LIVRE
son mérite, spécule comme un entrepreneur : voilà un moyen simple, qui ne coûte ni à l’État ni à lui , qui ne compromettra ni le trésor ni ses petites économies. Vous voulez qu’il devienne maitre à son tour : voila un moyen sûr, bien gradué, car il finit par avoir dix, quinze et jusqu’à cent ouvriers sous sa direction. Vous voulez qu’il soit associé au bénéfice du capital : voilà un moyen certain, car un ouvrier qui gagne G, 8, 12 francs par jour, quelquefois 20, sans courir de chance, quoi qu’il arrive du commerce de son maître, est associé certainement aux bénéfices du capital,
! sans être exposé au partage des pertes. Vous voulez
enfin une organisation du travail : en voilà une, toute trouvée, toute facile, qui combine ensemble l’ouvrier jeune, l’ouvrier médiocre, l’ouvrier habile, et qui est ( tout à la fois un système d’éducation, de surveil-
lance, de rémunération exactement proportionnelle au . travail produit. Elle existait , et vous l’avez détruite I
O bienfaiteurs des ouvriers, applaudissez-vous de : votre génie créateur 1
; On a détruit ce moyen , et pourquoi ? Parce qu’il
était, disait-on, V exploitation de l'homme par l’homme. Comme s’il y avait un moyen quelconque de faire concourir les hommes les uns avec les autres sans \ qu’ils gagnassent les uns par les autres, le banquier
par l’entrepreneur, l’entrepreneur par le maître-ouvrier, le maître-ouvrier par l’ouvrier, l’ouvrier par le manœuvre, tous par tous, mais tous suivant leur mérite à chacun ; à moins qu’on ne veuille l’égalité absolue des salaires, ce qui suppose l’égalité des facultés,
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des besoins , et surtout des produits , ce qui ramènerait bientôt la totalité des travailleurs à ne travailler qu’ autant que les plus paresseux et les moins habiles, au lieu de tendre tous à travailler comme les plus laborieux et les plus habiles , ce qui , loin d’être une amélioration, serait une aggravation de la situation générale ; car moins il y a de pain , de viande , de chaussure, de vêtements , moins il y en a pour tous, et particulièrement pour les plus pauvres.
Voulez-vous savoir encore à quelle classe d’ouvriers on a sacrifié le travail à la tâche, à titre à' exploitation de l’homme par l’homme? A la classe des ouvriers à la journée, qui n’obtenaient pas des commandes à la tâche parce qu’en général on ne les en jugeait pas dignes. La médiocrité jalouse a donc été écoutée au détriment de l’ouvrier jeune, de l’ouvrier habile, et c’était même la médiocrité paresseuse, car la médiocrité laborieuse trouvait souvent de l’emploi auprès de l’ouvrier marchandeur., et un supplément de paye, quand elle inspirait confiance à ce juge le meilleur de * tous, puisqu’il la faisait travailler sous ses yeux. Cette
fois, comme toujours, on a, sous prétexte d’humanité, immolé les bons ouvriers aux mauvais.
O les plus inconséquents des hommes 1 vous voulez que l’ouvrier devienne entrepreneur : il peut l’être, il
le peut sans spéculer ni aux dépens de l’Etat, ni aux dépens de ses économies, et dès qu’il l’est devenu, vous le détestez , vous l’appelez marchandeur., indigne tyran qui exploite l’homme 1 Vous vantez le travail comme la plus sainte des vertus ! Vous voulez que
LIVRK III.
l’homme travaille, qu’il s’applique, qu’il gagne, qu'il prospère, et lorsqu’il vous a obéi, qu’il a réussi, qu’il a spéculé heureusement dans les limites qui lui con- ^ iennent, vous l’appelez usurpateur, tyran du prolétaire I Oui, pour vous plaire, il faut n’avoir pas réussi !
Et voyez comme la fin couronne l’œuvre I Le lendemain du jour où le travail h la tâche était aboli, les bons ouvriers étaient découragés , les mauvais ne gagnaient pas plus, et les jeunes demeuraient sans ouvrage. Dans les ateliers de menuiserie surtout, où se trouve plus complètement réalisée la combinaison qui place les commençants sous le patronage des marc/iandeitrs, les jeunes ouvriers venaient implorer du travail , que le maitre ne pouvait plus leur donner. Il a fallu pourtant revenir à ce que la nature des choses commandait, et le marchandage, ou travail à la tâche, a été rétabli presque partout. Seulement on a recours à un mensonge J les compagnons du marchandeur s’appellent associés, et l’on a ainsi annulé le décret
émané du Luxembourg dans des jours de vanité et de déraison.
Maintenant voulez-vous savoir la cause , non pas unique, mais principale du non-succès assuré de toute association tentée ou à tenter? C’est le découragement, le défaut de zèle des ouvriers ramenés du travail à la tâche au travail à la journée, et indemnisés seulement par quelques suppléments de paye assez mal déterminés, et d’une rentrée incertaine. Dans l’association, en effet, l’ouvrier n’a pour tout
])i socialisai:.
stimulant que le succès d’une vaste entreprise, pouvant réussir ou ne pas réussir, ne devant donner des bénéfices qu’à la lin de l’année, si toutefois elle en doit donner, dépendante par conséquent des mille et mille accidents du commerce, tandis que dans le travail à la tâche, l’ouvrier a un bénéfice certain, infaillible, dépendant de sou habileté, seule, et surtout très-prochain, puisqu’à la fin de la quinzaine ou du mois , sa besogne achevée , il est assuré de toucher le prix de ce qu’il a fait. Ici le socialisme retrouve tous les inconvénients du communisme, puisque le but, pour être trop éloigné , cesse d’attirer les yeux et de passionner le cœur. Ainsi l’association manque de capital, de direction, d’activité, et lorsque l’industrie avec les fonds fournis par elle-même , avec l’autorité du propriétaire, avec l’ardeur du travail à la tâche, gagne à peine de quoi rémunérer le capital , de quoi récompenser l’entrepreneur, quelquefois ruine l’un et l’autre, on aurait trouvé à payer le capital, puis à réserver une part pour l’enfance, une part pour la vieillesse, une part pour les mauvais jours! Ah! je souhaite que jamais le pauvre ne soit réduit à viM*e suide tels bénéfices !
11 est vrai que le système n’est pas complet, que je lui fais tort en lui refusant son complément , la suppression de la concurrence. Si , en effet , l’industrie ne prospère pas, c’est, dit^on , parce que l’affreuse concurrence qu’elle se fait à elle-même, la mine, la réduit aux abois , l’oblige ;> dévorer ses propres entrailles. L'association proposée, au contraire, ne doit pas avoir
lieu des ouvriers aux ouvriers seulement, mais des associations d’ouvriers à d’autres associations, de manufacture à manufacture , d’industrie à industrie , et probablement aussi de nation à nation , de continent à continent, de l’Europe à l’Amérique, de l’Amérique a rinde ! Ce beau phénomène se réaliserait-il seulement de nation à nation, ce serait déjà prodigieux, et je conviens qu’à ces conditions l’entreprise la plus mal pourvue en capital , la plus mal dirigée , la plus paresseusement servie, pourrait vivre et très-bien vivre. Il suffirait d’avoir fixé le prix des produits en vertu des décisions de l’association universelle.
.Te n’aurais pas traité du système de l’association d’une manière complète , si je n’avais pas examiné cette chance de faire réussir le système^ cliance der-
nière , mais certaine si elle se réalisait. C’est le devoir f(ui me reste à remplir, et que je remplirai brièvement. J’ai peur cependant que, même avant tout examen, les gens de bon sens n’aient pas plus de confiance que je n’en ai moi-méme dans cette chance extrême. Toutefois examinons avec une patience inaltérable, jusqu’aux plus étranges des inventions. Il n’y a pas dans le temps où nous vi\ons une seule erreur a dédaigner.
ou SOUIALISML.