I. Strabon, I. Vit, cb. vi
L’AGE D’OR
recevoir. Comme elle peut disposer du pâturage commun, si on lui donne quelques moutons ou quelques bœufs en paiement, elle n’en sera nullement embarrassée ; elle les enverra sur la lande avec le reste de son troupeau. Grâce à l'entremise du berger chargé de conduire à la pâture tout le bétail des habitants de la ntarke, les paiements en têtes de moutons et de bœufs peuvent se faire au moyen de cette opération de banque que l'on appelle « virement de parties », et que le clearing housc de Londres a porté à la perfection Si Paul doit 1,000 fr. à Pierre, et qu'ils aient le même banquier, le paiement se fait par une simple transcription au livre : les 1,(XK) fr. sont soustraits à l'actif de Paul et portés à celui de Pierre. Dans la communauté primitive, le paiement pouvait se faire de la même façon. Si l’un devait dix bœufs à l'autre pour une épée, il en avertissait le berger, qui les prenait dans le troupeau du premier pour les adjoindre au troupeau du second. L'emploi du bétail comme moyen d’échange, qui semble général chez les peuples aryens, prouve qu'avant leur dispersion ils vivaient à l'état pastoral; et l'histoire économique vient ainsi corroborer les résultats auxquels est arrivée la philologie comparée.
Au moment où les Humains et les Grecs apparaissent dans l’histoire, ils sont parvenus à un état de civilisation plus avancé, plus moderne que celui des Germains de Tacite. Ils sont sortis depuis longtemps déjà du régime pastoral; ils cultivent le blé et la vigne, et se nourrissent moins de viande : c’est l’agriculture qui leur fournit la plus grande partie de leur subsistance. Néanmoins il reste encore des traces très reconnaissables du régime primitif de la communauté. Ainsi le bétail n'aurait pu servir de moyen d’échange, si la plus grande partie du terrain n'avait pas été un pâturage commun, où chacun avait le droit d’envoyer ses troupeaux. Les deux coutumes se tiennent de si près que l'une ne peut se concevoir sans l'autre. Avec la propriété individuelle et limitée, je ne puis recevoir des bœufs en paiement; car comment les nourrirais-je? Si le bétail sert d’instrument d’échange, on peut en conclure qu’une grande partie du sol est propriété collective. Ce régime a donc existé dans la Grèce et dans l'Ualie primitives.
On trouve encore une preuve de l’exislence de la communauté en Grèce et en Italie, dans celle tradition universelle d’un âge E. dk Lavklkte. 2 4
d’or où la propriété privée était inconnue. Ordinairement on n’y voit qu’une fiction poétique; mais, quand déjà les faits incontestables de l’histoire économique de l'humanité nous font comprendre la nécessité de ce régime, on est amené forcément à admettre que les poètes anciens, ici comme en bien d'autres points, peignent un primitif état de civilisation dont le souvenir s'était perpétué. Voici quelques passages des Classiques les plus connus, qui célèbrent, presque dans les mêmes termes, l’âge heureux où la terre, propriété commune de tous, ne connaissait pas encore les limites tracées et les bornes posées par le droit quiritaire.
« Avant Jupiter, lisons-nous dans les Géorgiques, aucun laboureur « n’avait encore dompté les champs; il n'était pas permis d'en mar- « quer les limites, d’en régler le partage : tout était commun; et la « terre, sans y être sollicitée, n’en prodiguait que plus largement « ses biens »
« Au temps du roi Saturne, écrit l'abrévialeur de Trogue Pompée,
« il n'v avait ni esclavage, ni propriété privée : les biens étaient cora- « inuns et indivis, et tous les hommes avaient, pour ainsi dire, un « même patrimoine. C'était l'àge d’or, si cher à la poésie; l’âge du « bonheur facile et de la concorde universelle. »
Écoutons Tibulle, liv. I, Elég. 3 :
Quatn bene Saturno vivebaut rege priusquam Telles iu longas est patefacta vias !
N'onduin cæruleas pi nu s contemserat undas,
EiTusum verdis præbucratque siuum;
Non domus alla fores habuit; non fixus iu agris,
Qui regeret certis Bnihus arva, lapis.
Ovide ( Métam . 1,135) s’exprime en des termes semblables :
Cotnmuuemtpic prius, ceu lumina Solis et auras,
Cautus huuium longo signavrt limite meusor.
Voilà évidemment la tradition populaire d’une époque primitive, antérieure à la constitution de la propriété privée.
t. Virgile, Géorgiques, I. I, IÎ5 :
Ante Joveni nulli subigebant arva coloui,
Nec signale quidein aut partir) limite campnm Pas ernt : in medium quierebant; ipsaque lellus Orniiia liberius, nullo posceute, ferehat.
Gtorg., t, lïi.
L'AGE D'Ott.
Platon, dans le troisième livre des Lois, décrit fort bien le3 caractères de cette époque primitive où régnait exclusivement le régime pastoral. « Dans les commencements, il y avait abondance de pâturages d’où les hommes liraient principalement leur subsistance. Ainsi ils ne manquaient ni de chair ni de laitage. » N’est-ce pas l’image exacte de la Germanie au temps de Tacite et la reproduction du mot de César : carne el lacté viuunt. Platon parle aussi de l'égalité du partage primitif des terres et i! exprime cette idée commune à tous les politiques de l’antiquité, que l'égalité des conditions est la base indispensable de la pureté des mœurs, de la vertu et de la liberté.
Nous trouvons encore chez les historiens anciens quelques passages qui prouvent que, même dans le inonde connu d’eux et de leur temps, le régime de la propriété collective n’avait pas complètement disparu. Diodore de Sicile raconte que des habitants de Cnide et de Rhodes, fuyant la tyrannie des rois asiatiques, arrivèrent en Sicile vers la cinquantième olympiade. Ils s’y allièrent avec les Sélinontiens qui faisaient la guerre aux Egestiens. Vaincus, ils quittèrent la Sicile et abordèrent aux lies Lipari, où ils s’établirent, du consentement des habitants. Pour résister aux pirates tvrrhéniens, c’est à-dire étrusques, ils construisirent une flotte et adoptèrent l’organisation sociale que voici : (Diod. Bibl. Hist. L. V. 9, ed. Muller, V. I. p. 149, Par. 1842).
« Plus tard, comme ils avaient à souffrir des Tyrrhéniens qui infestaient la iner de leurs pirateries, ils équipèrent une flotte et se divisèrent en deux factions; l'une cultiva les lies dont ils avaient mis le sol en commun, l'autre alla combattre les pirates. Ils mirent également en commun toutes leurs fortunes mobilières, et instituèrent de manger ensemble à des repas publics. Celle vie en commun dura plusieurs années. Plus tard, ils se partagèrent les terres de Lipara où était bâtie la ville; quant aux autres Ilots, ils continuèrent à les cultiver en commun. En dernier lieu, ils se partagèrent toutes les Iles pour une période de vingt ans; quand le temps est écoulé, ils tirent de nouveau les terres au sort’. »
1. remprunte la traduction île ce passage à M. Théodore Reiuach dans la Revue pour len-our. des études grecques, 1800. M. Kustel de Coulanges avait soutenu, contrairement à l'opinion de M. Violtel, que d'après le sens
Ainsi, à l’époque où écrivait Diodore de Sicile, c'est-à-dire sous le premier empereur romain, la propriété privée immobilière n’était point encore complètement constituée parmi les Urées des petites îles Lipari : ils pratiquaient aux portes de Home ces partages périodiques observés en Germanie par César et Tacite. Ce qui est curieux à noter c’est que les Suèves, au dire de César, agissaient comme les Lipariens : « Ceux qui' res- « tent dans le pays cultivent le sol pour eux-mêmes et pour les « absents, et à leur tour ils s’arment l'année suivante, tandis que « les premiers restent chez eux; car nul ne possède la terre en « propre. » M. Viollet croit pouvoir admettre que le régime de la propriété collective avait laissé des traces profondes dans le midi de l’Italie jusqu'aux temps historiques. Voici comment il s'exprime :
« Ne pourrait-on pas en dire aulant de quelques-uns des premiers « colons de la Grande-Grèce? C'est une pure conjecture que nous « exposerons ici, niais il ne faut pas toujours négliger les cotijecu tures : nous nous transporterons donc un moment dans la Grande- « Crèce et nous consulterons les biographies de Pylhagore que l’an- « tiquité nous a transmises. On sait que l’ylhagore réunit des disciples « qui pratiquaient le système de la communauté de biens. Ce n'est « pas sur ces agrégations d’un petit nombre de personnes que nous « appellerons l'attention : il est assurément permis d'accepter ici le « témoignage des biographes, qui considèrent cetle institution « comme l’œuvre du philosophe et qui ne la rattachent en aucune u façon aux origines historiques de la Grande-Grèce; mais voici un « fait attribué aussi à Pvlhagore, fait plus général, plus important et « plus difficile à expliquer : à la voix de cet éloquent personnage, « écrit un auteur, plus de 2,000 individus adoptèrent le régime de la » communauté et organisèrent dans la Grande-Grèce un état poli— » tique. Il y a plus : en s'attachant aux expressions de notre histo-
exact des mots, le partage avait été définitif. M.Reiuach prouve que l'interprétation de M. Viollet doit être admise. Mais il ne croit pas que ce régime agraire ait pu continuer après la conquête romaine. Le communisme agraire, dit-il, a dit cesser quand Lipari devint une station thermale. Si dans le» villes d'eau, ajoute-t-il, on est quelquefois mis au pillage, I» collectivisme y est totalement ignoré. — Pourtant le collectivisme agraire, avec partages périodiques, se pratique encore de nos jours, aux environs de Spa, d'Interlaeken et de beaucoup de stations thermales de la Suisse et de l'Alletuague méridionale. C'est à tort qu'on y voit un cas de communisme, leque n'existe que quand le produit est commun. Dans le collectivisme, dout je parle dans ce livre, l'exploitation et le produit sont individuels.
L'AGE D’OB
« rien, on pourrait supposer qu'il s’agit de l'origine même de plusieurs « villes de la Grande Grèce Ainsi, d'après ce teste, postérieurement « à la fondation de Rome, une ville ou même quelques villes du sud « de l'Italie auraient été fondées et assises sur le régime de l’indivi- « sion. Voilà un fait social d’une grande importance, attribué à une « époque assez peu reculée et qui aurait laissé de bien faibles traces « dans l’histoire. N'est-il point permis de se demander si une ancienne « tradition, concernant l’origine de certaines villes de la Grande- « Grèce, ne serait pas venue ici se fondre dans les récits postérieurs « et à demi légendaires de la vie de Pylhagore? Sous le nom, sous le « couvert de Pylhagore, une tradition historique très précieuse serait « ainsi parvenue jusqu'à nous. Ce qui confirmerait notre pensée, « c’est que ce passage de Nicomaque, recueilli par Porphyre, est tout à « fait isolé dans les biographies de Pylhagore; partout ailleurs il n’est « question que des disciples du philosophe, c’est-à-dire d’un corps « assez peu nombreux comptant tout au plus 600 personnes. Nous « trouvons dans une source très différente un trait qui doit être rap- « proché de ce qui précède : il s’agit des habitants de Tarenle : les « citoyens de cet État paraissent avoir conservé jusqu’au temps « d'Aristote quelque chose de l’antique communauté des terres. « A Tarcnte, on accorde aux pauvres l’usage commun des propriétés, « et ainsi on s'assure le dévouement de la Toute, » lisons-nous dans « la Politique1. Ainsi la ville de Tarenle pratiquait, au bénéfice des ■< indigents, une coutume qui rappelle le partage périodique des <■ terres des lies Lipari : cet usage s'explique beaucoup mieux par « l'histoire que par la philanthropie, et nous avons là très probable- « ment sous les yeux un débris d'une haute antiquité. »
Aristote semble avoir eu connaissance des deux formes primitives de la communauté, celle où les produits sont récoltés en commun et celle où la terre est allolie entre les ayants droit. « Ainsi, dit-il, au chapitre 3 du livre II de la Politique, les « champs seraient propriété particulière et les récoltes appnr- « tiendraient à tous. Cet usage existe chez quelques nations. Le « sol pourrait être commun, mais les récoltes seraient répar- « lies entre tous comme propriété individuelle. On trouve celte « espèce de communauté parmi quelques peuples barbares. « Aristote n'indique pas clairement les caractères des deux ré-
I. Porpbvri, hjthnqorx vita, à la suite de Diogène Laerce, édit. Didot, P.irisiis, 185", p. SI Conf. Jamhlique, qui répète mot à mot ce qu'avait dit Porphyre, ibid., p. îl.
ï. Aristote, Politique, lie. IV, ch. ni (5), édit. Didot, t. I, p. iSti.
gimes qu'il veut décrire, mais le premier semble se rapporter à certaines cités grecques où en e(Tet on consommait en commun, dans des repas publics, le produit des terres des particuliers. Le second serait celui du partage périodique du fonds commun, ainsi qu’on le trouve décrit dans quelques auteurs anciens.
Diodore de Sicile dit que les Vaccéens, tribu celtibère, « se « partagent tous les ans la terre pour la cultiver et, ayant mis « en commun les récoltes, donnent à chacun sa part. Ils ont « établi la peine de mort contre les agriculteurs enfreignant ces « dispositions1 * 3. »
Diodore de Sicile ’ rapporte encore que, parmi les lies situées dans l’océan d'Arabie, le long des eûtes de l’Arabie Heureuse, il y a plusieurs îles dont trois méritent d’élre mentionnées. L’une est l'Ile de Panchaia. Au chapitre 45 du livre V il expose l’organisation politique et sociale de cette ile; c’est là qu'il dit, entre autres choses, que la population y est divisée en trois or- 'dres (tiipfi) : les prêtres avec les artisans (TE/vitat) forment le premier; les agriculteurs forment le deuxième; les soldats avec les pasteurs forment le troisième. Les prêtres sont les chefs et les juges de la population. « Les agriculteurs, cultivant la « terre, en mettent les fruits en commun; et quiconque d'entre « eux est jugé avoir cultivé le mieux, reçoit une part choisie «dans la distribution des moissons, le premier, le second « et les suivants jusqu’à dix ayant été proclamés par les prê- « 1res, en vue de servir d'exemple aux autres. » — « En un mol il n’est permis à personne de posséder rien en propre, sauf une maison et un jardin ». Ceci est conforme au régime agraire de la grande Russie, de l'ancienne Germanie et de l'Inde.
Strabon, en parlant des Dalmates. dit : « Une coutume proie pre aux Dalmates est de faire tous les huit ans un nouveau « partage des terres ’. » Le même auteur dit, en parlant des Scythes (Vil), que la tribu des Calaktophagcs a tout en com-