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De la direction des capacités purement physiques.
Pour qui ne perd pas de vue les soins que nous avons recommandés dans le but de développer l'essor des facultés intellectuelles, il est difficile d'admettre que l'intelligence d'un sujet résiste à la puissance du moyen. Aussi, n'arrivera-t-il que très-rarement que l'élève, s'il n'est venu au monde dans des conditions à peu près absolues d'idiotisme, sorte des écoles élémentaires avec le seul avantage de n'y avoir développé que la capacité purement physique.
Il semblerait donc, au premier aperçu, déraisonnable de classer dans la catégorie des hommes de peine des sujets apportant un certain contingent d'instruction à la pratique d'une spécialité aussi matérielle. Toutefois, sans compter que l'impulsion prédilectionnelle se chargera, dans plus d'une occasion, de déjouer toutes les ruses de la direction ayant pour objet de modifier une préférence, on ne peut se refuser à admettre que, chaque profession étant pratiquée par des hommes éminemment doués de toutes les facultés de l'aptitude spéciale soigneusement cultivées, il serait non moins possible à l'individu à qui la nature aurait refusé les conditions de capacité morale qui appartiennent à telle profession mixte de rendre dans cette spé-
cialito dos services aussi complets (pie ceux que rend l'homme providcntiellemeiit doué, (pi'il le serait à celui-ci de servir la société par des œuvres de liaute capacité ])urement morale d'une manière aussi satisfaisante que l'homme apte à de pareils travaux.
Ainsi, tout est relatif; c'est-à-dire que si une position professionnelle, spécialement physique, s'élève par le fait de Tinstruction au-dessus du niveau qui lui est tracé de nos jours, les positions professionnelles d'un autre degré s'élèvent en proportion et d'autant plus que le contingent d'intelligence qu'elles comportent est susceptible de plus de culture. L'homme de peine, quel que soit d'ailleurs le relief qu'il recevra de l'éducation, ne saurait donc rendre de services relativement appréciables hors du cercle des travaux qui constitueront sa spécialité.
Or, comme les services de Thomme de peine n'ont d'autre portée que d'aider aux pratiques d'une industrie quelconque, telles que l'agriculture, la marine, les manufactures, le commerce en général, etc.; il paraît rationnel de diriger vers les écoles destinées à ces branches d'industrie les sujets qui ne pourraient utilement servir la société autrement que par l'emploi de leurs forces musculaires. Toutefois, dans cette sphère, il ne faut pas dédaigner de tenir compte et de la prédilection et de la dose , telle quelle , de capacité morale providentiellement départie au sujet : c'est dans ces écoles qu'admis d'ailleurs à des cours spéciaux à portée de son intelligence, il terminera son éducation morale et professionnelle.
Mais si l'incapacité morale détermine un principe de direction, l'incapacité physique n'a pas une portée moins significative, et dans une foule de cas, elle se manifeste tout d'abord. On admettra facilement que le bégayement soit un obstacle au talent de l'orateur, la cécité à la pratique de la peinture ; que les individus privés d'un membre ne puissent prétendre à l'exercice de maintes professions. La claudication, la myopie, le mutisme, la surdité; toutes ces infirmités, et tant d'autres, non moins que la faiblesse organique du corps, sont autant de causes
d'exclusion de la catégorie qui embrasse un nombre important de spécialités professionnelles.
Ce sera déjà beaucoup, pour l'appréciation de l'aptitude, que de pouvoir, de prime abord, reconnaître à quelle profession un individu ne peut suffire. Les difficultés de la direction se simplifieront par les causes du nombre des cas d'exclusion.
Toutefois, ces cas ne sont que spéciaux, et ne font aucunement obstacle h ce que les élèves, relativement incapables, ne soient dirigés, tout comme ceux dont la constitution physique est plus complète, vers les écoles préparatoires soit des arts et métiers, soit supérieures, où la direction ne manquera pas d'approprier l'enseignement aux conditions de la capacité physique. L'immense diversité des professions se prête en effet merveilleusement à l'emploi de tous les types d'aptitude.
Nous allons faire connaître toute notre pensée sur ce point, en signalant les indices qui doivent servir de règle à la direction dans les écoles préparatoires des arts et métiers.
De la direction des capacités mixtes.
Si la capacité morale la plus étendue suffit à peine pour l'étude des matières composant le programme élémentaire, il faut dire que les capacités qui ne peuvent en atteindre la dernière limite sont relativement restreintes.
Or, lorsque la distance parcourue ne dépasse pas la région des principes du calcul, on peut dire que la capacité qui ne peut arriver plus loin est de la catégorie purement physique, et nous avons dit ce que la direction a à faire dans ce cas.
Lorsque cette distance s'étend jusqu'aux principes les plus élémentaires des sciences sans pénétrer assez profondément pour que la capacité scientifique de l'élève puisse constituer, abstraction fiiite de toute pratique manuelle, un élément professionnel, cette distance est la mesure des capacités suffisantes seulement pour une profession manuelle, et constitue le principe de classification dans la catégorie des arts et métiers.
Si donc l'on peut voir de suite à quelle partie du programme des éludes élémentaires correspond une catégorie de profession , la classification des aptitudes par catégorie doit se faire en raison de l'étendue de la capacité morale.
Mais il ne suffit pas de reconnaître qu'un élève doit appartenir h telle catégorie d'industrie ressortissant des capacités mixtes, il faut encore déterminer spécialement la profession qui répond à telle nature d'aptitude, car il n'est pas indifférent d'appliquer l'aptitude à une des pratiques quelconques comprises dans la catégorie correspondante. Or, pour accorder la profession avec l'aptitude, y aurait-il mieux à faire que de s'en référer à la prédilection? Tout significatif que puisse être cet indice, il est néanmoins du devoir de la direction de chercher à reconnaître si la prédilection ne se fourvoie pas : pour cela, quels principes doivent servir de base à ses observations?
Voici ces principes : le classement catégorique d'un élève dans une école des arts et métiers a dépendu de la mesure de sa capacité morale. Or. celte capacité s'étendra encore par les études complémentaires spéciales. Il semblerait donc qu'il doive y avoir suffisance de capacité morale dans chaque cas de classement pour toutes les professions comprises dans cette catégorie, et qu'il n'y ait plus lieu que de s'occuper de la capacité physique, pour, au besoin, corriger une aberration de la prédilection.
Toutefois, prendre cette induction pour règle invariable, ce serait s'exposer à bien des erreurs. Si dans les professions dépendant de la section des arts et métiers, il en est qui exigent une dextérité plus parfaite que d'autres, de même il en est qui exigent plus de combinaisons scientifiques.
Ainsi, de même que ce serait commettre une faute que d'abandonner la prédilection au libre arbitre dans les cas où la dextérité serait au-dessous de la tâche à accomplir; de même ce serait en commettre une, si le contingent du savoir ne correspondait pas aux exigences de la pratique vers laquelle se porte la préférence.
Dans l'un ou l'autre cas, s'il devenait impossible soit de per-
fectioniier la dextérité, soit d'étendre le cercle des connaissances du sujet d'une manière suflisante, la direction devrait aviser, car dans les professions, nous l'avons déjà dit, il ne niancfue pas plus de nuances que dans les aptitudes. Qu'on nous permette de spécifier le cas.
Le travail du charpentier exige moins de délicatesse dans l'opération manuelle que celui du menuisier; celui-ci moins que celui de l'ébéniste; ce dernier moins que celui de l'horloger, tandis que la création d'une charpente demande plus de combinaisons scientifiques que celle d'un lambris ou d'un meuble ; la création d'une machine à moteur, plus que celle d'une charpente; la création d'une montre, plus que celle d'une grosse pièce de mécanique. Il serait donc rationnel de mettre le rabot du menuisier entre les mains du sujet qui n'aurait pu atteindre aux principes de la statistique ; d'appliquer aux travaux de la charpente celui dont l'intelligence a manqué détendue suffisante pour entrer assez profondément dans la science de la mécanique, et les deux autres, selon le degré de leurs succès, dans Tétude de la mécanique, aux professions de serrurier ou d'horloger. Mais pour ce dernier, tout aussi bien que pour l'ébéniste et le menuisier en bâtiments, il n'est pas sans importance de tenir compte des dispositions au perfectionnement dans l'exécution.
Ces principes, ces exemples nous semblent suffire pour éclairer la direction dans les cas difficiles de concordance de l'aptitude avec la profession dans la catégorie des arts et métiers; voyons ce qu'elle a à faire dans les écoles préparatoires supérieures destinées aux capacités exclusivement morales.
§iv.
De la direction des capacités momies.
Selon la tendance de leur prédilection, l'aptitude des élèves des écoles préparatoires supérieures se divise en deux catégories : la catégorie des sciences pures, y compris la littérature, et . la catégorie des sciences appliquées, que nous avons désignées sous la dénomination des sciences et arts.
L'une et l'aulre de ces catégories exige une capacité morale des plus complètes, chacune dans sa spécialité. Or, par cela seul (pie les élèves des écoles élémentaires ont été admis dans les écoles préparatoires supérieures, leur capacité est censée à la hauteur de toutes les professions qui ressortissent de ces deux catégories.
Si, dans certaines de ces professions, la capacité morale a besoin du concours de la capacité physique, c'est comme partie accessoire, presque comme instrument dont le fonctionnement se fond dans l'opération morale de Texécution ; la dextérité semble disparaître dans l'habileté qui préside non moins aux travaux d'exécution matérielle qu'à ceux de la disposition.
En effet, devant des toiles sur lesquelles la peinture a déposé des chefs-d'œuvre de l'art, devant ces blocs de marbre auxquels la sculpture semble avoir donné une âme, qu'est-ce qui frappe tout d'abord? La conception, la disposition, l'harmonie des couleurs, la grâce des poses, les proportions des formes, le relief du sentiment. Ce n'est qu'après avoir payé un tribut d'admiration à l'œuvre morale que le spectateur ramène son attention sur les effets du pinceau, du ciseau, sur l'opération matérielle. Une œuvre de peinture, de sculpture, de toute autre spécialité, mal conçue, fixerait à peine l'attention, quelle que fût d'ailleurs la perfection du travail manuel ; une œuvre de ce genre conçue, disposée de manière à agir fortement sur l'âme peut, jusqu'à un certain degré, se passer du prestige de l'exécution physique.
Mais lorsqu'une œuvre s'exécute sur les plans de l'artiste, et que lui-même ne concourt à l'exécution matérielle autrement que par la direction des travaux, assurément cette œuvre constitue une opération dont il faut faire honneur uniquement à la capacité morale.
On le voit donc, la capacité physique n'a point d'importance, et n'est que d'une importance secondaire dans les professions
qui cnlrenl dans la catégorie dos sciences el des arts. Or, comme la capacité morale des élèves de Técole préparatoire supérieure se trouvera toujours à la hauteur de la pratique de ces professions, la prédilection devient un indice presque formel pour la direction. Du reste, dans maintes professions qui exigent de la part de l'artiste un travail manuel d'exécution, l'habileté native du sujet entre pour beaucoup dans la cause de sa vocation.
Y aurait-il donc avantage à tenter de lui faire adopter d'autres causes de préférence? Qu'on nous dise ce qu'il y a à déplorer que Claude Gelée, que Rubens aient sacrifié, l'un les carrières que lui ouvraient son vaste savoir; l'autre, les missions diplomatiques qu"il remplissait avec tant d'habileté, à la pratique de cet art de la peinture qui leur a valu tant de gloire, et à nous tant d'admirables chefs-d'œuvre et tant de jouissances !
Toutefois, il n'est pas sans importance que la direction tienne compte de certaines dispositions physiques capables d'influer sensiblement sur la destinée professionnelle d'un jeune sujet, ou du moins d'être pour beaucoup dans ses préférences intellectuelles. Il est des cas, en effet, où la capacité morale peut être contrariée dans son essor, par une forte constitution physique; tout au moins une telle disposition peut avoir de l'influence sur l'exercice des facultés de rintelhgcnce : il doit nécessairement arriver qu'un sujet vigoureusement constitué ait besoin d'épancher, par l'exercice, le trop-plein de ses forces. Or, la vie d'expansion, qui met en contact avec tant d'objets divers, tant de situations disparates, suscitant la distraction, est peu favorable à la méditation ; dès lors l'aitention manque par conséquent de tenue, et les opérations de rintelligence laissent à désirer l'effet de cette lutte passionnée qui aboutit à un beau triomphe. S'il est facile de comprendre combien les forces de l'intelligence acquièrent d'énergie sous l'influence de cette lutte, il est aussi facile de concevoir ce qu'elles perdent de vigueur de n'être pas exercées par cette rude gymnastique; nous osons même dire qu'en général les œuvres d'un sujet organiquement
très-disposé à la vio (rexpansion, se ressent de cette tiédeur d'incubation dont les résultats ne présentent jamais ces belles proportions qui sont le partage des enfants de l'amour.
Nous ne voulons pas dire pour cela que des hommes emportés par les besoins d'action ne puissent se passionner pour des travaux dans lesquels la capacité morale joue le rôle le plus important : il existe des spécialités de professions, et même en grand nombre *, qui exigent le concours d'une énergie physique infatigable. Dans cette sphère, Taction physique, loin de nuire aux fonctions de l'intelligence, entre, au contraire, pour beaucoup dans leurs moyens, mais c'est que cette sphère constitue, par elle-même, le gymnase des éléments providentiellement combinés pour ces spécialités d'aptitude. La direction doit donc voir, dans la condition physique que nous venons d'indiquer, un indice d'aptitude qu'elle ne doit pas négliger de prendre en grande considération.
Si la faiblesse organique parait moins significative dans ces catégories de profession dans lesquelles la capacité morale est la seule en exercice, néanmoins elle ne peut manquer d'intéresser la direction. Qu'elle ne perde donc pas de vue que la nature semble s'attacher non-seulement à dédommager les disgraciés, mais encore à les consoler, en leur accordant, de préférence aux mieux conformés, une plus large part dans ces dispositions morales qui secondent si bien l'intelligence dans ses exercices.
Mais en n'ayant pas à tenir compte des conditions exclusivement physiques de l'organisme, la direction laissera-t-elle les coudées franches, qu'on nous passe l'expression, à la prédilection du sujet pour telle carrière professionnelle?
Nous venons d'exposer notre manière de voir au sujet de l'accord de la prédilection et des moyens d'exécution dans cer-
« Du nombre de ces professions, la marine, la carrière des armes, les explorations scientifiques, la médecine, les ponts et chaussées, les eaux et forêts, toutes les spécialités du génie civil ou militaire, rarchitecture,... et tant d'autres.
laines professions arlistiqnes comprises dans la catégorie des sciences et des arls, nous allons dire quels doivent être les principes delà direction dans les autres cas.
Toutes les autres professions auxquelles aboutissent les études des écoles préparatoires supérieures constituent une application de la science en général; mais la science a elle-même deux spécialités : spécialité des sciences naturelles, qui comprennent toutes les sciences mathématiques; spécialité de sciences artificielles ou morales et littéraires.
Cette division détermine une division semblable dans les professions scientifiques : d'un côté, section des sciences et arts, médecine, économie politique et autres; de l'autre, professions littéraires ou littérature appliquée ; telles les professions d'orateurs, de juristes, de publicistes, d'historiens, d'administrateurs, etc.... Le professorat appartient a l'une et à l'aiUre classification , et l'on peut même dire qu'aucune de ces professions n'est absolument exclusive de l'un des principes qui ont déterminé la classification. Si les éléments qui constituent l'aptitude dans l'une ou l'autre de ces catégories ont une divergence tranchée, quant à la tendance professionnelle, cette divergence n'est pas tellement évidente dans sa portée théorique que r affinité ne pût quelquefois devenir une cause d'erreur dans la voie qui conduit à l'appUcation spéciale.
Expliquons notre pensée :
Les sciences, du moins les sciences mathématiques, physiques, naturelles, forment comme une chaîne dont chacune de ces sciences en particulier est un tronçon. Or, ce n'est pas le cas de dire qu'une lacune dans l'enseignement réduit chaque tronçon à nulle valeur; il n'en est pas une partie, au contraire, qui détachée du tout, ne devienne comme un point central de plusieurs professions. Chaque fragment peut donc être considéré comme Vêlement d'une ou de plusieurs aptitudes.
Mais si renchaînement est à l'état complet, il correspond à une foule d'aptitudes, ou plutôt à une aptitude presque universelle du domaine de laquelle ressortissent toutes les professions dont chaque science est Fâme.
Or, que raptitiulc dans ces cas ail h choisir dans nn nombre restreint de professions ou dans la généralité, elle trouvera facilement son emploi livrée qu'elle soit à l'instinct de la prédilection ; mais cet emploi sera-t-il bien le plus judicieusement choisi ?
Conviendrait-il encore d'abandonner à son penchant l'élève dont la capacité marcherait avec un égal succès dans l'étude des sciences et dans celle des lettres ?
C'est dans ce cas de capacité assez puissante pour suffire à des aptitudes divergentes qu'il sera nécessaire de bien apprécier la combinaison des facultés intellectuelles du sujet et de constater laquelle domine, ou de la prévoyante mémoire ou de l'active et ardente imagination, ou du sage et patient discernement.
Si l'élève n'était l'objet d'une perspicace direction, il pourrait bien, quelque favorablement organisé qu'il fût à cet égard, se détourner de Tétude des sciences, séduit qu'il serait par l'élude des lettres, dont la culture semble exiger une tension d'esprit moins fatigante, ou déserter la carrière des lettres, quoique plus enharmonie avec son organisation intellectuelle, entraîné qu'il serait vers la pratique des sciences par un vague désir de pénétrer les mystères qui voilent à ses yeux les causes de tant de merveilles de la nature, dont la pénétration saisissante est bien capable de tenter une jeune imagination.
La partie des lettres, en particulier, a bien elle-même ses spécialités divergentes; la poésie, la philosophie, Thistoire, l'art oratoire, le talent du publicité, de l'auteur dramatique et tant d'autres spécialités qui puisent leurs brillants effets dans la science des lettres sont le résultat des combinaisons diverses des facultés de l'intelligence; l'aptitude qui résume une de ces combinaisons ne saurait être l'aptitude qui résume les autres.
Si le discernement est la faculté qui domine dans l'aptitude aux sciences, l'imagination est la faculté dominante dans Taptitude aux lettres : un peu plus, un peu moins de discernement, un peu plus, un peu moins d'imagination; cette combinaison à
différents degrés détermine diverses dispositions d^esprit dont chacune repond à une spécialité littéraire.
Au sujet de la capacité littéraire, la direction aura donc aussi beaucoup à faire, afui d'empêcher autant que possible la prédilection d'égarer son choix au milieu de toutes les spécialités du domaine de lettres. La poésie a tant d\attraits, Thistoire tantde grandeur et d'enseignement, la philosophie tant de raison et d'autorité, l'art dramatique tant de brillant, le talent du publiciste tant de vivacité et d'universalité, l'art oratoire, qui résume toutes les aptitudes littéraires, tantde puissance et d'éclat, qu'il n'est pas impossible, au milieu de toutes ces séductions, que la capacité littéraire ne se laisse abuser et ne méconnaisse sa spécialité.
Que d'attention, que de constance, que de lumières, que de pénétration, que de conscience la direction n'aura-t-elle pas h apporter dans la pratique de l'éducation !
On conçoit que nous ne puissions faire entrer dans le cadre qui circonscrit notre sujet un traité pratique complet des moyens de discerner les aptitudes, mais nous croyons avoir exposé les vrais principes et en avoir assez indiqué Tapplication pour qu'avec ces éléments il soit facile d'apprécier jusqu'aux nuances dans les aptitudes de la même catégorie. L'observation, le dévouement et Texpérience aidant, la direction marchera donc d'un pas assuré dans ce dédale aujourd'hui presque inextricable.
Ainsi, ce sera sans crainte de borner leur carrière providentielle que les jeunes sujets seront dirigés vers les écoles préparatoires des arts et métiers ; sans crainte de leur imposer une mission au-dessus de leurs forces qu'on leur ouvrira l'entrée des écoles préparatoires supérieures; sans crainte de les égarer dans une voie qui les écarterait du but qu'on pourra les préparer à la pratique d'une profession; sans crainte d'échec qu'on les introduira dans les écoles professionnelles; sans crainte de voir leurs services insuffisants qu'ils prendront rang dans l'armée industrielle.
Mais il ne suffit pas de rendre des services, il faut encore les rendre acceptables; t'éducation n'a donc pas fini sa tache.
CIIAPITUF. VII.
DE l'élément moral DK l'lDUCATION rURLlQUE.
On iraecepte pas un service, quel(jue important ([u'il soit, à la condition de le payer au prix de sa dignité, et, (iuel([ue gracieuses que soient les formes dont on revêt la prestation d'un service, il est refusé alors que le prix vénal en est coté audessus de sa valeur.
Un service n'est donc acceptable qu'à la double condition : d'être accompagné de formes polies, et de n'imposer que des sacrifices dont le taux est réglé par l'équité.
Politesse et loyauté, voila donc les deux conditions qui doivent accompagner un service.
Politesse; c'est-à-dire renoncement à l'indépendance native jusqu'à la liniiie tracée par les devoirs de déférence envers les autres et les soins de la dignité personnelle.
Loyauté; c'est-à-dire renoncement aux avantages pécuniaires hors de la limite de ce qui est juste.
Politesse, loyauté, c'est donc à dire abnégaliondiesoï^ de ses intérêts, dans les conditions déterminées par la civilisation et par les lois qui constituent l'équité.
Âbnégalion: ce principe doit se trouver dans tous les actes qui résultent des relations humaines, quelque intéressées que soient ces relations, sous peine d'aberration, sous peine même de trouble dans l'harmonie sociale. Oui, s'il est incontestable que l'intérêt personnel, disons le mot, Végo'isme est le mobile des actions des hommes, il ne l'est pas moins que le but ne peut être atteint qu'au moyen de plusieurs actes successifs, qui ne s'accomplissent qu'avec l'aide de Tabnégation.
L'abnégation est donc le moyen non moins des rapports de famille, de parenté, d'amitié, que d'association pour intérêt quelconque, que des actes de charité chrétienne, dont on ne contestera pas que l'égoïsme ne soit le but, car cette charité ne vise à rien moins qu'au bonheur éternel.
Qu'est en effet le mariage, sinon une association à deux, dont
le but est le bonheur de l'un par l'autre, ce qui constitue bien une réciprocité (régoïsnie?
Si chacun des deux conjoints avait pu atteindre le bonheur tel qu'il le souhaitait sans aide d'aulrui, il n'aurait eu que faire de contracter cette société. Chacun des deux attend donc de Tau- Ire, a son profit, un renoncement de soi; c'est-à-dire sacrifices, c'est-à-dire abnégation.
Abnégation ou réciprocité de sacrifices *, voilà doncle capital conjugal que chacun des associés apporte ou devrait apporter dans le ménage pour satisfaire à la réciprocité cfégoïsme.
La survenance d'enfants ôte déjà au but des époux ce qu'en principe il avait d'exclusif; mais c'est bien dans ce cas que l'abnégation de la part des parents est nécessaire 1 Et plus tard, de la part des enfants, elle ne le sera pas moins.
L'abnégation est encore le moyen des relations de parenté ; et si l'on n'admet pas qu'à tous les degrés le bonheur commun soit le but social de chaque parent, il en est un du moins qu'on ne saurait méconnaître: ce but, c'est l'honneur de la famille, du nom, qui intéresse pei^sonnellement chaque membre; or, supposez l'égoïsme comme moyen, pour servir Tégoïsme comme but, le but est manqué, et la parenté n'est plus qu'un mot.
L'amitié; association, mariage de deux âmes dont le bonheur réciproque est le but; or, quel est le moyen de l'atteindre sinon échange respectif d'attentions, de services, de dévouement; sinon sacrifices au besoin; sinon abnégation?
Dans les associations commerciales, le but c'est d'acquérir de la richesse ;
Pour cela, double moyen:
Capital industriel,
Concours.
Or, le capital industriel est là pour profiter à tous; chacun en a donc consenti le renoncement personnel, car il ne peut plus y toucher pour lui exclusivement.
Quant au concours; dans Tesprit de chacun le concours est un moyen indispensable. Or, supposer un concours sans abné-
' Voir le Droit, par M. Emile de Girardin, page i2 el suivanies. -
gation, c'est supposer une chose impossible. Que rép^oïsme se cache (UM'rière le concours^ cela se conçoit ; c'est inêniedans son intérêt exchisil", pour la plupart du teini)s, (pie chacun esteulié dans l'association; mais le moyen n'est pas l'éi^oïsme; or, (jui veut la lin doit vouloir le moyen : l'abnégation.
Il n'est pas jusqu'aux moindres relations qui n'aient l'abnégation comme moyen.
Entre le maître et le domestique, association dont le service d'un côté, le salaire de l'autre est le but : que le domestique ne fasse pas le sacrifice de son temps et de sa peine ; que le maître refuse le salaire, le capital respectif d'abnégation manquant, l'association n'est plus possible.
H est donc vrai, l'abnégation est le moyen de toute harmonie sociale; faites-la disparaître de l'exécution du contrat social, plus de mariage, moralement parlant, plus de lien de famille, plus de parenté, plus d'amitié, plus de communauté industrielle, plus de services particuliers : le moyen manque dans tous ces rapports, la fin devient illusoire.
Point d'abnégation, point de savants, point d'artistes, point de chefs-d'œuvre.
Point d'abnégation, point de vertu ; car la vertu c'est cette abnégation de nous-mêmes^ de nos intérêts, sous linfluence de cette force morale qui nous pousse à F accomplissement d'un devoir ou d un acte de sublime générosité.
Donc point d'abnégation, point de patriotisme; disons, enfin, point dabnégation, point de moyen d'atteindre un but ambitionné.
L'ambition, ce degré suprême de l'égoïsme, ne peut donc aboutir qu'à condition de prendre l'abnégation pour guide ; ou si elle aboutit par une autre voie, elle rencontre la conscience et les lois qui font sentinelle à l'entrée et à la sortie de toutes les issues antisociales.
Ne nous plaignons donc pas si l'égoïsme est le mobile des actions humaines, puisqu'il ne peut être satisfait que par des moyens toujours infailliblement profitables aux autres, et reconnaissons de plus qu'en rendant le concours de ces deux élé-
meiits de succès iiHlispensabk's run à rautro, rnuteur de la création a fondé le lien social d'une trempe capable de résister à toute secousse.
Que la doctiine derabnégntion soit donc l'élément moral de l'éducation sociale, car elle absorbe ce que pourrait avoir de trop exclusif l'égoïsme, dont il serait absurde, dès lors, de comprimer Télan par les principes de l'éducation, attendu que ce serait tarir la source de toute émulation et violenter la prédilection ; que cette doctrine marche de front avec tout enseignement; qu'elle entre dansl'espritdes élèves avec toute science, tous procédés, et les services seront rendus et acceptés en toute convenance, et le travailleur devient un artiste, et le lien social se traduit par ce mot fraternité; car la science des droits et des devoirs se résume dans ce seul mot: Abnégation!... Amour!...