‹ De la propriété [microform]Chapitre 34 sur 60 · DU TRAVAIL A LA TACHE · texte numérisé non relu

DU TRAVAIL A LA TACHE

Que, par V abolition du marchandage , on a détruit le seul moyen pour les ouvriers de participer aux bénéfices du capital.

Vous ne voulez donc pas , me dira-t-on , que l’ouvrier sorte jamais de sa condition de salarié, d’esclave du maître , de prolétaire exclu des bénéfices du capital !.. Tel est le langage des socialistes quand ou leur démontre la vanité de leurs systèmes. Je leur en demande pardon , mais la nature , plus habile qu’eux, et non moins humaine, avait enseigné aux hommes un procédé au moyen duquel les ouvriers de génie avaient jusque-là franchi les premiers degrés de l’échelle de la fortune. Mais on a eu fesprit de détruire ce procédé, et de briser l’échelle, ou du moins de la laisser briser par les mauvais ouvriers, qui n’avaient jamais pu en franchir le premier échelon. Le fait est certain, et j’en vais fournir la preuve. Oui, je désire, pour ma part, que l’ouvrier qui n’a : que ses bras , puisse aussi participer aux bénéfices de

^ son maître, devenir capitaliste à son tour, et s’élever

à la fortune. Je ne crois pas qu’il le puisse en se mettant à la place de son maître , en s’associant avec ses camarades pour former avec eux une entreprise col-

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lective, qui manquera de capital, de direction, de tout ce qui fait réussir ; mais voici , pour l’ouvrier de mérite , un moven certain d’arriver au résultat proposé , de devenir entrepreneur sans capital , et sans l’inconvénient attaché à une entreprise collecti\ e : ce moyen est celui du travail à la tâche ou marchandage, que les nouveaux amis des ouvriers ont aboli.

Il y a eu effet des ouvriers intelligents et laborieux qui travaillent mieux et plus que d’autres, peuvent , dans la même journée, exécuter deux ou trois fois plus d’ouvrage que tels de leurs camarades , et font , sous le rapport de la perfection , ce que ne ferait aucun d’eux. Ceux-là, certainement, méritent d’être distingués et encouragés. On ne peut pas cependant leur donner la croix d’honneur, qu’on doit réserver pour le Jour où ils iront sur l’Adige ou sur le Rhin , qui ne suffirait pas d’ailleurs , car il faudrait des centaines de décorations dans un atelier de mille ouvriers, tandis qu’à l’armée on en donne trois ou quatre pour un régiment de deux mille hommes. Il faut donc distinguer ces ouvriers à la fois plus laborieux et plus intelligents , il le faut pour eux , il le faut pour le développement de la production , car , payés à la journée , ils n’auraient aucun motif de travailler mieux ou plus que leurs camarades , et , portés même à une classe supérieure, ils n’auraient pas de motif de se comporter autrement que les ouvriers de cette classe , tandis, au contraire, qu’en proportionnant le salaire exactement à ce qu’ils sont capables de faire, chacun d’eux est amené à produire tout ce qu’il peut pro-

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duire. Il est donc nécessaire de trouver pour ces habiles un système de rémunération proportionné à leur travail. Mais ce n’est pas tout. Il y a encore une classe de travailleurs pour laquelle il importe d’imaginer une manière de les employer autre que le travail à la journée ; cette classe est celle des jeunes ouvriers.

Lejeune ouvrier, intelligent, appliqué, qui annonce des dispositions, mérite aussi d’être encouragé, et surtout d’être surveillé et enseigné. Un maître qui a mille ouvriers, qui est condamné à des soins de tout genre, qui a des matières premières à acheter, des produits à vendre, des engagements à conclure, des relations étendues à entretenir, ne peut aller redresser un jeune homme qui tient mal sa lime ou son ciseau. Il ne peut ni le surveiller, ni le diriger, ni le former. Dans cette impuissance, il le laisserait sans enseignement, sans avancement , dans une classe inférieure, et l’en tire- ! rait le plus souvent par raison d’àge, sans une suffi-

sante appréciation de ses services. Si donc il y avait une manière d’employer ce jeune ouvrier suivant ses dispositions et de le former, ce serait chose fort bonne aussi et digne d’être approuvée.

Ainsi voilà deux classes , l’ouvrier habile et l’apj prenti, le mérite éprouvé et la jeunesse qui inspire

des espérances, voilà deux classes pour lesquelles il y [ a un système de travail à trouver, un système qui les

combine et leur fasse produire tout ce qu’elles peuvent. Ce système, je le répète, était découvert depuis le déluge ; nos novateurs l’ont détruit sous le nom de I marchandage.

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Par exemple, un maître s’apercevant qu’un ouvrier habile emploie dix jours à exécuter une pièce de machine ou une portion de menuiserie, la lui donne à exécuter à la tâche. Il lui payait, à ô francs par jour, la somme totale de 50 francs. Il la lui commande au même prix, en lui laissant le choix du temps. L’ouvrier l’exécute en sept jours, au lieu de dix , et il gagne un peu plus de 7 francs. 11 consent même à la faire à 45 francs, au lieu de 50 ; car, à ce prix , il gagne encore 6 francs 50 centimes environ. Mais ce n’est que le début du système. Voici un ouvrier plus habile encore, qui peut fabriquer les parties les plus compliquées d’une machine. Son maître lui donnera , par exemple, à exécuter le cylindre d’une machine à vapeur, valant deux ou trois mille francs, ou la menuiserie d’un grand bâtiment, en valant de cinq à six. L’ouvrier dont le coup d’œil est exercé juge bien vite ce qu’il lui faudra de temps et de main-d’œuvre, il traite avec son maître à un prix qui lui assure des bénéfices, s’adjoint ensuite plusieurs ouvriers de son goût, ou des jeunes gens qui, sous sa main , vaudiont ce qu’ils ne vaudraient pas sous la main du maître, parce qu’il est avec eux dans le même atelier, traçant des profils tandis qu’ils tiennent le rabot ou la lime, exécute avec leur concours l’ouvrage convenu , arrive ainsi à gagner 7, 8, 10 francs par jour, et trouve encore le moyen d’accorder un supplément de paye à ses auxiliaires, de manière à les encourager au travail. Dans une fabrique de machines, l’atelier de la fonderie, où l’on coule les grandes pièces de fonte, est souvent

üü SOCIALISME.

donné a l’entreprise à un ouvrier principal, qui, ayant une centaine d’ouvriers au-dessous de lui, peut gagner depuis 300 jusqu’à 500 francs par mois, c’està-dire à vingt-cinq jours de travail par mois , depuis 12 jusqu’à 20 francs par journée. C’est ce qui est fréquemment arrivé dans l’un des grands ateliers de Paris.

Le maître fournit l’atelier, les modèles, le sable a moulage, la fonte, le coke, c’est-à-dire tous les capitaux. Dans la menuiserie , le maître fournit également l’atelier, une partie des outils, les bois, c’est-àdire encore les capitaux. De plus, dans tous ces états, le maître accorde une avance chaque semaine pour acquitter la paye quotidienne.

Quel est donc, dans ce système, le véritable rôle de l’ouvrier à la tâche? C'est celui d’un petit entrepreneur qui, n’ayant que ses bras et son savoir-faire, mais point de capitaux, c’est-à-dire ni atelier, ni sable à moulage , ni coke , ni fonte , ni bois , ni rabots , ni hangars , ni argent pour la paye quotidienne , reçoit tout cela de son maître, auquel il a inspiré confiance en travaillant sous ses yeux , gagne ainsi deux , trois, quatre fois ce qu’il aurait gagné dans le système du travail à la journée, obtient par conséquent les bénéfices d’une véritable spéculation , sans avoir ni à risquer les capitaux de l’Etat, ni ceux qu’il doit à sou économie. 11 a de plus employé la médiocrité bien intentionnée ou la jeunesse inexpérimentée, et les a fait participer dans un degré inférieur, bien entendu , à son bénéfice. Vous voule/. que l’ouvrier s’élève par

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