‹ De la propriété et de ses formes primitivesChapitre 115 sur 131 · CHAPITRE XXX*I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX*I

Le régime des communautés familiales a été aussi très général autrefois en Italie. Il en subsiste encore des traces nombreuses dans différentes provinces. M. Jacini, dans son excellent livre sur la Lombardie, a décrit celles qu’on rencontre dans la région des collines de ce pays. Elles s’y combinent avec le métayage, dont elles facilitent la pratique. Le propriétaire aime mieux avoir pour tenanciers des cultivateurs associés que des ménages isolés. L'association a plus de ressources et présente plus de garanties pour le payement des redevances en nature et pour l'exécution fidèle du contrat : elle est plus capable de diriger une culture étendue, de résister aux pertes des mauvaises années et à tous les accidents inséparables d'une entreprise agricole.

Les communautés jouissent en général d'une aisance relativement grande, et se distinguent par ce que l'on appelle les vertus patriarcales. Ces associations se composent habituellement de quatre ou cinq ménages qui vivent en commun dans de grands bâtiments de ferme. Elles reconnaissent l’autorité d’un chef uommé reggilore et d’une femme de ménage, la massara. Le reggilore règle les travaux, vend et achète, place les épargnes, mais non sans consulter ses associés. La massara s’occupe de tous les soins domestiques. Le chef des étables se nomme bxftlco; c'est lui qui dirige principalement les labours. Le goût de l'indépendance, le désir de s'enrichir, l’esprit moderne en un mot, minent ici, comme aux bords du Danube et autrefois en France, ces antiques institutions. M. Jacini a parfaitement analysé les différents sentiments qui vont en amener la complète disparition. Les hommes commencent à dire : « Pourquoi resterions-

nous avec tous les nôtres sous l’autorité d’un maître? Il vaut bien mieux que chacun travaille et pense pour soi. » Les bénéfices résultant du travail industriel formant un pécule particulier, les associés sont tentés de grossir celui-ci au détriment du revenu commun, et ainsi les dissensions et les querelles d’intérêt troublent l’entente fraternelle. Les femmes surtout excitent, parait- il, l'insubordination des maris. L'autorité de la massara leur est à charge ; elles éprouvent le besoin d’avoir un ménage à elles. Chacun voit bien les avantages de l’association patriarcale, le vivre et le couvert plus assurés, les maladies mieux supportées et moins ruineuses, les travaux agricoles plus facilement exécutés, et, malgré cela, le désir de vivre indépendant l’emporte : on sort de la communauté.

Dans l’extrême Nord, chez une race et dans des conditions physiques entièrement différentes de celles de l’Italie, on retrouve la communauté de famille avec des caractères identiques, preuve manifeste que ce n’est pas le climat qui fait les mœurs. Chez les Lsquimaux, sur le continent américain et au Groenland, les communautés habitent des maisons très vastes qui contiennent plusieurs familles souvent jusqu’à dix. Chaque personne possède en propre ses armes ou ses ustensiles, mais la quantité même en est limitée par la coutume. Le bateau, les traîneaux, les chiens, les provisions appartiennent à la communauté entière aussi bien que le territoire de chasse, et d’ordinaire le produit de la pèche est partagé entre tous'.

1. Taies and traditions of the Eskimo, by Dr Henri Rink, director of lhe royal Greontand board of trade. London, Oslackwood, ISIS. Voyez aussi l'analyse de l'ouvrage par M. Cli fTe Leslie, lhe Acndemy, IS jauv. 1870. M. Leslie dit à propos de ces communautés de famille : - Dans la société ainsi constituée uous voyous, à côté d'un certain développement de la propriété privée, la famille patriarcale et agnatique qui persiste bien longtemps iprèa le régime de la chasse et de la pèche, avec la priiuogéniturc qui confère l'héritage des biens et une autorité et une responsabilité patriarcales. o Quand un individu meurt, le (ils aine hérite du bateau, avec la charge de « pourvoyeur ». S'il n’existe pas de (ils adulte, le parent le plus proche prend sa place et adopte les autres enfants. L'héritage représente ainsi des charges et des obligations plutôt qu'un avantage personnel. Cette association de plusieurs familles en une seule demeure est analogue à ces « communautés de maison • que sir Henry Maine et M. de Lavcleye nous ont fait couualtre comme existant dans certaines contrées de l'Orient et autrefois dans tes campagnes en France. Le village chez les Esquimaux est semblable à « la communauté de village » indo-germanique, avec cette différence qu'il s'agit ici d'uue communauté de pécheurs non de pasteurs.

Les communautés de famille ont aussi existé en Allemagne sous le nom de Cognaliones, Magsehaften, Konne, Geschlcchter et elles s’y sont longtemps maintenues*. Elles exploitaient leur domaine pour le profit commun, formaient une association pour la dépense commune, Gesammtgeware et vivaient il frais communs, in einer Cosl ungetheilt, « h un pot et A un pain ». L'hérédité reposait non sur les liens du sang, mais sur la vie en commun et elle n’avait lieu que pour les parents associés Kinder in der Wcre, collatéraux ou même étrangers adoptés. Ces communautés se maintinrent sous le régime féodal et ne disparurent qu’après la guerre de trente ans. Il en resta la coutume qui interdisait, au chef de la famille, d'aliéner ses biens ou même d’en changer l’emploi par défrichement, plantation ou autrement, sans le consentement de la parenté.

Un article de la loi des .Mamans nous révéle l’existence de la communauté de famille. « Si un débat surgit entre deux familles au sujet de la limite qui sépare leurs terres, les deux familles en présence du comte combattent. Celle à qui Dieu donne la victoire entre en possession du terrain contesté; ceux de l'autre famille payent une amende de douze solidi, parce qu’ils ont agi contre la propriété d’autrui. » l-ex Alaman, art. 81 (84), édit. Lehman, p. 145-146. Pertz, 113 et 163.

Malgré ce qu’en avaient dit Maurer et Denman Ross ( Early I fis tory of landholding among the Germons, p. 25), on a été jusqu’à douter que la communauté de famille ( Hnuscommunion ) se soit maintenue en Allemagne, après l’époque primitive. Mais récemment M. Karl lthamm* vient de les découvrir, avec tous les caractères de la zadruga jougo-slave, et de la coterie ou fraternité française, au sein des colonies allemandes qui existent au nord-ouest de la Hongrie, éparpillées parmi la population indigène slovaque.

Non loin de la ville de Kremnitz, dans une région monta-

M. Rink pense que te principe ancien d'assistance mutuelle et de demicommunisme qui existe chez les tiroenlaudais a pour origine le sentiment de solidarité du dan, seulement les liens de voisiuage ont pris la place de ceux de consanguinité. Les réunions périodiques des habitants des villages voisins, pour des fêtes ou pour rendre justice, rappellent aussi celles du jaif/us des Germains. »

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