mis en relief. Dans la zadruga, on n'hérite pas. Chacun ayant droit personnellement à une part du produit, la cupidité n’est pas en lutte contre l’affection du sang, et â la douleur que cause la mort d’un père ou d'un oncle ne vient point se mêler l'idée d'un héritage à recueillir. La poursuite de l’argent n 'enfiévrant pas lésâmes, il y a plus de place pour les sentiments naturels.

Ai-je trop vanté les mérites des communautés de famille, et tracé un tableau flatté de l'existence patriarcale qu'on y mène? Je ne le crois pas. Il suflit de visiter les pays slaves situés au sud du Danube pour retrouver exactement l'institution que je viens de décrire. Et pourtant, malgré tous ses avantages, elle tombe en ruines et disparaît partout où elle entre en contact avec les idées modernes *. Cela vient de ce que ces institutions conviennent à l’état stationnaire des époques primitives; mais elles résistent difficilement aux conditions d’une société, où les hommes veulent améliorer à la fois leur sort et l'organisation politique et sociale dans laquelle ils vivent. Celle soif de s'élever et de jouir toujours davantage qui nous agite aujourd’hui est incompatible avec l'existence des associations de famille, où la destinée de chacun est fixée et ne peut guère être différente de celle de tout le monde. Une fois le désir de s’enrichir éveillé, l'homme ne peut plus supporter le joug de la zadruga, quelque léger qu'il soit; il veut se mouvoir, agir, enlreprendre à ses

I. Ainsi, eu I8G9, le ministre de l'intérieur de Serbie déplorait au sein de la Skuptcliina la dissolution d'un graud nombre de za tlruyas. Dans les dernières années, 1700 avaient cessé d’exister par suite des partages. Voyez Kauitz, Serliien, p. 593. Eu Croatie, chose étrange, la Diète, où dominait le parti national, a voté récemment (187 1) une loi qui interdit de former des communautés nouvelles.

risques el périls. Tant que régnent le désintéressement, l’affection fraternelle, l’obéissance au chef de famille, la tolérance des défauts respectifs, la vie commune est possible et agréable, même pour les femmes; mais, quand ces sentiments ont disparu, la cohabitalion devient un supplice, et chaque ménage cherche à posséder sa demeure indépendante, pour s’y soustraire à la vie collective; les avantages de la zadruga, quels qu'ils soient, ne sont plus comptés pour rien. Vivre à sa guise, travailler pour soi seul, boire dans son verre, voilà ce que chacun cherche avant tout.

Sans la foi, les communautés religieuses ne pourraient durer. De même, si le sentiment de famille s'afTaiblit, les zadrugns doivent disparaître. Je ne sais si les peuples qui ont vécu paisibles à l’abri de ces institutions patriarcales arriveront un jour à une destinée plus brillante ou plus heureuse; mais ce qui parait inévitable, c’est qu’ils voudront, comme l’Adam du Paradis perdu, entrer dans une carrière nouvelle, et goûter le charme de la vie indépendante, malgré ses responsabilités et ses périls. A mon avis, ce n’est pas sans regret que l’économiste doit les voir disparaître.

Pour mieux faire saisir le caractère des zadrugas, je ne crois pas inutile de reproduire ici le récit de la visite que je lis aux communistes de famille du village de Siroko-Polye près de Dyakovo, avec ce grand homme de bien l’évêque Strossmayer (v. mon livre, Péninsule des Balkans, I, p. 124). Nous arrivons à Siroko-Polye sans être annoncés Comme c’est dimanche, hommes el femmes portent leur costume des jours de fête. Pendant la semaine les femmes ont pour tout vêtement une longue chlamyde brodée aux manches et à l'ouverture du cou, avec un tablier de couleurs vives, et sur la tète un mouchoir rouge ou des fleurs. Elles marchent pieds nus. Même quand elles vont aux champs ou qu'elles gardent leurs troupeaux, elles lisent dans la ceinture la tige de la quenouille et elles (lient lu laine ou l'étoupe de lin el de chanvre, en faisant tourner entre les doigts le lil auquel est suspendu le fuseau. Elles préparent ainsi la chaine el la trame du linge, des étoffes el des tapis qu'elles tissent elles-mêmes l'hiver. Leur chlamyde est en très grosse toile de chanvre. Elle retombe en plis sculpturaux, comme la longue tunique des statues drapées de Tanagra; elle est entiè-

remenl semblable à celle des jeunes Athéniennes qui marchent aux panathénées, sous la conduite du maître des chœurs, dans la frise du Parlhénon. Depuis l'antiquité la plus reculée, ce costume si simple et si noble est resté le même. Nul ne se prêle mieux Ù la statuaire. C'est le premier vêlement qu'a dé imaginer la pudeur à la sortie de l’état de nature.

Les cheveux des jeunes filles retombent sur le dos en longues nattes, tressées avec des fleurs ou des rubans. Ceux des femmes mariées sont relevés derrière la tête. Les hommes sont aussi vêtus tout de blanc, d’une large chemise et d'un pantalon en étoffe de laine ou de toile, mais qui ne flotte pas en larges plis, comme un jupon, à la mode hongroise. Le dimanche les hommes et les femmes portent une veste brodée où l’art décoratif a fait des merveilles. Les motifs semblent empruntés aux arabesques des tapis turcs, mais il est probable qu’ils sont nés spontanément de cet instinct esthétique qui porte partout l’homme à imiter les dessins et les couleurs qu’offrent les corolles des fleurs, le plumage des oiseaux eLsurtout les ailes des papillons. Les mêmes dessins se retrouvent sur les vases polychromes des époques les plus anciennes, depuis l’Inde jusque dans les monuments mystérieux de l’Amérique préhistorique. Ces broderies sont formées de petits morceaux de drap ou de cuir, de couleurs très vives, fixés sur l’étoffe du fond au moyen de piqûres faites en gros fils de tons tranchants. Dans les vestes des femmes on met parfois des fragments de miroir, et les piqûres sont en fil d’or. Les ceintures sont aussi brodées et piquées de la même façon. La chaussure est la sandale à lanière de cuir, l'opanka, qui est propre au Jougo-Slave, depuis Trieste jusqu'aux portes de Constantinople. Je vois ici à quelques élégantes des bas de filoselle et des bottines en étoffe à bouts de cuir laqué ; sous l'ancien costume national, cela est d'un effet hideux. Autour de la tête, du cou et de la ceinture, les femmes portent des pièces de monnaie d'or et d'argent percées et enfilées. Les plus riches en ont deux ou trois rangs, tout un trésor de métaux précieux.

L’arrivée de l’évêque a mis tous les habitants du village sur pied. C'est un ravissant spectacle que la réunion de ces femmes en costumes si bien faits pour charmer l’œil du peintre. Cet assemblage de vives couleurs, où rien ne détonne, fait l’effet

*80 la propriété primitive.

d'un lapis d'Orient, à fond clair. Quand les voitures s’arrêtent devant la maison de la zadruga que nous visitons d'abord, le slarechina s’avance vers l’évêque pour nous recevoir. C’est un vieillard, mais très vigoureux encore; de longs cheveux blancs tombent sur ses épaules. 11 a les traits caractéristiques de la race croate : le nez fin, aquilin, aux narines relevées; des yeux gris, très brillants et rapprochés; la bouche petite, les lèvres minces ombragées d'une longue moustache de hussard. Il baise la main de M*r Strossmayer avec déférence, mais sans servilité, comme on baisait jadis la main des dames. 11 nous adresse ensuite un compliment de bienvenue que nous traduit un professeur à l'Université d’Agram qui nous accompagne. Le petit speech est très bien tourné. L'habitude qu'ont ici les paysans de débattre leurs alTaires, au sein des communautés et dans les assemblées de village leur apprend le maniement de la parole. Les starechinas sont presque tous orateurs.

La maison de la zadntgn est plus élevée et beaucoup plus grande que celle des familles isolées. Sur la façade vers la route, elle a huit fenêtres, mais pas de portes. Après qu’on a franchi la grille qui ferme la cour, on trouve sur la façade latérale une galerie couverte en véranda, sur laquelle s’ouvre la porte d'entrée. Nous sommes reçus dans une vaste pièce où se prennent les repas en commun. Le mobilier se compose d’une table, de chaises, de bancs et d’une armoire en bois naturel. Sur les murs, toujours parfaitement blanchis, des gravures coloriées représentent des sujets de piété. A gauche, on entre dans une grande chambre presque complètement vide. C'est là que couchent, l’hiver, toutes les personnes formant la famille patriarcale, afin de profiter de la chaleur du poêle placé dans le mur séparant les deux pièces, qui sont ainsi chauffées en même temps. L’été, les couples occupent chacun une petite chambre dans une construction séparée.

J’ai noté en Hongrie un autre usage plus étrange encore. En visitant une grande exploitation du comte Eugène Zichv, je remarquai un grand bâtiment où habitaient ensemble les femmes des ouvriers, des bouviers et des valets de ferme avec leurs enfants. Chaque mère de famille avait sa chambre séparée. Dans la cuisine commune, sur un vaste fourneau, chacune d'elles préparait isolément le repas des siens. Mais les maris

LES COMMUNAUTÉS DE FAMILLE. 48f

n’étaient pas admis clans ces gynécées. Ils couchaient dans les écuries, dans les étables et dans les granges. Les enfants, cependant, ne manquaient pas.

Le poêle que je trouve ici dans la maison de cette zadruga est une innovation moderne, de même que ces murs et ces plafonds blanchis. Jadis, comme encore dans quelques maisons anciennes, même à Siroko-Poljc, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fumée s'échappait à travers la charpente visible, et par un bout de cheminée formée de planchettes, audessus de laquelle une large planche inclinée était posée sur quatre montants, alln d'empéeher la pluie et la neige de tomber dans le foyer. Toutes les parois de l'habitation se couvraient de suie; mais les jambons étaient mieux fumés. Le nouveau poêle est, dit-on, emprunté aux Bosniaques. Il est particulier aux contrées transdanubiennes. Je l'ai rencontré jusque dans les jolis salons du consul de France à Sarajcwo. Il donne beaucoup de chaleur et la conserve longtemps. Il est rond, formé d’argile durcie, dans laquelle on incruste des disques en poterie verte et vernissée, tout A fait semblables à des fonds de bouteilles.

Le starechina nous fait boire de son vin : seul des siens, il s’assied à table avec nous et nous adresse des toasts auxquels répond l’évêque. Dans le fond de la chambre se presse toute la famille : au premier plan les- nombreux enfants, puis les jeunes Mlles aux belles chemises brodées. J’apprends que la communauté se compose de trente-quatre personnes de tout Age, quatre couples mariés et deux veuves, dont les maris sont morts dans la guerre en Bosnie. La zadruga continue A les nourrir avec leurs enfants. Le domaine collectif a plus de cent jochs de terre arable, il entretient deux cents moutons, six chevaux, une trentaine de bêtes A cornes et un grand nombre de porcs. Les nombreuses volailles de toute espèce qui se promènent dans la cour permettent de réaliser ici le vœu de Henri IV et de mettre souvent la poule au pot. Le verger donne des poires et des pommes et une grande plantation de pruniers, de quoi faire la slivovitza, l’eau-de-vie de prunes, qu'aime le Jougo-Slave.

Derrière la grande maison commune, et en équerre avec celleci, se trouve un bAliment plus bas, mais long, aussi précédé d’une véranda, dont le sol est planchéié. Sur cette galerie cou- E. de Laveleee. 31

verte s’ouvrent autant de cellules qu'il y a de couples et de veuves : si un mariage crée un nouveau ménage au sein de la grande famille, le bklimenl s'allonge d’une nouvelle cellule. L’une des femmes nous montre la sienne; elle est complètement bondée de meubles et d’objets d’habillement; au fond, un grand lit avec trois gros matelas superposés, des draps de lin garnis de broderies et de dentelles, et comme courte-pointe un fin tapis de laine aux couleurs éclatantes; contre le mur, un divan recouvert aussi d’un tapis du même genre, et k terre, sur le plancher, de pelils tapis en laine bouclée aux teintes sombres, noir, bleu foncé et rouge brun. Le long des murs, des planchettes où s’étalent les chaussures et, entre autres, les bottes hongroises du mari pour les jours où il se rend à la ville. Deux grandes armoires sont remplies de vêtements, et trois immenses caisses contiennent des chemises et du linge brodés. 11 y en a des mètres cubes qui représentent une telle somme. La jeune femme nous les étale avec orgueil ; c'est l’œuvre de ses mains et sa fortune personnelle. Pour les décrire, il faudrait épuiser le vocabulaire des lingères. Je remarque surtout certaines chemises faites en une sorte de bourre de soie légèrement crêpelée et ornée de dessins en fils et en paillettes d’or. C’est ravissant de goôt et de délicatesse. Les couples associés doivent k la communauté tout le temps qu’exigent les travaux ordinaires de l'exploitation, mais ce qu’ils font aux heures perdues leur appartient en propre. Ils peuvent se constituer ainsi un pécule qui consiste en linge, en vêtements, en bijoux, en argent, en armes et en objets mobiliers de différente nature. 11 en est de même dans les family-communilies de l'Inde.

Au fond de la cour s'élève la grange, qui est aussi « le grenier d’abondance ». Tout autour, k l’intérieur, sont disposés des réservoirs en bois remplis de grains : froment, maïs et avoine. Nous approchons du moment de la récolte, et ils sont encore plus qu’a moitié pleins. Ijj zudruga est prévoyante comme la fourmi; elle tient k avoir une réserve de provisions pour au moins une année, en prévision d’une mauvaise récolte ou d'une incursion de l’ennemi. A côté, dans un b&timenl isolé, sont réunis des pressoirs et des fûts pour faire le vin et l’eau-de-vie de prunes. Le starechina nous montre avec satisfaction toute une rangée de tonneaux pleins de slivovitza qu’on laisse vieillir

avant de la vendre. C’est le capital-épargne de la communauté.

Je m'étonne de n'apercevoir ni grandes étables, ni bétail, ni fumier. On m'explique qu'ils se trouvent dans des bâtiments placés au milieu des champs cultivés. C’est un usage, que j'avais déjà remarqué en Hongrie, dans les grandes exploitations. Il est excellent; on évite aussi le transport des fourrages et du fumier. Les animaux de trait sont sur place pour exécuter les labours et pour y accumuler l'engrais. En même temps, la famille. résidant dans le village, jouit des avantages de la vie sociale. Les jeunes gens se relayent, pour soigner le bétail.

Dans une autre zadruga que nous visitons, je trouve les mêmes dispositions, les mêmes costumes et le même bien-être; mais la réception est encore plus brillante : tandis que nous prenons un verre de vin avec le starechina, en présence de toute la nombreuse famille debout, les habitants du village se sont groupés devant les fenêtres ouvertes. Le maître d’école s’avance et adresse à l’évéque un discours en croate, mais il parle aussi facilement l'italien et il me raconfe qu'étant soldat, il a résidé en Lombardie et qu'il s'est battu à Cuslozza en 18GG. Il me vante avec l'éloquence la plus convaincue les avantages de la zadruga. A ma demande les jeunes filles chantent quelques airs nationaux. Elles paraissent gaies; leurs traits sont fins; plusieurs sont jolies. En somme la race est belle. Les cheveux noirs si fréquents en Hongrie sont très rares ici; on en voit de blonds, mais le châtain domine. Les deux types très marqués, noir et blond, se trouvent à la fois chez les Slaves occidentaux et méridionaux. Les Slovaques de la Hongrie sont, en majorité, blond filasse. Les Monténégrins ont les cheveux très foncés. A une grande foire à Carlsladt, en Croatie, j’ai vu des paysans de la province appartenant au rite grec orthodoxe; ils avaient d'une façon très marquée les cheveux et les yeux noirs, le teint bilieux, basané ou mat, et d'autres cultivateurs, Croates aussi, mais du rite grec uni à Home, étaient la plupart blonds, avec la peau claire et des yeux gris. La race slave pure est certainement blonde. Si quelques tribus ont les cheveux bruns ou noirs, cela doit provenir de la proportion plus ou moins grande d'autochtones que les Slaves se sont assimilés quand ils ont occupé les différentes régions où ils dominent aujourd'hui. Ma visite des zadrugas confirme l’ovinion favorable que je m’en étais

formée précédemment et augmente mes regrets de les voir disparaître. Ges communautés ont plus de bien-être que leurs voisins; elles cultivent mieux, parce qu’ellesont, même relativement.

plus de bétail et plus de capital.

On savait que les communautés de famille existaient chez, les Bulgares, surtout en Macédoine, mais elles n'avaient point lait l’objet de recherches spéciales. M. Kanilz, dans son grand ouvrage sur la Bulgarie, en a trouvé dans diverses parties du pays ; seulement il en parle en touriste plutôt qu’en juriste. J'en avais visité moi-même aux environs de Pirot chez une population plutôt bulgare que serbe (voy. mon livre La Rêninsule des Balkans, 11, ch. 1). Heureusement celte lacune vient d’étre comblée par un excellent travail que M. Ivan Ep. GuéchofT, ancien ministre des Onances et gouverneur de la Banque nationale, a publié récemment dans la Bevue périodique de Sophia. Je résume ici cet article paru en bulgare sous le titre de La zadruga dans la Bulgarie orientale (1889).

Le professeur Bogisich a traité la question des zadrugas dans trois de ses ouvrages. « Le droit coutumier chez les Slaves, » Agram, 1867. « Recueil des coutumes juridiques chez les Slaves du Sud, .. Agram, 1874. « De la forme dite nakonia de la famille rurale chez les Serbes et les Croates, » Paris, 1884. Il est d avis que la zadruga a existé jadis partout en Bulgarie, et il prétend qu'en Macédoine elle s’est conservée encore bien plus généralement qu’en Croatie.

En Bulgarie orientale, de Zaribrod jusqu’à Kustendil, on rencontre des zadrugas en moyenne dans un village sur deux. Dans le village de Gorna-Bunje, près de Bali-Effendi, aux portes de Sophia, M. GuéchofT note la zadruga des Bogovis, dont fait partie le pope et qui se compose de trente-cinq personnes. Elle est dirigée par un chef, le Domakin. Avec lui, travaillent ses six frères qui exercent différents métiers. Us mettent tout en commun, même les honoraires du pope. La matrone, la domakina règle les travaux du ménage. Dans ce village il y a vingt zadrugas. Quand l’une d’elles prospère, les autres ne songent pas au partage et se conservent. A Dragaleflsi, sur la route d Ichtiman, à 10 kilomètres de Sophia, deux zadrugas sont très prospères et il y en a quinze plus petites. La zadruga des Aloulovis compte trente-six personnes, la zadruga des Danevis trente-quatre per-

sonnes. Dans la plaine de Sophia c’est sur la rive gauche de l'Isker qu’on rencontre le plus de z adrugas.

A Pernik, M. GuéchofT a trouvé une zadruga modèle, celle des Poplchevis, sous la direction de M. Doitchin Pavloff, caissier de /a Caisse agricole de Sophia. Elle s’enrichit : elle a acheté trois tchiflik» (fermes) et a augmenté le nombre de ses animaux en proportion. C’est le plus capable, non le plus vieux, rpii dirige. M. Doitchin verse dans la caisse commune le surplus de son traitement de caissier. Toute zadruga a, outre sa grande maison dans le village, deux egrels, bâtiments isolés où l’on entretient le bétail prés des pâturages communaux et des champs cultivés.

A Mochino, près de la houilliére qui envoie son charbon à Sophia, existent de nombreuses zadrugas, notamment celle des Despotovis, très bien administrée. A Jarlovo, la zadruga des Maslarevis compte quarante personnes, dont une a été député; ft Jablené, la zadruga des Kerelesis a aussi un député à la Sobranye ; à Gorna-Glogovilza, la zadruga des Dedinis-Guechenis compte quarante-cinq personnes; à Dulna-Sikira, la zadruga du Dedinis-Peinis, cinquante-cinq personnes. Dans les départements de Sophia, Trn et Kustendil, beaucoup de noms de village se terminent en efs ou eflsi, ce qui vient, d’après M. Jeretchek, du nom des premières zadrugas qui ont peuplé ces localités.

En Bulgarie, la famille patriarcale ne s’appelle pas zadruga , mais koupchlina (de koup , amas, réunion).

Le chef de la communauté est quelquefois une femme, comme dans la zadruga des Vlikinis, au village de Planinitza. Au sein de la zadruga règne le principe communiste, qui sert de base à la famille : de chacun suivant scs forces, à chacun suivant ses besoins. On entretient les enfants ft l’école, même en dehors de la famille. Si un lils se retire de la communauté ou en est expulsé, il n’a droit qu’à ses vêlements. Il arrive qu’on introduise dans l'association le mari d'une fille.

La fille qui se marie reçoit des vêtements, des tapis, et le mari donne en échange la valeur de ces objets ( prid ). La dot se compose de quinze à trente chemises, de cinq à dix robes et d’un nombre correspondant d’autres habillements. Ces vêlements, faits par les femmes avec la laine que distribue la dumakina, une ou deux fois par an, forment leur pécule personnel.

Dans sa conclusion, M. Cuéchoff, rappelant ce que j’ai dit à ce sujet, résume, à son point de vue, les avantages et les inconvénients de la communauté patriarcale.

Aranlagcs : 1° Met obstacle au morcellement; 2° permet la division du travail ; 3° l'exploitation étant toujours étendue, laves rise l’emploi des machines; 4° économie dans les frais du mé> nage, par suite de la vie en commun de plusieurs familles : un seul feu au lieu de cinq ou six, etc.; 5° le plus capable dirige l’entreprise; fi° un plus grand capital réuni; 6° point de paupérisme, la famille a soin des orphelins, des vieillards, des infirmes; 8° empêche la formation des latifundia el les progrès de l'inégalité; 9° prépare à la gestion des affaires communales; 10° maintient les traditions et les bonnes moeurs : 11° retient les habitants à la campagne ; 12“ inspire un sentiment de sécurité par la perpétuité de l'institution.

Inconvénients : Ceux de toute communauté : elle atTaiblil le ressort de l'activité, puisque tous, le plus paresseux comme le plus laborieux, sont traités de la même façon et elle diminue l’esprit d'initiative, puisque le profit de toute amélioration se partage entre tous. Les causes de la disparition des zadrugas sont les mêmes qu’en Croatie et ailleurs : égoïsme du domakin qui, plus capable, veut avoir une exploitation à lui; défiance des plus ignorants, qui soupçonnent le gérant de s’approprier une partie de l’argent reçu ; l’esprit d'indépendance et d'indiscipline ; la rivalité des femmes quand le principe d'autorité s’affaiblit; les besoins nouveaux ; l'alcool et le cabaret ; l’individualisme. Si les lois agraires qu’on fera en Bulgarie favorisent le partage < ommeen Croatie, les zadrugas y disparaîtront également'.

Ainsi que je l’ai dit, les zadrugas sontaussi très nombreuses en •lacédoine, mais je n'ai pu encore me procurer de renseignements exacts à ce sujet.

1. Je vois en ce moment même qu'un nouveau coup vient d'ètre porté en Serbie à l’existence des zadrugos. La constitution de 1888 impose aux hommes des tailrvgas deux ans de service militaire et seulement cinq mois aux autres (v. aussi G. Ardaut, la Zudruga dons 1rs llalkons, Réforme sociale, 2« sér., 1. 1, p. 140).

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