‹ De la propriété et de ses formes primitivesChapitre 14 sur 131 · EFFETS ÉCONOMIQUES DU MIR RUSSE · texte numérisé non relu

EFFETS ÉCONOMIQUES DU MIR RUSSE

celles formant chaque lot et par suite le Flurzwang, l’assolement obligatoire ou la culture du même produit sur toute une zone déterminée, imposée k tous les cultivateurs, empêchaient l'initiative individuelle d’introduire isolément des améliorations dans les procédés agricoles. Ces améliorations auraient dû être décrétées par l’assemblée des cultivateurs; mais, pour cela, il aurait fallu que cette majorité possédât des connaissances qui évidemment lui faisaient défaut. La routine devait donc nécessairement prévaloir.

Ces inconvénients indéniables ne sont pas absolument inhérents au régime qu'ils ont presque toujours accompagné. On pourrait d'abord donner à chaque famille un lot indépendant, arrondi, qu’elle cultiverait à sa guise pendant une vingtaine d'années ou durant la vie du père. La situation serait alors semblable à celle d'une commune appartenant k un propriétaire unique qui donnerait de petites fermes en location k des tenanciers, pour un terme de 20 ou 30 ans, ce qui se voit souvent en Angleterre. L’intérêt à bien cultiver serait le même dans les deux cas; il n'y aurait aucun obstacle k l’emploi des meilleurs procédés de culture. La seule différence serait que les cultivateurs, au lieu d’être tenanciers d’un lord, le seraient de la commune, et qu’au lieu de payer un loyer toujours croissant à chaque progrès économique, ils jouiraient de leur part du sol, gratuitement et en vertu de leur droit naturel de possession ; ce qui, certes, n’empirerait pas leur situation.

Les adversaires du système russe le combattent toujours en le mettant en regard de la propriété, comme si dans notre Occident la terre n’était cultivée que par des propriétaires. Or, c’est le contraire qui est vrai : la plus grande partie du sol est exploitée par des locataires, qui n'en ont que la jouissance temporaire, et pour un terme ordinairement plus court que celui qui est assuré à l’usager russe. J'admets que la condition du propriétaire est préférable à celle de l'usufruilier; mais je soutiens que celle de l'usufruitier vaut mieux que celle du locataire. Or, le paysan en Russie a l’usufruit de la terre qu'il exploite, ou tout au moins il l’occupe en vertu d’un bail à long terme.

On voit souvent, en Angleterre, de petits propriétaires vendre leurs biens pour en appliquer le prix k la culture d'une grande ferme, qu’ih prennent en location et dont ils tirent de gros

profils, par l’emploi d’un capital relativement considérable. Iâ* terme du bail est de douze ou dix-huit ans au plus, et cette jouissance ainsi limitée leur parait cependant assez longue pour qu’ils engagent tout ce dont ils disposent dans une entreprise agricole. Dans ce cas, on le voit, le bail à ferme amène une culture plus intensive que la propriété même, parce qu'il permet l’application d’un plus grand capital h la terre. Ces faits prouvent manifestement qu’il suffit d'assurer h un homme entreprenant la jouissance d’une terre pendant vingt ans, pour qu'il ait intérêt & la cultiver le mieux possible. Ce n’est donc pas la brièveté du terme de la jouissance qui, dans le régime russe, s’oppose aux progrès de la culture.

Ce régime offre d'ailleurs un avantage particulier. N’étant pas obligé d'acheter la terre qu'il reçoit gratuitement, le cultivateur peut mettre dans son entreprise tout le capital qui lui appartient. Ailleurs, il faut d’abord débourser le prix d'achat de la ferme qu'on veut exploiter ou bien en payer tous les ans la rente.ee qui réduit d’autant le bénéfice. Avec le régime russe, le cultivateur n’a fi payer ni prix d’achat ni prix de location. Il peut donc employer tout son capital à augmenter la fécondité du sol.

Kn Russie, il est vrai, les cultivateurs n’ont ni le capital disponible, ni l’esprit d’initiative, ni les connaissances d’économie rurale nécessaires pour introduire une culture intensive et scientifique. Mais si tout cela leur manque, la faute en est au servage, non au régime de la propriété collective combinée avec la jouissance individuelle, comme on peut s'en convaincre par l’étude de la situation des allmentis, qui sont soumis au régime de la communauté russe en Suisse et dans le pays de Bade et de Hesse, et qui sont cependant aussi bien cultivés que les biens de* particuliers. Dans le régime russe, l'homme arrive à la jouissance de l’instrument de travail, non h titre successoral et comme héritier des fruits du travail de ses parents, mais à litre personnel et en vertu de son droit naturel à la propriété. C’est l’hérédité dans la commune, nu lieu de l'hérédité dans In famille. Ce système, il est vrai, peut avoir pour effet d’affaiblir le stimulant au travail chez le père de famille, parce qu’il sait que ses lils ont toujours droit îi une part de la propriété commune, et rpi'ainsi ils ne seront pas réduits à un dénuement absolu. Mais d’abord, il peut leur laisser la maison, V instrument tu*i

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fundi , le capital d'exploitation el toutes les valeurs mobilières qu'il aura réunies en ses mains. Le mobile de l'épargne et de la capitalisation n'est donc pas détruit. En outre, l’hérédité dans la commune et à titre personnel semble, en principe, plus conforme ii la justice el à la nature. L'homme peut réclamer la jouissance d'une part du fonds productif, au moment ou il est capable de l’exploiter par lui-même et où il en a besoin pour fonder une famille nouvelle, au lieu d'y arriver par le hasard d’un décès, peut-être trop tard, peut-être aussi dans le temps où il est trop jeune encore pour faire valoir son héritage par son propre travail.

Dans le système du droit romain en vigueur dans notre Occident, les enfants n'héritent qu’à la mort des parents. C'est donc à l'instant où ils perdent ceux qu'ils doivent le plus chérir, qu'ils arrivent à la propriété. Cela tend à provoquer et provoque en effet trop souvent des sentiments contre nature. La littérature el la peinture ont souvent fait ressortir ce que celte situation a d'immoral, en représentant ceux qui héritent consolés de leur deuil à l'idée de l’argent qu’il leur vaut. Parfois, hélas! un crime horrible, qui révolte l'humanité, vient montrer combien il est dangereux de faire naître l'exercice du droit de succession du fait du décès des parents. Une institution qui attache l’acquisition de la propriété à la mort du père et de la mère, fait surgir dans Pâme ces convoitises monstrueuses qui, poussées à l’extrême dans les natures perverses, mènent au parricide. Si. au contraire, l’homme est investi de sa part d'héritage quand il parvient à la majorité ou quand il fonde une famille nouvelle, l'impatience d’arriver à la propriété ne viendra pas étouffer ou affaiblir ses affections naturelles, et il n’aura pas à supputer ce que peut lui rapporter la perte de scs proches.

Chez les Slaves, où l'ancienne hérédité soit communale, soit familiale s'est maintenue, la famille est restée beaucoup plus unie que dans notre Occident. Un lien d’affection fraternelle et d’intimité patriarcale en réunit Ions les membres. Chez nous le sentiment de la famille a perdu presque toute sa force. Miné par les cupidités malsaines, il ne constitue plus flans l'ordre social qu’un ressort très secondaire.

Dans le système russe la responsabilité personnelle est mieux respectée que chez nous. Jadis il semblait juste de faire porler

aux descendants, « jusqu’à la dixième génération », la peine des fautes de leurs auteurs, et de faire jouir les fils des honneurs et des titres mérités par le père. Aujourd'hui nous croyons plus équitable de ne point admettre celle solidarité successorale et de traiter chacun, considéré isolément, en raison de ses mérites ou de ses démérites. Nous n'admettons plus l'hérédité des bénéfices ou des places dans l’ordre politique. Mais sous l’empire de notre droit civil, si le père a été prodigue ou malheureux, les enfants n’ont rien, et au contraire, s’il s’est enrichi, ils peuvent vivre dans l’opulence et dans l’oisiveté, contrairement à la morale et à la nature qui veut que l’homme ne puisse subsister que des fruits de son travail, et non des fruits du travail d’autrui. Dans la commune russe les enfants portent moins la peine des fautes du père et aussi jouissent moins du fruit de ses mérites et de ses efforts. Ils obtiennent une part de l’héritage collectif et ainsi ils se font leur destinée à eux-mémes ; le bien-être qu’ils peuvent acquérir ils le doivent à eux seuls, non à leurs ancêtres. Ce système est donc plus conforme au principe de la responsabilité individuelle.

Quand ce régime de la propriété collective existe, non comme en Ilussie à côté d’une aristocratie qui s’est élevée en s’emparant de la moitié des terres, et en imposant le servage aux paysans, mais dans toute sa pureté comme jadis clip/, les Germains et les Slaves et aujourd'hui encore dans l’ilede Java, il aboutit à une démocratie si égalitaire qu’il peut en résulter dans la société une sorte d’uniformité et d'immobilité peu favorable aux entreprises nouvelles et aux progrès rapides. Les cantons primitifs de la Suisse nous offrent l image de cet état social. Mais d’autre part, il est incontestable, comme l’a soutenu M. de ilaxlhausen, que ce régime empêche l'inégalité des conditions de devenir extrême et qu’il offre ainsi de grandes garanties de paix sociale. En maintenant le sol en la possession de la commune, il ne permet pas que quelques familles puissantes l’accaparent. Et d’autre part, l’allotissement périodique empêche un prolétariat de se former, puisqu'il assure à chacun une part inaliénable du fonds commun. Nous voyons sous nos yeux, dans certaines familles, des générations successives se transmettre le droit de consommer beaucoup sans rien produire et, dans d'autres familles, des générations travailler toujours sans jamais arriver à la propriété. Quand le droit naturel au patrimoine est respecté

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