LIVRE
elle, puisque vous voûtez nous ôter cette libellé, et nous faire descendre à l'état d'abeille ou.de fourmi ! Quoi! de peur que je ne me trompe, que je n'échoue dans mes combinaisons, que je ne sois ce que vous appelez riche ou pauvre, que je ne souffre le froid, la faim, la misère, vous allez m'enfermer dans une ruche, me tracer ma tâche, me nourrir, me vêtir à votre goût, mesurer ma force, mon appétit, mon génie, me placer ici ou là, m'assigner telle étude ou telle autre ! Et, lorsque vous craignez que je ne me trompe, et que, pour éviter ce danger, vous prétendez décider de tout pour moi, votas ne craignez pas, législateur infatué , de vous tromper vous-même, en m' assignant ainsi mon rôle, en déterminant mes besoins, en vous chargeant d'y satisfaire! Vous vous êtes grossièrement abusé ; au milieu de l'immensité de la création, vous m'avez pris pour ce que je n'étais pas, vous m'avez pris pour le castor qui construit, pour le cheval qu'on attelle. De peur que je ne tombe, vous m'avez rabaissé; de peur que je ne m'égare, vous m'avez fait esclave; de peur que je ne souffre, vous m'avez été la vie, car en supprimant les accidents de ma vie, vous avez supprimé ma vie elle-même.
La vieille, l'éternelle société que la nature a faite, traite l'homme autrement. Travaille, lui dit-elle, travaille tant que tu voudras , tant que tu pourras , comme tu sauras, bien ou mal, avec ou sans intelligence, avec les moyens que tu as reçus à ta. naissance. Ce que tu gagneras sera pour toi. Tu es vieux, travaille encore, car ce que tu gagneras sera pour tes
DU COMMUNISME. 157 enfants. — La société, outre cru' elle dit à l'homme : travaille, travaille sans mesure, lui laisse de plus le choix de l'art dans lequel il s'exercera. Il suit son instinct. S'il se trompe, il sera obligé de changer et de descendre. Mais, en s'essayant, il finira par trouver, et une fois sa voie trouvée, il la parcourra comme l'aigle traverse les airs. Voici un mauvais médecin, qui était sans le savoir un grand architecte : il se ravise, et construit la colonnade du Louvre. Voici un médiocre architecte qui s'aperçoit qu'il était né pour les armes : il revient à sa vocation, et gagne la bataille d'Héliopolis. Chacun ainsi travaille, travaille ardemment, librement, suivant son aptitude particulière. Le père qui est devenu riche, fait ses enfants riches, et les place au-dessus de lui. Ces enfants prêtent les capitaux créés par leur père à d'autres qui ont besoin de travailler, en tirent un revenu, payent avec ce revenu les produits les plus recherchés de l'industrie, et, élevés par le travail, salarient le travail à leur tour. S'ils sont dignes de leur père, ils restent où il les mit ; ils montent même plus haut encore; sinon, ils retombent, redeviennent pauvres, et on les voit mendier à la porte des palais où fut nourrie leur enfance. Comme le travail de leur père fut récompensé en eux, leur oisiveté est punie en eux, et dans leur postérité. 11 naît de là mille contrastes moraux, il naît cette suite d'accidents qu'on appelle le spectacle du monde. On voit sur la soie un pauvre ouvrier né sur la paille; on voit sur la paille un grand seigneur né sur la soie. On voit celui qui, simple serviteur,
iiS LIVRE II.
travailla, servit dans la maison d'un enfant opulent, protecteur aujourd'hui de cet enfant autrefois dédaigneux, maintenant humilié, mais relevé par celui qu'il dédaigna. On voit un aventurier sans fortune revenir avec les trésors de l'Inde, prodiguant ses bienfaits autour de lui , et, immédiatement après, ses héritiers dispersés et dépourvus du nécessaire. On voit non-seulement les accidents de la richesse, mais ceux aussi de la puissance, car la fortune capricieuse se joue avec toutes choses, avec les trésors comme avec les couronnes. On voit le soldat devenu souverain, Jean Sforce, duc de Milan, et ses petits-flls empoisonnés par un tyran; un officier d'artillerie, maitre du monde, puis privé d'air et d'espace dans une ile, les membres de sa famille dispersés, quelquefois condamnés à l'indigence; des princes, héritiers d'une longue suite de rois, proscrits, maîtres d'école, puis rois, puis encore proscrits, et mangeant dans l'exil un pain qui suffit à peine à leurs besoins. On voit ces Jéux confus, et mille vertus contrastant avec mille vices, quelquefois des riches au coïur sec , mais quelquefois aussi des riches au cœur plein de bonté, répandant autour d'eux les dons de la fortune, et celui qui réussit dédommageant ainsi de son infériorité celui qui ne sut pas réussir * partout des contrepoids, l'habileté opposée à la maladresse, l'activité à la paresse , la bonté au malheur, et toujours , enfin , les facultés humaines en action poussées au plus haut point de développement I Ces hasards, ces contrastes si frappants, ces facultés humaines si excitées, ces
DU COMMUJSISMK. |5!i vices , ces vertus, ces biens, ces maux, c'est la liberté : ce n'est pas ranimai, c'est l'homme.