CHAPITRE XXXIV
EXPLOITATIONS AGRICOLES COOPÉRATIVES
Aujourd’hui il semble qu’on veuille reconstituer les anciennes communautés agraires sous une forme nouvelle. En Angleterre, plusieurs exploitations agricoles ont été établies sur le principe coopératif. L’une des plus anciennes est celle de Ralahine, en Irlande, établie en 1830 par un disciple d’Owen, John Scott Vandeleur. Elle donnait, parait-il, les meilleurs résultats, tant au point de vue économique que moral ', lorsque l’expérience prit fin tout A coup par la fuite de Vandeleur, qui s’élait ruine complètement au jeu. Le rapport du révérend James Fraser, aujourd'hui évêque de Manchester, commissaire du gouvernement dans l’enquête sur l’emploi des femmes et des enfants dans l’agriculture, fait connaître deux sociétés agricoles coopératives qui semblent réussir parfaitement. Elles ont été établies sur les terres et par le concours de M. J. Gui-don, d'Assington- Hall, prés de Sudbury, dans le Suffolk. La première remonte à 1830. Elle s’est constituée, sous l’inspiration de M. Gurdon, par l’association de 13 simples ouvriers des champs, qui versèrentchacun 3 livres sterling et à qui le propriétaire en prêta 400. Aujourd'hui ils ont porté l’exploitation de 60 à 130 acres; ils ont restitué la somme prêtée, et chaque part vaut environ 30 livres, ce qui représente plus de 16 fois la mise primitive. L’un des coopéraleurs, élu par ses associés, dirige l'exploitation avec le concours de quatre commissaires. Les associés peuvent vendre leur part; cependant il faut le consentement du propriétaire et de l’association pour que la vente soit définitive
I. Voyez le livre de M. William Parc, Cooperative agriculture. II contient des détails intéressants ; mais l'auteur, séduit par l'attrait de ses propre* utopies, pourrait bien avoir vu les choses trop en beau.
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et le nouvel associé admis. La seconde société a été fondée en 1854, dans les mêmes, conditions, et avec le même succès. M. fîurdon a également fait une avance de 4ÜO livres sterling, qui lui ont été remboursées. L'exploitation s'est successivement agrandie; elle s'étend aujourd'hui sur 212 acres, dont le fermage s'élève à 235 livres (environ 8,000 fr.). Les parts primitives, sur lesquelles 3 livres 10 shillings ont été versés, valent maintenant plus de 30 livres. M. Fraser n’hésite pas k vanter les avantages du système, et un autre écrivain, qui a visité également les Assington cooperative agricullural Associations, a confirmé, dans la Pall-mall gazette du 4 juin 1870, l'exactitude des faits rapportés par M. Fraser. Le célèbre économiste allemand von Thiinen avait introduit après 1848, sur sa terre de Tellow, dans le Mecklembourg, le système de la participation aux bénéOces en faveur de ses ouvriers agricoles. D'après les indications fournies par le docteur Brentano, du Bureau de statistique de Berlin, l'expérience, qui se poursuit, malgré la mort de von Thiinen, donne d’excellents résultats; car chaque travailleur touche annuellement un dividende d'environ 25thalers, et les plus anciens d’entre eux ont k la caisse d’épargne un capital de 500 thalers.
L'idée d'appliquer la coopération au travail agricole est en grande faveur aujourd’hui en Angleterre parmi les classes ouvrières; elle a même été patronnée par Stuart Mill, qui voulait que l'Etal concédât à des sociétés agricoles coopératives une partie des terres communales qui existent encore. Ces plans ont trouvé de l’écho jusqu’aux antipodes, et il s’est constitué à Melbourne, en Australie, une association, la Ixind reform Leagoe, qui a pour but d’obtenir que l’Etat cesse de vendre les terres publiques et en conserve la propriété, en prévision de l’avenir.
Nul doute qu’il ne soit désirable de voir appliquer l’association coopérative à l’exploitation du sol. Plusieurs économistes, entre autres Rossi, en ont parfaitement montré les avantages. Les deux principaux sont : premièrement, qu’on opère ainsi la conciliation du travail et du capital, aujourd'hui partout engagés dans une lutte déplorable ; secondement, qu'on associo la petite propriété, très désirable au point de vue social, à la grande culture, très profitable au point de vue économique,
parce qu'elle emploie des machines et des assolements rationnels. Cependant il ne faut point se faire illusion, l’association entre cultivateurs sera difficile à généraliser. Le succès des expériences faites à Assington, en Angleterre, et en Allemagne sur le domaine de Tellow, est dû en grande partie à l'influence prépondérante de M. Gurdon et de von Thünen. Les anciennes communautés agraires étaient, en réalité, des sociétés agricoles coopératives ; elles avaient pour fondement les liens du sang, les affections de la famille et des traditions immémoriales: etjiourtant elle ont disparu, non par l'hostilité des pouvoirs publics, mais lentement minées par ce sentiment d'individualisme, d’égoïsme, si l’on veut, qui caractérise les temps modernes. A la place de l’esprit de famille, qui s’est affaibli, un nouveau sentiment de fraternité collective se développera-t-il avec assez de puissance pour servir de ciment aux associations de l'avenir? On peut l'espérer, et les difficultés de la situation actuelle le font singulièrement désirer; néanmoins il est trop évident que les classes laborieuses, surtout celles des campagnes, manquent encore des lumières et de l’esprit d’entente mutuelle qui sont indispensables à la bonne marche de l'association coopérative. Tout en espérant pour celle-ci un brillant avenir, on peut dire que son heure n'est pas encore venue.
Tous les économistes clairvoyants ont aperçu la nécessité de l’association agricole. Ecoutons sur ce point Rossi ' :
« Grande propriélé et grande culture, dit-il, petite propriété et petite culture, 11e sont pas des idées qui se traduisent nécessairement l'une par l'autre... En effet, 11e pourrait-on pas appliquer la grande culture à la petite propriélé? On le pourrait par l'association... L’esprit d'association est naturel à l'homme, à l'homme de tous les temps et de tous les pays... En France, l'esprit d'association s'étendra par la multiplication des petits capitaux, et plus encore par la diffusion des lumières, do l'instruction populaire... C'est surtout à la culture des céréales, des racines, des plantes résineuses et tioc- Loriales, aux herbages et aux forêts, c'est aux cultures d'assainissement et d'aménagement que l'association pourrait être appliquée avec avantage et facilité...
« Il faut, ce nous semble, varier les clauses de l'association selon les moeurs et les usages du pays, le genre de culture, la nature des
|. Court d'économie politique, 5» leçon, p. 101-138.
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produits. Dans certaines localités, on pourra se réunir pour former, de plusieurs petits domaines, une vaste propriété qui serait confiée à un fermier, les propriétaires pouvant trouver dans quelque industrie manufacturière un emploi plus utile de leur travail. Ailleurs, on pourra organiser une administration à frais communs, dirigée par un ou plusieurs de ces propriétaires associés. Ici on pourra s'unir uniquement pour l'achat et l'emploi de certaines machines et instruments de culture; là, pour organiser des moyens d'irrigation et distribuer les eaux entre les parties intéressées. Que sais-je? L'esprit du cultivateur, une fois éveillé, ne tardera pas à découvrir les formes d’association qui s'adapteront le mieux aux circonstances locales
■< Les cultivateurs ne sont pas aussi étrangers qu’on pourrait le penser aux idées de société, d'intérêt commun, de partage...
« Malheureusement, le public n’a pas encore une idée bien nette des conditions du problème qu’il est appelé à résoudre : aussi le progrès que nous signalons ne peut-il être improvisé ; c’est un but vers lequel nous avançons un peu tous les jours. Entre la dissolution des anciens liens et la formation spontanée des liens nouveaux qui, sous l'empire de l’égalité civile, doivent réunir et coordonner les forces individuelles, il devait y avoir un état intermédiaire, une époque transitoire, agitée, difficile, livrée aux passions et aux controverses des hommes. Cet intervalle, plein de difficultés et de périls, nous sommes prêts à le franchir; on peut en apercevoir distinctement la ligne extrême; mais ce serait une illusion que de nous croire arrivés, tandis que nous sommes encore en marche...
« ... Si tout ce que nous venons de dire n’est pas dénué de fondement, les résultats économiques des lois qui règlent la propriété territoriale peuvent être modifiés, corrigés par les conventions des possesseurs de terres, en particulier par l'association. Dès lors, l'intérêt de toutes les questions d'hérédité s’ulTaiblit pour l’économiste. Que lui importe la grande ou la petite propriété, la quotité de la réserve, les limites imposées au testateur, et autres questions de cette nature, si les propriétaires peuvent, quelle que soit l'étendue de leurs possessions, y adapter, selon les cas, la grande ou la petite culture, et tirer, après tout, le meilleur parti possible de ce puissant instrument de la production, la terre?
« Quand le morcellement aura produit tous ses fruits, dit Louis fleybaud, et qu'à la suite de dommages évidents, on reviendra de la culture émiettée à la grande culture, un autre progrès se fera dans les voies d'une alliance entre les intérêts humains. De la propriété parcellaire naîtra l’association '. »