EFFETS ÉCONOMIQUES DU M1R RUSSE
el a pris corps dans une institution, de semblables conlrastes ne peuvent se présenter : car il n’existe pas de classe de « déshérités >>. l,es générations succèdent aux générations dans la jouissance du domaine collectif et dans l'obligation de travailler pour le faire valoir. Ce régime est donc un préservatif contre les luttes et les guerres sociales de classe à classe.
On a répondu Que s'il empêche un véritable prolétariat de se développer, c'est parce qu'il maintient tout le monde dans l'indigence et crée ainsi toute une nation de prolétaires. Voyez, at-on dit, le paysan russe : sa condition n’est guère meilleure que celle de l’ouvrier rural de l'Occident. Il n'est ni mieux vêtu, ni mieux logé, ni mieux nourri. L’égalité est maintenue, c'est vrai ; mais c’est l’égalité dans le dénuement. Voici ce qu'on peut répondre : les besoins du paysan russe sont simples et peu nombreux, mais ils sont satisfaits; sa manière de vivre n’est point raffinée, mais il n’en connaît pas d’autre et il s’en contente. Il y a entre l’usager russe el le prolétaire de l’Occident cette grande différence que le premier dépend pour son existence de celui qui l'emploie, tandis que le second, jouissant d'un patrimoine dont il dispose, est son maître et travaille pour lui-même. Il peut compter sur l'avenir, il vit tranquille, tandis que chez nous l'ouvrier craint toujours qu’on réduise son salaire, et le fermier qu’on augmente son fermage. N’oublions pas d'ailleurs que le système russe n'a pas encore été expérimenté dans de bonnes conditions. Le paysan avait, il est vrai, son patrimoine, ruais il était en même temps soumis au servage. Il était donc à la merci du seigneur auquel il devait la moitié de son temps; à la fois propriétaire el esclave, la charge de ces prestations devait décourager son ardeur au travail et étoulfer dans son germe l’esprit d'initiative et le goût des améliorations. Jamais on n’a vu une agriculture perfectionnée là où existait le servage.
L’abolition du servage a mis d'autres entraves au progrès en obligeant le paysan à racheter la terre qu'il occupait, charge écrasante, et en le privant de l'usage de la forêt et du pâturage qu’il avait auparavant. Pour bien juger le mie il faudrait le voir dans des conditions normales '.
Mais supposez que les paysans russes, maintenant affranchis, reçoivent une instruction comme colle que donne l'école améri-
I . M. Anatole Leroy-Beaulieu constate que le régime collectif du uiir gagne du lerraiu même depuis l'abolition du servage. L'empire des Tzars, I, p. 4ÎI.
caine, qu'ils soient mis au courant des progrès récents de l'agriculture; et, par une entente toute indiquée, ils pourront appliquer les procédés les plus avancés de la grande culture anglaise. Actuellement, par suite du Flvrzwang (assolement obligatoire), tout le territoire d'une commune est traité comme s'il ne formait qu'une ferme. I.e tiers de la terre arable d'un seul tenant est emblavé en céréale d'hiver, un tiers en céréale d’été, un dernier tiers est en jachère. Chacun a sa parcelle dans ces champs immenses; mais il n'y a point de bornes, de fossés ou de haies qui les séparent et le morcellement de la propriété ne se traduit pas par le morcellement de la culture, ftien ne serait donc plus facile que d'exécuter les labours au moyen d'une charrue à vapeur achetée et mise en œuvre pour le compte et pour le profit de tous. Chacun ayant sa part et pour ainsi dire ses actions dans le patrimoine collectif, la base d'une exploitation coopérative est toute trouvée. Le Fluriwang et l'absence de clôtures, qui étaient des entraves pour la petite culture individuelle, d -viendraient au contraire un élément de succès pour la grande culture sociétaire. Aujourd'hui déjà les paysans russes exécutent les différentes opérations agricoles en même temps et après délibération et décision prises en assemblée plénière. C’est exactement ainsi qu’il faudrait procéder dans une exploitation coopérative dont la commune serait le moule. On aurait alors une sorte de société anonyme dont tous les usagers seraient les actionnaires et qui se concerteraient pour mettre la terre en valeur suivant les prescriptions de la science.
Kn France on se plaint que le morcellement de In propriété empêche l’application des machines à la culture du sol. En Angleterre, au contraire, on s'alarme de l'excessive concentration de la propriété en quelques mains. Le système russe, judicieusement appliqué, réunirait les avantages de la petite propriété et de la grande culture. Il y aurait plus de petits propriétaires qu’en France, puisque tous les cultivateurs le seraient et le sont presque déjà, et la culture se ferait sur une plus vaste échelle qu'en Angleterre, puisque toute la commune serait exploitée comme une seule ferme. Pour arriver Ace résultat, que faut-il? Maintenir la propriété collective avec une part assurée A tous, en améliorer l'organisation légale , et en même temps donner aux cultivateurs l’instruction nécessaire pour en tirer bon parti, par l’adoption d’un système perfectionné de culture.