‹ De la propriété et de ses formes primitivesChapitre 71 sur 131 · Waitz, Anthropologie, IV · texte numérisé non relu

Waitz, Anthropologie, IV

4. Waser, Merkwürdige Reise nach der Eerdenge Darien, p. 15t.

5. Pindrahita, llist. de las conq ■ del nueiio Regno de Grenada, IV, 4.

processions. On commençait par des prières où l’on répandait des torrents de larmes, suivies de danses joyeuses quand on croyait les prières exaucées par la divinité A ces traits caractéristiques on reconnaît des communautés organisées comme de véritables États, et on en Irouve de semblables dans les Antilles et dans les îles Lucayes, telles que les décrivent les premières relations des Espagnols. A Arma, dans la vallée du Cauca, les indigènes occupaient de grandes constructions rondes abritant quinze à vingt familles, et Herrera raconte que cent ii deux cents familles habitaient la même maison dans Elle de Cuba.

Dans les Indes occidentales, les Caciques étaient les seuls possesseurs de la terre. Les travaux des champs, les pêches et les chasses étaient réglés par eux. Pierre Martyr dit, en parlant des chefs dans les îles Bahamas : « ils assignent à chacun sa besogne et déterminent ce qui doit être semé ou planté. Les produits des récoltes sont conservés dans les greniers royaux. Chaque famille reçoit les denrées nécessaires il son entretien. Le roi est en même temps le directeur des travaux elle père de famille de ses sujets*.»

Le premier cxplorateurdes lies Haïti écrit qu'il n’est pas parvenu à savoir si l'idée de propriété y était connue. Chaque particulier partageait avec ses voisins tout ce qu’il possédait, spécialement la nourriture et les boissons. Le reproche d'avarice était considéré par ces enfants de la nature comme la plus cruelle injure. Par contre, le vol était puni par le supplice de l'empalement. Ce crime, de même que chez presque tous les indigènes de l'Amérique, y était très rare. Un roseau ou un brin de paille déposé transversalement sur le seuil d'une porte suffisait pour en barrer l'enlrée *. Il n'est pas étonnant que les Européens, au coeur endurci, eussent de la peine A se rendre compte de cet état de choses et Paient comparé à l'Age d'or. « Ils aiment leur prochain comme eux-mêmes, dit Christophe Colomb, et

t. Waitz, Anthropologie, IV, 3C8.

î. Pierre Martyr, De reins oceanicis et novo orbe décades 1res (Cologne, 1574), déc. Vit, ch. i. — Peschel, Vülkerkunde, p. 25?, rapporte ta même chose des Ottomaqucs du Venezuela.

3. Comparez : O. Peschel, G-schictde des Zcitalters der Ent .'échangea, p. I'J2; Waitz, Anthropologie, IV, p. 32i,

s’expriment toujours avec douceur et bienveillance, le sourire aux lèvres '. »

L’ancien royaume du Pérou *, tel que Pizarro et ses compagnons le découvrirent en 1526, était beaucoup plus grand que la république actuelle. Il s'étendait le long de l’océan Pacifique du 2° de lal. N. jusqu’au .'17° de lat. S. et occupait l’emplacement occupé parles républiques du Pérou, de l’Equateur, de la Bolivie et du Chili. Une côte étroite et sablonneuse, sur laquelle il ne pleut presque jamais, humectée seulement par des brouillards pendant six mois de l'année; derrière cette côte, les Corjillères dont la crête atteint 5,000, et les volcans 7,000 mètres de hauteur, semblables h une muraille colossale, se divisant en deux ou trois chaînes distinctes ; de hauts plateaux relativement étroits s’étendant entre les montagnes, tel est le Pérou. Il semble impossible de découvrir sur la terre entière un pays plus défavorable au développement de l’agri ’ulture . Pourtant il s’est trouvé un peuple qui est parvenu à irriguer des landes arides, à fertiliser des pentes escarpées et à franchir des abîmes si profonds (pie « le Vésuve et le Brocken n’auraient pu les combler si on les y avait jetés, » disait A. de Humboldl. La civilisation péruvienne semble avoir émané des hauts plateaux, qui possèdent quatre grands avantages dont ne jouissent pas les vallées où la température est très élevée : un climat tempéré, la pomme de terre, le millet comestible et les lamas. LesQuichuas occupaient les parties élevées du Pérou et de Quito, tandis que les Aymaras habitaient les b>rds du lac Titicaca. Les Ineas, tribu plus forte et plus intelligente que les autres, surgirent au milieu d'eux trois ou cinq siècles avant la conquête espagnole. Venus de la ville sainte de Cuzco, ils subjuguèrent les autres peuplades habitant les montagnes, puis les Yungas qui occupaient le littoral ; ils les forcèrent à adopter leurs mœurs, leur religion et leurs institutions politiques et sociales. Telle est, en réalité, l'histoire ancienne du royaume des Incas, suivant

1. Collection de Navarrcte, cité par Waitz, p. 322 ; coiup. : l’etr. Martyris, Déc. I, ch. il.

î. Garcilasso Je la Vega, Hist. des Ineas (Amsterdam, 1 737) ; Balboa, Iii.il. du Pérou, édit. Tonaux (Paris, 1840); Audio Oliva, llisl. /lu l'ërou, édit. Ternaux (1X51); Prescott, llisl. of the Conques I of P cru; Waitz, Anthropologie, IV, 378 et suit.

leurs traditions nationales dont l'importance a été jusqu’ici trop peu appréciée.

Ces traditions rapportent que les Péruviens étaient primitivement plongés dans la barbarie ; sans cesse ils se faisaient la guerre, et dévoraient la chair de leurs ennemis captifs. C'est alors que le soleil, père de l'humanité, eut pitié d’eux et leur envoya deux de ses enfants, Manco Capac et Marna Oello Huaco, sa sœur et son épouse, pour leur enseigner les industries des peuples civilisés. Ils emportaient avec eux un coin en or avec mission de s'arrêter là où il s’enfoncerait en terre de lui-même. Ce prodige s'accomplit dans la vallée de Cuzco; les fils du soleil s’y établirent, et, tandis que Manco Capac, réunissant les hommes, leur enseignait l’agriculture, les femmes apprenaient à filer et à tisser sous la direction de Marna Oello Huaco. Manco Capac abolit les sanglants sacrifices païens et remplaça ce culte idolâtre par l’adoration du soleil; il éleva un temple magnifique en l'honneur de ce dieu nouveau, et fonda l'ordre des vierges du soleil. 11 est le père de la dynastie des rois Incas, dont la domination clémente, le culte et les mœurs s’étendirent de proche en proche.

Nous ne pouvons nous étendre sur les origines du royaume des Incas ni sur son développement si peu connus jusqu’ici. H suffit de rappeler que cette civilisation doit remonter à une époque extrêmement reculée, comme le prouvent les ruines des grandes constructions qu'on retrouve au bord du lac Tilicaca. Une autre légende péruvienne parle d’hommes blancs et barbus, qui auraient répandu les bienfaits de la civilisation et qui seraient venus des rives de ce même lac Tilicaca. Voici quelle était la situation lorsque les Espagnols envahirent le pays, immédiatement après la mort du treizième Inca, lluayna Capac, autant que les descriptions parfois obscures des historiens contemporains nous permettent de l’entrevoir.

A la tète du royaume se trouvait l lnca, le successeur et le représentant de la divinité, qui devait prendre soin de son peuple comme un père de ses enfants. Les habitants se divisaient en deux classes : la noblesse et le peuple. La noblesse se subdivisait encore en deux castes: les Incas et les Curacas. Les premiers, descendants directs de la famille royale, jouissaient de grandes prérogatives. Instruits par les amautas, ils se servaient de la lan-

gue royale officielle et portaient des vêtements spéciaux ; les hautes fonctions ecclésiastiques et séculières leur étaient réservées exclusivement. Les Caracas étaient les descendants des anciens chefs des peuplades asservies. Ils exerçaient une domination locale, sous la juridiction suprême des Incas; ils devaient visiter la capitale de temps à autre et y faire élever leurs fils.

Le peuple se divisait en groupes de familles patriarcales de 10, 50, 100, 500 et 1,000 membres, correspondant assez bien aux centaines de l'Allemagne du moyen âge, aux genles et aux curies des tribus romaines. A la tête de chaque division se trouvait un chef choisi parmi eux. Dix mille familles constituaient un canton sous la juridiction d’un gouverneur de la noblesse des Incas. Les Péruviens avaient divisé le royaume en quatre provinces, dont les habitants se reconnaissaient à des costumes différents; c’est pourquoi ils nommèrent leur pays Tavanlinsuya, les quaire régions du ciel.

Le sol était partagé en trois parties: 1° les terres du soleil servant à l'entretien des sanctuaires et d'un nombreux clergé ; 2° celles des Incas, destinées au roi et à la noblesse ; 3° celles des Curacas et du peuple. Toutes ces classifications indiquent un pays soumis par la conquête ; de même les Germains s'emparèrent des deux tiers du sol lorsqu'ils envahirent les provinc's romaines. L’Inca avait le droit de propriété même sur les terres destinées au peuple. Les sujets en conservaient seulement la jouissance. Le partage des terres se faisait annuellement. Les Curacas étaient pourvus les premiers; le reste se répartissait entre les familles suivant leurs besoins.

L'idée fondamentale était que chacun reçût de quoi satisfaire aux premières nécessités de l'existence. Il existait dans la capitale un cadastre des terres, tenu avec la plus grande exactitude. Des employés spéciaux dressaient annuellement des statistiques officielles concernant la situation de la population : nombre, Age, sexe, état sanitaire, occupations. 11 était tenu avec soin un registre des morts et des naissances. Le partage des terres s’effectuait suivant le nombre des membres constituant chaque famille d'après les statistiques officielles. Il était nécessaire que cet état civil fût très exact pour pouvoir faire mettre à exécution la loi forçant tout Péruvien à se marier à un certain Age. Us devaient choisir une femme habitant la même commune ou tout

au moins le même district que lui ; les Curacas et les Incas ue pouvaient s’allier en dehors de leur caste. Chaque année, à jour fixe, on réunissait sur la place publique les Péruviens en âge de devoir se marier et le chef du village, unissant les mains des fiancés, les déclarait mariés. La commune fournissait une maison et un lot de terre aux nouveaux époux, comme chez les Dariens. A la naissance de leurs enfants, ils recevaient en outre un lot pour chaque fil* et un demi-lot pour chaque fille.

Les travaux des champs et de la moisson étaient réglés en détail. Tous les habitants de la commune cultivaient en premier lieu les terrains consacrés au soleil. Après cela, on travaillait aux champs destinés à soutenir les vieillards, les malades, les veuves, les orphelins, les hommes de guerre et les ouvriers employés au service de fÉtat. Chacun pouvait alors seulement cultiver son propre champ, mais il était tenu d'aider son voisin, en cas de nécessité. Garcilasso, descendant des Incas, raconte que Huayna Capac, l’avant-dernier Inca, fit pendre un Péruvien qui avait cultivé le champ d’un de ses parents, un Curacas, avant celui des veuves et des invalides. Toute la population célébrait une grande fête, en commençant la culture des champs de l’Inca. I/?s Péruviens s’occupaient tous de l’agriculture, qu'ils considéraient comme d'institution divine. Certain jour de fete fixé par l'usage, l’Inca conduisait la charrue en grande pompe, en présence de la cour et du peuple. C’est grâce à cet état de choses et a la densité de la population, que l’agriculture parvint îi un haut degré de perfection malgré l’absence de numéraire et de commerce extérieur. La population actuelle ne parvient pas à maintenir une culture aussi intensive et aussi étendue, malgré les moyens plus puissants et les capitaux plus importants qui sont à sa disposition. On n'a pu l’obtenir que par le travail collectif d’un grand peuple soumis à des lois sévères étayant pour base la propriété commune du sol.

L'étroit territoire s’étendant le long de l’océan Pacifique est arrosé par quelques fleuves de peu d’importance; il n'y pleut jamais, et entre les cours d'eau règne une sécheresse complète. Pour fertiliser ces landes désertes, les Péruviens avaient amené vers la côte les eaux des lacs et des rivières des Andes, par un réseau de canaux très étendu. L'un de ces canaux atteint la longueur de 500 milles anglais ; on a dô surmonter des difficultés

énormes pour leur création, telles que le percement des rochers et le passage des rivières. Des lois sévères réglaient la distribution de l'eau aux différents habitants et des commissaires royaux veillaient à ce qu’elle servit uniquement à arroser les champs.

Des murs cyclopéens soutenaient les terres sur les contreforts des Andes, dont les pentes trop roides rendaient le labour impraticable. Les champs ainsi obtenus, très larges à la base des montagnes, devenaient de plus en plus étroits vers les sommets ; les plus élevés suflisant à peine à cultiver quelques rangées de plantes de maïs. Les Péruviens apportaient de la terre sur les rochers pour gagner des terres arables. Il est curieux de trouver des travaux aussi merveilleux exécutés à une époque où le fer était inconnu.

On creusait souvent le sol des terres sablonneuses à une profondeur de quinze à vingt pieds, sur l'espace d’un arpent et plus, jusqu’à ce qu’on rencontrât un terrain assez humide pour la culture. On le recouvrait alors d'une couche de petits poissons très abondants dans ces parages. Ce genre de fumure est considéré en Angleterre comme le signe d'une culture très intensive. Les Péruviens connaissaient et employaient toute espèce d'engrais, entre autres le guano des lies Chinchas si recherché actuellement en Europe. Ce guano, formant des amas de plus de 200 pieds de hauteur, était exploité par les habitants des côtes sous la stricte surveillance de l'Etat. Chaque district avait sa part distincte ; l’usurpation des droits d’autrui était rigoureusement punie. On soignait les oiseaux de mer, punissant de mort ceux qui les tuaient. l.a loi défendait d’aborder aux lies pendant l’époque des couvées.

Les Péruviens semblent avoir observé de bonne heure que toutes les plantes ne prospèrent pas dans les mêmes conditions climatériques, et le gouvernement spéciliait le genre de culture propre au littoral brûlé par un soleil ardent pendant toute l’année, et aux hauts plateaux jouissant d’un climat tempéré. Pour faciliter les échanges, la monnaie étant inconnue, il y avait tous les mois de grands marchés, dans les villes importantes. Pendant les disettes, les greniers publics subvenaient aux besoins du peuple. L’administration fournissait les habitations, les vêtements et les instruments de travail.

La parcelle de terrain concédée à chaque particulier, suffi -ant strictement aux nécessités premières de la vie, il était impossible de s’enrichir par l’excédent du produit des récoltes. L'organisation de la production était minutieusement réglée, et personne n’avait le droit de rester oisif.

Connaissant déjà les avantages de la division du travail, le gouvernement employait au bien commun, selon les aptitudes des ouvriers, le temps resté libre après la culture des champ*. Les artisans d’un même genre, constitués en corps de métier, se relayaient alternativement pour qu'il n’y eût pas d'injustice. Une statistique complète des emplois facilitait ce système. Plusieurs catégories de travaux spéciaux se transmettaient de père en fils, constituant une sorte d’héritage dans certaines familles ou dans certaines provinces. C’était l’hérédité du métier, la caste industrielle comme en Egypte.

Les habitants des côtes, où il fait très chaud, portaient des costumes de colon, tandis que ceux des montagnes, où le climat est très rude, s’habillaient de chaudes étoffes de laine.

Les cotonniers croissaient en abondance dans les plaines le long de la mer. L 'agave americana, l'âloès, fournit une espèce de toile, et la laine des lamas et des autres espèces de moutons péruviens était très abondante. Le gouvernement entretenait des troupeaux énormes d’alpacas et de lamas, confiés aux soins de bergers expérimentés qui les conduisaient, suivant les saisons, dans les différents pâturages du pays. Les huanacas et les vicunas (espèces de lamas) erraient en liberté dans les montagnes, protégés par des règlements de chasse très sévères. De temps à autre, on les réunissait en troupeaux et on les tondait, après les avoir capturés avec un lazzo. Leur laine, ainsi que celle des moutons domestiques, était déposée dans les magasins de réserve du gouvernement et chaque famille en était pourvue selon ses besoins. Les femmes filaient et tissaient d'une manière si adroite qu’elles excitèrent l’admiration des Espagnols. Lorsque la famille était pourvue, les ouvriers devaient travailler pour l’Inca et la noblesse. Il venait des quantités énormes de draps de Cuzco. Des inspecteurs royaux surveillaient le partage et le travail de la laine; ils devaient veiller à ce que les ramilles fissent un bon emploi de la part qui leur était remise et à ce que personne ne fût dans le dénuement.

Le gouvernement était mis en possession de toutes les matières premières, et il les distribuait aux ouvriers pour qu'ils les manufacturassent.

L'Etal ne pouvait pas forcer les artisans à travailler pour le bien public au delà d'un temps limité, et alors il leur fournissait la nourriture. 11 existait des règlements destinés à sauvegarder la santé des ouvriers dans les mines et dans les autres travaux insalubres.

Une partie seulement des produits de l'agriculture et de l’industrie était directement employée pour les besoins du peuple; le reste, enmagasiné dans les greniers des différents cantons, revenait aux prêtres du soleil et à Mnca. Le tout restait cependant à la disposition du souverain en cas d'urgence. Ces magasins de prévoyance étaient d'un grand secours pendant les guerres et les famines, ou pour venir en aide aux malheureux. Les Espagnols les trouvèrent remplis de maïs, de coca, d’étoffes de laine et de colon du tissu le plus lin, d'ustensiles d'or, d'argent et de cuivre, etc., dont le gouvernement tenait un relevé exact.

L’Étal s’occupait aussi dés divertissements populaires. On conviait tous les habitants à des festins publics, pour célébrer les fêtes du soleil, de la famille royale, et les anniversaires de mort des Incas. Ces repas rappellent les Syssities des Spartiates Après les grandes parties de chasse données, de temps à autre," par l'Inca, on découpait la chair du gibier en longues tranches pour les distribuer au peuple.

Tout le régime social du Pérou était fondé sur un système communiste logiquement appliqué et sur la propriété collective du sol. Une aristocratie toute-puissante en imposait les lois à un peuple, dont l'initiative intellectuelle, peu développée, se soumettait sans résistance à une très sévère contrainte.

L'idée de propriété commune du sol parait seule avoir été comprise par les aborigènes de l'Amérique, et la propriété individuelle se bornait pour eux à la possession des objets d'utilité personnelle. Aucune des nations dont nous avons étudié les mœurs n’a été si loin sous ce rapport que les Péruviens des Incas. Leurs institutions nous permettent de nous rendre compte de la prospérité d’un peuple chez lequel l'héritage el la propriété privée, le vol et la pauvreté étaient inconnus, et où il n’existait ni commerce

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La PROPRIÉTÉ PRIMITIVE.

ni monnaie. L’Inca lui-même ne se servait jamais des trésors amassés par ses prédécesseurs. Lorsqu'un souverain mourait, on fermait à jamais tous ses palais avec les richesses qu’ils contenaient. Celte coutume reposait sur des idées religieuses ; mais elle est curieuse à constater sous le rapport de la conception de l'idée de la propriété. La naissance des Péruviens déterminait leur manière de vivre. S’ils appartenaient à la noblesse, ils vivaient aux dépens des autres; tandis que s’ils faisaient partie de la classe inférieure, iis élaient pour toute leur existence voués au travail. Le gouvernement leur assignait leur domicile, leur métier, la forme de leurs vêtements, réglait pour eux leurs besoins et leurs plaisirs, et allait jusqu’à leur choisir leur femme.

Il ne leur était permis de développer leur individualité et d'améliorer leur condition que dans des limites très restreintes. D’autre part, ils ne pouvaient jamais tomber dans la misère ; car ils élaient soutenus moralement et matériellement par la puissante organisation qui décidait de leur sort. Cette réglementation à outrance donna aux Indiens de ces contrées le caractère indifférent, doux et llexible qui les distingue encore aujourd'hui.

L’histoire atteste que le développement économique et social de l'individualité, basée sur le système de propriété tel qu’il se pratiquait à Rome n’a pas été le seul qui favorise les progrès de la culture. Les ruines grandioses de l’antique civilisation américaine respectées par l'invasion espagnole, et les rapports dignes de foi qui nous ont été faits au sujet des mœurs des Péruviens du temps des Incas, et qui rappellent les premiers temps du christianisme, en sont la preuve. Le philanthrope ne trouve-t-il pas un meilleur type de l'humanité dans ce pauvre Péruvien païen, mais rempli d’amour pour son prochain, possédant un sentiment profond de la solidarité humaine, que dans le « chasseur de dollars » actuel des Etats-Unis, chrétien, mais sans cesse occupé à gagner de l’argent? La civilisation qui au Pérou leur est venue de l’Occident n’a pas élevé les populations primitives à un plus haut degré de culture économique et intellectuelle.

Avant l'arrivée des Espagnols les Péruviens se saluaient par ces mots « Atna sua , Tu ne voleras point », et l'on répondait : « Amaqualla » ou « Ama lhella » (Tu ne mentiras point, ou lu ne resteras pas oisif). Après la conquête on disait : « Ave Maria purissima, Je te salue Marie très pure », et l’on répondait : a Sin

peccado concebida, Conçue sans péché ». Les naturels tenaient pour des mensonges ce qui leur était raconté du christianisme et quand leurs mœurs se relâchaient, ils s’exprimaient ainsi : « Je commence à devenir chrétien; je le suis même déjà un peu, car je puis voler et blasphémer, jouer et le reste. »

Nous regrettons que le manque d’espace nous empêche de faire connaître ici les institutions que les Jésuites établirent, pendant le xvu* siècle, dans les villages des missions du Paraguay (les Réductions).

Les livres de géographie qui considèrent les créations des Jésuites comme des expériences sociales, et les affirmations des écrivains catholiques qui veulent prouver « la puissance de la religion par l'influence qu’elle a exercée sur les tribus les plus grossières » et qui attribuent au catholicisme le communisme des Guaranis et desChiquidos sont peu dignes de foi. Les Jésuites, grâce à leur perspicacité, ont vite compris combien il leur serait facile de transformer en socialisme catholique et chrétien la constitution agraire des Indiens, et leurs institutions des Réductions ne sont en réalité que le développement des coutumes déjà existantes1.

1. Les ouvrages suivants fourniront des renseignements précieux sur cette question. Sepp et B&hin, Reisebeschreibung wic dieselhen aus Hispanim in Paraqunriam kommen (Nürnberg, 16'J8) ; Charlevoix, Geschichte von Para gitay {Nürnberg, I7C8); .Kunes, Ensago de la hisloria civil del Paraguay (Buenos- Ayres, 1 8 1 G) ; Doblas et Alvear, cité par deAngelis, Cote don deobras y documentas >rl. a la historia de las provincias del Rio de la Plata (Buenos* Ayres, 1836-, lit et IV; M uratori. Relation des missions du Paraguay { Paris, 1 75b4# ; Nette Nachrichten von der lUtssionen der Jesuiten in Paraguay ( Hambourg, 1768V Les deux ouvrages suivants sont moins volumineux : Florian Baucke, EinJesuil in Paraguay (Ratisbonne, 1870), et A. Kobler : Per christliche Communismus in den Reductionen von Paraguay (Würzbourg, 1877).

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