CHAPITRE VIII
DE L OBLIGATION POUR TOUS ET DE LA GRATUITÉ DE l'éDUCATION.
DE l'obligation.
Il n'est pas d'individu, quelque puissante que soit sa force physique, quelque étendue que soit son érudition, quelque étonnante que soit son habileté, qui n'ait été faible, ignorant, inepte, maladroit.
Mais l'enfant, si débile, si incapable en un mot, devient homme, et cet homme est ou Fulton, ou Jacquard, ou Raphaël, ou Necker; ou il annule les distances et le temps dans le parcours des voyages et des transports, ou il émancipe les pratiques industrielles, ou il décore de chefs-d'œuvre les temples et les palais, ou il dissipe le chaos de Tadministration.
Tous les hommes, il est vrai, ne naissent pas doués de cette puissante cnpacité qui les fait aptes à rendre à la société des services éclatants ; mais il n'est pas d'homme, nous Tavons déjà remarqué, qui ne soit, dans sa spécialité, le centre d'une action rayonnant dans un cercle plus ou moins étendu.
Or, s'il est vrai que les besoins de rexistenco humaine les j)lus impérieux, les moins trailables soient ceux dont le service s'accommode de la capacité morale la plus vulgaire, il faut reconnaître que l'être humain venant au monde, même avec une aptitude purement physique, naît avec une valeur sociale appréciable.
A plus forte raison est appréciable la valeur sociale de l'être humain qui naît avec tous les éléments d'une aptitude dont les effets ont un rayonnement n'ayant d'autre limite que le cercle qui embrasse la société entière.
Mais qui peut dire de Tenfant au berceau, de l'adulte même, à moins d'avoir mis ses facultés intellectuelles h même de se manifester ? « Cet enfant ne sera jamais apte à rendre à la société des services éminemment profitables au bien-être commun. » Dès lors, une exclusion irréfléchie qui intéresse-t-elle? Elle intéresse le corps social, à qui elle ravirait les avantages de services importants.
La société n'est pas seulement intéressée h assurer l'opportunité, la suffisance des services, il faut que sa prévoyance s'étende plus loin : si, dans bien des cas, la puissance de servir est bornée, trop étendue est la puissance de nuire, ainsi du moins le comporte l'état social de nos jours. Que fait la société, cependant, pour attiédir le désir de mal faire, pour obvier à la dure nécessité qui conseille les actes préjudiciables? Elle se contente d'organiser les moyens de répression. V^r cette seule précaution a-t-elle satisfait à tous ses devoirs? Les devoirs d'humanité ne réclament-ils pas d'elle d'autres mesures moins acerbes *?
Voyez plutôt ces individus dont l'enfance fut livrée aux ha-
• L'st-on Lien sûr que l'homme naît criminel? Est-on bien sûr que beaucoup de crimes et délits, qui sont impulés aux hommes, soient auln; chose, eu réalité, que Jes souillures d'une société encore emmaillotée daus ses longes? N'est-on pas communément enclin à faire à ce que fou appelle les souillures de Thomme une trop grande j)arî, elù en faire une trop petite à ce (lu'on devrait inommer, dans une autre acception, les souillures de la société? N'y a-t-il pas là une erreur funeste que nous payons chèrement et que nous expions cruellement? [Le Z)ro?7, page 12, par M. Em. de Girardin.)
sards de la rue, doiurédiication n'a eu d'autre direction que la casuilé, toujours mauvais guide, et (jui ne savent des pralicjues suggérées par le besoin de la conservation que celles inspirées par la brutalité de ce besoin : quel lien les rattache h la société? Celui de la servir? Oh! ils entassez à faire que de songer uni- ((uement à eux. D'ailleurs, que savent-ils? Rien, sinon l'exploiter. Or, dans ce but, la nécessité non moins que l'exemple, les a rendus habiles dans la pratique, soit d'intéresser la charité l)ublique, soit d'industries futiles et par conséquent bien chanceuses. Heureux lorsqu'ils ne se livrent pas à des actes qui révoltent la morale ou qui jettent le trouble dans le sein des familles 1
Voilà, il est impossible de ne pas le reconnaître, la sphère des actions circonscrites dans les préceptes de l'éducation d'un trop grand nombre d'individus.
De tels êtres, il est navrant de le dire, sont, de nos jours, presque voués en naissant aux mesures de répression, de séquestration, de supplices même, auxquels il faut bien avoir recours enfin pour se défendre contre les malfaiteurs de profession qui se recrutent dans ces écoles de hasard où trouvent accueil les enfants sans famille que la société repousse, ou du n)oins qu'elle néglige d'adopter.
Les Spartiates agissaient avec moins d'inhumanité que nous lorsqu'ils allégeaient l'Etat du fardeau de l'enfant qui naissait incapable d'être jamais utile à son pays; du moins cet être disgracié, avant le moment de l'expiation, ne passait pas par les épreuves irritantes de la misère. Nous, nous abandonnons l'éducation de l'enfant délaissé aux suggestions d'une morale qui le pose en adversaire de tout principe d'ordre, et, loin de nous préoccuper de lui ôter le prétexte soit de vagabonder, soit de n'avoir à son service que des industries misérables ou pernicieuses, nous lui disons :
«Yis si tu peux, mais respecte nos droits que nul ne peut et que tu ne peux par conséquent ignorer. »
Sont-ils donc aussi indignes de la sollicitude de la société ces petits êtres attachés dès la plus tendre enfance au service d'une
in.'U'hino, pour que leur édiiratioii ne se fasse que dnns l'atmosphère imj)ur (le l'atelier? J)epuis quehpie temps, il csl vrai, la sociéié s'est émue du sort de ees petites créatures, elle a enfiti Ibi'mulé des rèi^lements dès longtemps reconnus nécessaires; mais, outre riusul'lisance de pareilles mesures, qui s'inquiète de les faire rigoureusement exécuter ' ?
Si nous tournons nos regards vers ces pauvres enfants de la campagne voués presque en naissant à une pénible domesticité, nous verrons que de ce côté il y a, tout comme ailleurs, beaucoup à faire. Ces enfants, il est vrai, sont soumis à une direction : oui, mais quelle direction? Assurément la société ne consentirait pas à en assumer la responsabilité.
Il est certain pourtant que Timmoralité n'est pas aussi fatalement flagrante dans les champs que dans la confusion de l'atelier et dans le pêle-mêle des villes ; mais quelle est l'institution sociale qui constitue cette tenue? Ehî il est vraiment heureux qu'il n'en soit pas autrement, car, que deviendrait la sécurité publique?
Enfin, gardons-nous de fermer les yeux sur ce qu'il y a de pernicieux dans un état de choses où tant d'aptitudes restent soit méconnues, soit inutiles, soit, ce qui à notre sens est encore pire, mal dirigées.
Le sort de chaque praticien compris dans ces nombreuses catégories est celui d'hommes rivés à des professions dans lesquelles l'aptitude répugne à la pratique et dont l'exercice se ressent du dégoût. Or, autant de cas semblables, autant d'in-
1 M. Villcrmé, dans son ouvrage : Tableau de l'état des ouvriers employés dans les manufactures, s'exprime en ces termes, t. II, p. 235 : « D'un aulr<^ « côlé, dit M. de Villeneuve Bargemont, ce qui frappe tout homme animé « d'un esprit de justice et d'humanité, dans l'examen de la situation de la « classe ouvrière^ c'est l'état de dépendance et d'abandon dans leiiiiel îa « société laisse les ouvriers aux chefs et entrepreneurs de manulactures; « c'est la facilité ilUmilée laissée à des capitalistes spéculateurs de réunir t( autour d'eux des populations entières pour en employer les bras suivant « leurs intérêts, pour en disposer en quelque sorte à discrétion, sans qu'au- « cune garantie d'existence, d'avenir, d'amélioration morale ou physique « soit donnée de leur pari ni à la population, ni à la société qui doit les « proléger. »
dividus que gagne la paresse; autant (lui deviennent la proie de la misère; nuinnt de fauteurs halùtuels de désordres; autant qui, dans un moment donné, ont reeours ou poussent à la violence pour obtenir, à la faveur du tumulte, réparation des torts qu'a eus la société de ne les avoir pas placés dans leur position providentielle.
Ainsi donc, préjudice et cause de désordre par le mode actuel de l'éducation.
Or, s'il est incontestable que la société ait le droit d'employer les moyens qui peuvent assurer son bien-être et la défendre contre ses ennemis, il est incontestable que Texercice de ce droit est d'un évident à-propos alors que ce bien-être se rattache à la convenance des services qui lui sont dus; alors que Tennemi est l'ignorance traînant à sa suite le mépris des devoirs, rimmoralité, la superstition, la rudesse, la violence; alors que la turbulence est la conséquence de la contrainte qui retient pendant toute une vie des aptitudes de toute sorte dans une sphère où elles se trouvent comme exilées. Qu'elle déclare donc que l'instruction est obligatoire ^owv tous, et qu'elle agisse, en même temps, avec cette prévoyance qui tient en éveil la sollicitude de ces manufacturiers (jui, en vue de l'avenir de leur entreprise, s'attachent à surveiller l'aptitude, et à diriger l'éducation professionnelle des enfants qu'ils occupent dans leurs ateliers. C'est au moyen de ce simple procédé que ces prudents industriels réussisent à créer une pépinière dhabiles ouvriers dans laquelle ils choisissent les sujets pour les besoins de chaque spécialité de service.
Du reste, la société agit-elle autrement à l'égard de ces besoins sociaux dont le service tend à assurer sa sécurité, ses jouissances? Sont-ils donc plus impérieux que le besoin de remédier à l'ignorance des masses et à tous les désordres qui marchent à sa suite, ces besoins auxquels elle s'attache à pourvoir par la fondation des écoles militaires, navales, normales, cléricales, forestières, des chartes, des arts et métiers, d'agriculture, de conservatoire, et de tant d'autres, sans compter les diverses facultés? Si cette prévoyance sert bien les intérêts spé-
ciniix, pourquoi exclure les autres intérêts des bienfaits d'un ])ar(Ml r(%Mnie, des avantages (ju'elle en retire? La société devrait, ce nous semble, reconnaitie l'opportunité d'eu étendre ra])plication à toutes les sjjécialitésde ses besoins.
A la société donc, qiu doit recueillir les fruits de la bonne ou souffrir des inconvénients de la mauvaise direction des jeunes citoyens, de prendre à tache le soin d'étudier, d'apprécier, de cultiver Taptitude.
DE LA CnATUlTÉ DK l'ÉDUCATION.
A l'exercice du droit qui appartient à la société d'imposer, de survedler et de modeler l'éducation, se joint la charge d'un devoir; d'un devoir que lui prescrivent Injustice et la nécessité.
Serait-il juste, en effet, qu'un père fût chargé des frais de l'éducation de ses enfants, et se vît contrarié au sujet de la direction de sa jeune famille? Payer une contrainte, cela se voit, mais cela révolte l'équité.
Serait-il praticable d'imposer un fardeau excédant leurs forces à bon nombre de pères de famille, à ceux surtout qui ne peuvent, le voudraient-iis, se résigner au moindre sacrifice pour payer même les frais de l'instruction élémentaire, et au nombre plus considérable encore de ceux-là qui se trouveront dans l'impossibilité de suffire aux dépenses d'entretien de leurs enfants admis aux écoles préparatoires et définitives? Et cependant, il faut à la société des éducations complètes dans le sens de toute aptitude...
Or, pour satisfaire à toute justice, à toute nécessité, la société ne peut se dispenser, non-seulement de subir les conséquences du principe de gratuité pour tous de l'instruction à tous les degrés; mais encore, dans certains cas, d'étendre le bienfait de la gratuité jusqu'à écarter tout obstacle à l'application du principe d'obligation.
Or, ces cas peuvent se présenter, même pour le degré élémentaire : les enfants qui fréquenteront les écoles élémentaires habiteront dans le voisinage de ces écoles, et alors, il n'y aura, ce semble , rien à ajouter aux charges de la famille pour leur
onlrelien. Gcpendanl, on ne peut s'empêcher de reconnaître, comme chose déplorable, ([n'un certaii! nombre d'élèves figureraient dans ces écoles couverts de ces haillons sordides qui constituent hi garde-robe des eniants abandonnés; des enfants appartenant à des parents qui ne vivent que dans le vagabondage, et, trop souvent aussi, des enfants de ces hommes de peine qui, soit dans les campngnes, soit dans les villes, n'atteignent que difficilement aux moyens de subsistance avec les seules ressources du travail de leurs bras ou de l'assistance publique.
Parmi les enfants dont la demeure avoisinera l'école préparatoire, on en comptera également bon nombre qui se trouveront dans le fâcheux dénuement que nous venons de signaler, et il faut encore s'attendre que le même cas se reproduira pour beaucoup d'élèves dirigés vers les écoles de degrés supérieurs, n'importe la spécialité. Un temps viendra, sans doute, où de pareilles détresses seront inconnues dans notre ordre social; mais avant que la transition ne se soit opérée, n'y aurait-il pas inconvenance à laisser des enfants, des jeunes gens, s'habituer à cet état de désordre de leurs vêtements qui influe sur le moral plus qu'on ne pense, ou souffrir de leur quasi-nudité d'autant plus que leur éducation tendra à leur faire mieux apprécier la dignité de l'homme, et que la culture de leur intelligence les posera moralement en rivalité avec ceux de leurs condisciples les plus favorisés sous le rapport de la fortune? Dans notre système d'éducation, bien plus encore que dans tout autre, il convient d'adopter l'uniformité dans la tenue, comme est adoptée l'uniformité dans les moyens.
Ainsi donc, sous peine de voir se perpétuer les causes d'hoslilités sociales et tous les inconvénients, tous les désordres résultant du système d'éducation actuelle, la société doit étendre le principe de gratuité jusqu'à suppléer au manque de ressources des pères de famille, dans tous les cas où cela sera nécessaire.
Il n'est pas juste que les mêmes avantages s'étendent aux familles fortunées ou dans l'aisance. Ce n'est pas, en effet, pour intervertir l'ordre de la nature qui fait un devoir aux parents
dfi pourvoir, pondnnl un toni])s, à l'entretien et h l'éducation de l(uirs enfants, que la soeiétc les prend à sa charge, non; mais rohligalion de l'éducation pour tous devenant un principe, il faut rendre possible l'application de ce principe, et pour cela, il faut pourvoir au cas d'impossibilité. Or, si le seul cas d'impossibilité se réfère à l'état d'infortune des parents, à ce cas seul doit se référer le moyen d'écarter l'obstacle.
Il est facile de prévoir rpie notre système soulèvera de violentes récriminations; non pas quant h la gratuité, car tout le monde s'en accommode, même les plus riches (faites en effet la revue des élèves boursiers, et vous verrez...), mais les contribuables pourront, tout d'abord, y trouver à redire, dans la crainte que ce système ne donne lieu à de nouvelles charges; toutefois qu'ils se rassurent, nous dirons plus tard avec quelles ressources il sera pourvu à la gratuité sans recourir à leur bourse.
Les récriminations ne peuveut donc avoir d'autre cause que l'inconvénient, pour certains, d'être privés du concours de leurs enfants dans leurs travaux; pour d'autres, la contrariété d'être frustrés dans leurs droits de diriger arbitrairement, et souvent à rebours du bon sens, l'éducation de leur jeune famille.
Il n'y aurait peut-être rien à répondre au motif qui justifierait les plaintes des premiers, si l'opération qui décentralisera le capital commercial n'avait pour résultat de pourvoir au bienêtre des familles: mais on peut victorieusement répondre aux autres que l'avenir de leurs enfants ne leur appartient pas, et que cet avenir dépend d'une direction dont les moyens particuliers ne suffiraient pas à établir les éléments.
Toutefois, nous ne conseillerons pas la contrainte contre la volonté paternelle; seulement, nous la soumettrons aux conditions exposées dans le chapitre suivant.
ClIAPITIlt: IX.
DE l'abus de LX puissance PATERNELLE ET DES MOYENS DE REMÉDIER A CET ABUS.
Quelle est la position sociale la plus appréciable, individuellement parlant?
C'est celle qui résume considération et bien-être.
Comment l'obtient-on?
Par de bons et loyaux services rendus à la société.
Or, les services sont les résultats d'une pratique professionnelle, et cette pratique est subordonnée à des règles qu'il faut connaître, sans quoi les services sont incomplets; ils ne sont donc pas bons.
Les services ne rempliraient pas les conditions de loyauté si les principes qui constituent cette qualité des services demeuraient ignorés.
La connaissance des règles aux([uelles est soumise une pratique professionnelle, non moins que la connaissance des principes qui constituent la loyauté, doivent donc faire l'objet d'une éducation spéciale.
Or, le meilleur système d'éducation consiste à reconnaître dans l'individu les qualités qui le disposent à telle pratique professionnelle ; à l'instruire plus particulièrement sur les procédés de cette pratique, et, en même temps, à lui inculquer les principes sur lesquels sont basés les droits et les devoirs du citoyen. Toute direction qui tendrait à ne tenir aucun compte des qualités natives qui disposent un enfant à telle profession, de l'instruire sur les procédés d'un autre qui ne serait pas dans l'orbite de ses dispositions, et qui négligerait d'éclairer la voie dans ses rapports moraux avec ses semblables, ou qui l'éclairerait d'une fausse lueur, constituerait donc une éducation absurde, incomplète, dangereuse et pour l'élève et pour les autres.
Or, si, pour faire une éducation rationnelle, complète, profitable à l'individu et aux autres,, il ne faut rien moins que les moyens multiples , coûteux , mais sûrs que nous avons indi-
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(|iiés, alin de réussir à constater, Inçomier, dii'ii^er l'aptitude d'un sujet, il est évident que ces ressources manquent à l'éducalion de famille.
Prétendit-on ((uc les ressources scientifiques an moins se trouvent dans Tensemble des écoles instituées maintenant? nous répondrons :
1*^ Les ressources scientifiques ne suffisent pas pour favoriser les indices de toute aptitude, ce qui déjà constitue une vaste lacune dans un système d'éducation ;
2° La direction dans les lycées ne peut s'écarter de cette double tendance : professions scientifiques, professions littéraires. Quant aux professions purement artistiques, elles sont trop au-dessous de la portée des études universitaires. En entrant dans un lycée l'enfant est donc, bon gré, mal gré, voué aux carrières qui se rattachent à l'étude des sciences ou des lettres. Or, qu'advient-il si ces carrières répugnent au goût du jeune sujet, si elles ne vont pas à sa capacité? Voyez plutôt ce qui se passe aux épreuves tardives qui couronnent de longues et pénibles études... Est-il temps alors de revenir sur ses pas et d'appliquer l'intelligence du sujet h l'étude des pratiques d'une profession dont on s'est efforcé de l'éloigner ? Est-il temps de lui faire recommencer sa vie d'étudiant, de lui imposer la vie d'apprenti? Eh! à quoi aboutirait cette vie? à une carrière honorable sans doute, mais assurément dédaignée comme trop au-dessous de la position sociale de la famille : que le sujet reste donc un homme inutile, fatigué d'insipides loisirs; mais qu'il ne déroge pas I
Quant à l'élément moral, l'éducatiou de famille a-t-elle un point de contact avec les intérêts sociaux? Et qui y pense? Quel en est en effet le principe fondamental? l'égoïsme !... Et si, dans la famille, on parle d'abnégation, on a soin d'en restreindre l'essor dans un cercle tellement étroit que l'enseignement réagit d'une manière plus sensible dans le sens de l'égoïsme, et qu'il éclaire d'une fausse lueur la voie qui conduit au but.
D'ailleurs , ainsi le veulent nos codes , qui , en matière
de partage des successions, légitiment les préférences du père au détriment du droit naturel de chaque enfant à une part égale à celle des autres : aussi arrive-l-il souvent que l'égoïsme ne puisse résister à l'irritation causée par l'inégalité des lots. Eh! que trouvera redire à cette irritation? Est-ce qu'un père de famille, en satisfaisant l'égoïsme du préféré, ne justifie pas Té- "oisme des autres enfants?
Voilà le principe social des familles; là commencent les ferments de discorde. Quoi donc espérer pour lliarmonie de la société d'une éducation basée sur ce principe?
Cessons donc de nous plaindre, si la civilisation ne marche que la face voilée du masque de l'hypocrisie; si les liens de famille sont si fragiles; si la fraternité n'est qu'un vain mot, la bonne foi une duperie. Voyez, en effet, toutes les précautions en usage dans les moindres transactions : que trouvez-vous au fond du traité? la confiance? Non; une défiance injtirieuse aux deux parties, et dont chacune d'elles s'accommode de la meilleure grâce du monde. 0 civilisation!
Ah! ce n'est pas ainsi que les choses se passeraient si chacun occupait dans la société sa place de prédilection ; si dans ses services il apportait cette loyauté conciliante qui est comme la poésie des intérêts matériels; si, en un mot, la pratique de l'éducation suivait la voie que nous lui avons tracée.
Ce n'est donc qu'en passant par nos écoles que les hommes de l'avenir pourront accomplir la tâche qui leur appartient; celle de déblayer la voie sociale de ces aspérités qui, entravant la marche de l'humanité, sont cause de toute confusion, de tout désordre.
Ainsi donc, qu'un père en vertu de son autorité, mû par un sentiment quelconque, s'obstinàt à repousser les bienfaits de l'éducation que la société mettrait à la disposition de ses enfants, il commettrait un infanticide moral en même temps qu'un crime de lèze-nation : c'est pire qu'un abus d'autorité. Et voilà ce que la société serait condamnée à tolérer! Non : elle doit protection à l'enfant, elle doit se défendre des suites pernicieuses des caprices du père.
Du reste, examinons attentivement de près le principe de la
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puissance paicrnellc, et nous couiprendrons mieux l'étendue de la (létérenre (pii lui est due.
La puissance paternelle résulte d'un devoir que la nature a imposé aux parents d'alimenter, d'éduquer leurs enfants, de les protéger contre leurs propres actes et même contre les actes des autres, pendant le temps qui sépare le pur de la naissance du jour où le jeune hamme est apte à devenir lui-même chef de famille, et par conséquent à proléger lui et les siens.
Or, tout devoir comporte un droit; Texercice de ce droit consiste dans les moyens d'accomplissement du devoir; un père a donc le droit de réprimander son fils, de nos jours même, de lui infliger des châtiments corporels pour le guider dans la bonne voie : dans ce cas, le droit est direct. Mais, quand les moyens de protection, de direction, ne peuvent être mis en pratique sans atteindre une tierce personne, le père n'exerce pas son droit directement, il est obligé de faire intervenir la société représentée par le corps judiciaire.
La société se réserve donc le droit d'examen dans les actes de la puissance paternelle dans tous les cas où elle y est intéressée; cette puissance est donc toujours subordonnée aux droits de la société ; elle n'est donc véritablement puissance que dans les actes qui n'empiètent pas sur ces droits.
Ainsi, puissance paternelle ; exercice d'un droit pour accomplir le devoir d'alimentation, de protection, de direction, jusquà Vâije de majorité, en tant que cette puissance n'usurpe pas les droits de la société.
Or, s'il vient un moment où la société trouve qu'il est de son intérêt de prendre à sa charge le droit de direction, dès ce moment il y a modification dans les droits qui constituent la puissance paternelle; la société absorbe la totalité ou une partie de ces droits. Ce ne serait pas, du reste, le seul cas où la société agit en souveraine, à l'encouîre de la puissance paternelle : nous voulons parler du service militaire. Dans ce cas, la société considte-t-elle les pères? Prend-elle même en considération une aptitude précieuse, im avenir brisé peut-être? Aucunement; elle exige, on défère; elle ordonne, on obéit.
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Elle accorde, il est vrai, des moyens de rédemption du poids de ces services; mais à qui celle condescendance protile-t-elle? A ceux qui peuvent la payer à prix d'arijaMit; et aux autres? Ceux-ci subissent irrévocablement la loi : Lex dura, svd lex.
Cependant quel immense sacrifice à imposera un père de famille que le forcer à abandonner, irrémissiblement, la vie de ses enfants 1 Néaimioins, c'est un tribut que chacun paye : Sains populi suprema lex esto, dit la sagesse des nations, et il faut subir celle loi.
Quelle raison y aurait-il donc de résister à la loi qui impose une éducation modelée sur un système qui, au suprême deijré, intéresse le salut de l'ordre social? Oui, quelle raison, alors que l'obéissance, loin d'élre un sacrifice pour le père, n'est autre chose qu'une déférence tout au profit de l'enfant et même de la famille? Eh bien! la résistance constituerait un abus tellement exorbitant qu'elle ferait sentir son effet, non-seulement pendant le temps naturel et légal de ï exercice de la puissance paternelle; mais encore longtemps après qu'aurait sonné l'heure
DE L INDÉPENDANCE DE LENFANT, ET MÊME PENDANT TOUTE UNE LON- GUE VIE. Or, cette hypothèse se réalisera infailliblement toutes les fois qu'une profession sera directement ou indirectement imposée par son père à un enfant né avec une aptitude qui ne sera pas en rapport avec la profession : par suite, voilà toute une vie de dégoût; voilà, en même temps, un cas de préjudice social de par la puissance paternelle.
Evidemment donc, tant que l'abus subsistera, la vie professionnelle d'un individu, contrairement aux principes providentiels, appartiendra plutôt à son père qu'à la société, qu'à luimême.
Si c'est bien là que conduirait la résistance d'un père de famille à la loi qui lui imposerait l'obligation de livrer son enfant à la direction de la société, quelle raison admissible justifierait cette résistance? L'insuftisance des ressources étant écartée, il ne reste plus contre le droit social que la raison du préjugé.
Un'est pas déraisonnable de prévoir, en effet, que la résistance
se iiioiitrera de moins en moins tenace, de la part des familles pauvres, à mesure que l'aisance i^ai^iiera les positions nécessiteuses et lorsque, au surplus, des règlements bien entendus, et dont Texécution sera rigoureusement surveillée, auront concilié les travaux des enfants dans les campagnes et dans les ateliers (si tant est qu'il y ait encore lieu à l'emploi des enfants dans ces spécialités) avec les exigences de la culture de l'intelligence. Si dans la misère on ne se préoccupe que de la pensée de pourvoir aux besoins matériels, dans l'aisance le cercle des idées prend de l'extension, et un peu d'amour-propre, un peu de viuiité, un peu même d'ambition, un peu de tout cela finit bien par trouver place dans ce cercle. Or, Tamour-propre d'avoir des enfants bien élevés; la vanité de les voir en contact, en rivalité avec les enfants du riche et, quelquefois même, plus avancés dans les études; Tambition d'ailleurs légitimée par la certitude que la condition sociale du jeune homme sera toujours en rapport avec sa capacité, en voilà suffisamment pour vaincre la résistance dans les positions auxquelles nous faisons allusion. S'il fallait appuyer nos appréciations par des faits, nous n'aurions qu'à appeler l'attention sur ce qui se passe de nos jours au sujet du milieu dans lequel se recrute le clergé de France, qui n'en est pas pour cela moins estimable.
Le préjugé, nous l'avons dit, sera donc seul tenace, et il le sera tout au moins jusqu'à l'époque où les effets de l'éducation par la société seront venus mettre en évidence les ridicules et les inconvénients de l'orgueil et les avantages de la méthode.
Il est aisé d'apercevoir , sans même se donner d'autre peine que de soulever un coin du voile, qu'une cause hiérarchique influe essentiellement sur la détermination qui préside au choix de certains père de famille parmi les carrières auxquelles ils destinent leurs enfants.
Plusieurs, il fut un temps, ne permettaient à leur progéniture masculine que la carrière des armes ou celle de la prêtrise ; quelques-uns consentaient à lui laisser aborder celle de la judicature, un petit nombre admettaient les pratiques du barreau.
Mais les mêmes, qui se moiUraieiu si faciles, auraient cru voir une tache sur leur blason si quelques-uns de leurs enfants avaient embrasse la profession de médecin. Et combien qui, an temps où nous vivons, se préoccupent encore, au sujet de la savante profession de chirurgien, du souvenir pourtant bien suranné des pratiques de Figaro !
Depuis, les choses ont bien un peu changé, il est vrai ; 1815 s'est chargé de réhabiliter des positions dédaignées avant cette époque par quiconque tenait à un relief d'aristocratie : la politique commandait les moyens d'enrichir la noblesse que 1789 avait dépouillée, et les administrations des contributions indirectes, des douanes, des postes, de la police même, reçurent un contingent notable d'employés qui de leur pavillon couvrirent la marchandise, soit dit sans intention de sarcasme. La noblesse d'épée ne dédaigne plus la noblesse de robe, et si Tune et l'autre consentent, non sans quelque restriction mentale peutêtre, h s'allier avec la noblesse de finance et avec celle qui porte fièrement le blason de la science et des arts, Tesprit public ne tient plus compte du prestige antique : déjà, selon le profit que la société retire des services de l'homme, elle le classe dans son estime, sans considération pour le préjugé.
Ce progrès est d'une signification qu'il n'est pas sans importance de signaler ; mais le mot progrès ne signifie pas déménagement définitif du domaine du préjugé dans celui de la raison; il signifie acheminement. Or, la distance h parcourir entre Tétat de choses actuel et celui auquel on tend est notable , du moins au premier coup d'œil : la bourgeoisie, toute vague que soit aujourd'hui la portée héraldique de ce mot, n'a pas moins à faire que l'ancienne noblesse. C'est que chez elle la dérogation n'est pas couverte par le prestige qui s'attache encore à l'aristocratie jusque dans les conditions de fortune les moins favorables, sans compter la puissance de l'esprit de corps ; il faut à la bourgeoisie, qui n'est pas soutenue par cette même force, le relief de ses œuvres et l'éclat de la fortune, pour acquérir un prestige individuel.
L'esprit de féodahté est donc encore loin d'avoir perdu de
son intliicncc sur l'apprcciation héraldique dos professions, el cependant à quoi lient cette opinion?
Raisonnons :
Qu'est-ce (ju'une profession ?
Une profession, quel qu'en soit l'objet, n'est autre chose qu'une ])ralique au service (ïun besoin social; besoin de conservation, besoin de civilisation : le service, voilà le but, la pratique, n'importe laquelle, voilà le moyen ; or, comme la pratique ne fonctionne jamais dans des vues désintéressées, le but et le moyen se confondent toujours dans le salaire.
On concevrait que le but et le moyen reçussent une distinction par le fait du désintéressement ; mais la société n'a pas besoin d'une telle abnégation, et elle ne l'accepte pas.
Ou concevrait encore une divergence dans le but et le moyen, si les besoin sociaux admettaient une classification hiérarchique qui donnât le pas à l'un sur l'autre; mais cette préséance disparaît devant l'exigence tyrannique et simultané des besoins dont aucun ne fait le sacrifice de son service au profit de l'autre.
Chaque profession, on peut donc le dire, n'est que l'humble esclave d'un besoin quelconque, tous souverains au même degré, sinon que les plus matériels sont les plus despotes.
Or, qu'on nous dise quelle est par rapport à un maître la hiérarchie de l'esclave.
Les services sont donc tous dus à la société, à un degré égal d'empressement, de précision, de déférence : les besoins n'étant que divers, les services ne sont que divers, les pratiques n'ont donc pas entre elles d'autres caractères cpie les services; la hiérarchie dans les professions est donc chose absurde. Cette classification prête à rire, de même que les prétentions héraldiques des courtisans prêtent à rire à un despote; un soufflet de la main de celui-ci nivelle tous les rangs.
Pour être logiques, nous devrions admettre que les professions les plus hiérarchiquement élevées sont celles sans le concours desquelles les autres ne sauraient fonctionner : avant toutes donc, les professions du mineur et du bûcheron, ces
deux professions reprcsenteiurindispcnsableutilité; pnsdepratiquesprofessioiHiclles sansiiislnimcMits, saiisoutilspas d'iiistninient, pas d'outil (pii ne leur doive ses éléments constitutifs.
Sous un autre point de vue, la préséance des professions n'est pas moins injustifiable : il pourrait bien se faire, en effet, que plusieurs professions, parmi celles qui sont le plusenlioniieur aujourd'hui, subissent tôt ou tard le sort de quelques-unes qui, dans des temps plus ou moins éloignés de nous, étaient prisées par-dessus toutes les autres. Or, que sont devenues ces industries de magiciens, d'astrologues, d'alchimistes dont cependant l'ignorance des cours élevait le praticien au faîte des honneurs? Que sont devenus ces abbés d'une époque plus récente? L'industrie qui avait pour objet la reproduction des livres à la main, avec le faste des enluminures, industrie importante des temps anciens, et tant d'autres, cortège suranné de la féodalité, ont dû s'effacer devant les progrès des lumières et de la civilisation.
Eh bien! si venait à s'établir un régime d'institutions sous l'empire duquel la propriété serait sans opposition comme inféodée à ceux qui la possèdent, le capital commercial mis à la disposition de tous; chaque individu à sa place providentielle et trouvant dans sa position attraits et profits, faisant son affaire propre du maintien de cet ordre social qui garantit à lui-même et h sa famille bien-être et sécurité; si, enfin, était adopté le régime du crédit foncier, dont tous les avantages que nous venons d'énumérer ne sont que le corollaire, quelle serait la nécessité de la force armée en permanence, de la police même? Qu'aurait-on à faire de cet arsenal de lois, sinon un musée de curiosités pour l'antiquaire et l'historien? Et, par suite, combien de professions honorées de nos jours, qui, n'ayant que peu ou point de raison d'être, disparaîtraient absolument ou ne resteraient que privées de ce relief dont les parent les besoins de notre époque I Or, cet avenir serait la conséquence de la cicatrisation de la plaie sociale d'où s'écoule ce pus immonde dont s'alimentent tant de spécialités professionnelles.
Maintenant, vovez comme nous sommes logiciens : c'est à
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CCS professions fatales que nous donnons le pas sur les professions fécondes, utiles, indispensables même, providentielles eu un mol.
Du reste, sous Tinfluence de notre système d'éducation le préjugé subira virtuellement une modification infaillible, môme chez les plus obstinés ; voyons ce qui devra se passer.
Les enfants, on le sait, sont naturellement portés à l'imitation, et c'est justement ce penchant qui constitue plus particulièrement leur éducabilité. Il est donc indubitable que, dans l'école communale, ceux surtout qui seront doués de l'intelligence la plus complète se montreront les plus empressés à prendre part à ces travaux qui intéressent la capacité physique à différents degrés. Bien plus, nous croyons que ce serait leur infliger une bien rude punition que de leur interdire, pendant les heures de loisir, Taccès des ateliers.
Or, par la pratique des ateliers chacun de ces élèves pourra comprendre ce qu'il faut d'habileté et de persévérance pour surmonter les difficultés d'exécution. Eh bien! c'est avec ces impressions et un exercice personnel plus ou moins perfectionné, selon sa spécialité, que lélève entrera dans le monde. Là, vous l'entendrez juger les opinions inspirées par les préjugés, et vous verrez si ces préjugés influeront sur ses sympathies.
Au surplus, comme c'est dans les écoles communales que, pour la plupart du temps, se révélera Taptitude, nul ne peut dire à l'avance quel sera l'objet prédilectionnel auquel un élève appliquera les facultés de son intelligence. Et pourquoi des intelligences du premier ordre dédaigneraient-elles de céder à la prédilection, quel qu'en soit l'objet? Est-ce que ces grandes intelligences ne trouvent pas toujours le moyen de donner du relief à toutes choses? Personne, même de son temps, ne s'est avisé de faire un crime à Molière davoir préféré à la carrière du barreau la pratique de l'art dramatique, et nul ne songera à déplorer que Bernard Palissy ait concentré toute la vigueur d'une grande capacité à pétrir et à convertir l'argile en chefs-d'œuvre jugés dignes de figurer parmi tant d'autres qui décorent les palais de nos souverains.
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Si dans les écoles coniniunales les aptitudes se spécialisent d'elles-niêines, la responsabilité ne peut donc en peser sur qui que ce soit, pas même sur le sujet, à moins qu'on ne le rende responsable de n'avoir pas lutté contre sa destinée : énorme étrangeté, en effet! non moins énorme que celle de voir un fleuve ne pas s'obstiner à remonter vers sa source.
A vous donc, pères de famille, à rabaisser alors l'humble profession dans laquelle vos enfants déploieront une capacité, un talent qui leur donnera considération et fortune.
Du reste, tout le mérite de l'artiste ne consistera pas seulement dans l'habileté professionnelle. A la soriie définitive des écoles, un sujet apportera dans les relations sociales, outre le relief d'une intelligence cultivée, celui d'avoir dépouillé cette enveloppe grossière dont l'ignorance revêt le sujet inculte: il y apportera cette urbanité qui est la manifestation du respect de soi-même et de la connaissance de ce qu'on doit aux autres; celte assurance modeste qui est le propre du talent et de la conscience de ses droits. Posé de la sorte au niveau de toutes les positions par l'éducation qu'il aura reçue, il se trouvera, en outre, dans sa spécialité, aune hauteur à laquelle n'atteindront pas les hommes qui appliquent leurs facultés à une spécialité différente. Ainsi sera chacun dans sa position individuelle; ainsi il sera dans ses rapports avec les autres ; ainsi, la profession elle-même reflétera le prestige de l'art, et celui de l'artiste.
Mais cet avenir est-il donc tellement phénoménal qu'il n'apparaisse que dans les vagues incertitudes du lointain? Qu'on se rappelle avec quel dédain était traitée, il n'y a pas encore si longtemps, la profession de comédien. Eh bien! sous l'empire même du préjugé. Talma, Nourrit, Dupré, M"^Mars, M™^ Malibran ont été l'objet des attentions les plus délicates de la part des têtes couronnées de l'Europe, ^ la Russie même a payé naguère à Rachel, la tragédienne, un tribut d'admiration, de richesses, et surtout d'égards, qui non-seidement efface jusqu'à la moindre nuance de la ligne de démarcation , mais encore pose le talent sur un piédestal du haut duquel il domine la région de l'or et des titres.
Au surplus, porlous nos rci^nnls vors les résultats de ces expositious qui ont grou))é (l:ius les cités de Londres et de Paris, les chefs-d'œuvre de l'industrie universelle.
Croit-on que ces habiles ouvriers, dont les œuvres ont excité radmirntion de l'univers civilisé, aient bien à envier le prestige dont certaines professions entourent leurs praticiens, eux qui ont été Tobjet de distinctions qui les classent parmi les hommes d'élite de toutes les nations du globe? L'amour-propre de rhomme qui doit sa considération à sa fortune ou à sa naissance, du magistrat, de l'administrateur, du diplomate, de l'écrivain et du savant, a-t-il jamais reçu une plus éclatante satisfaction? Quel père résisterait à l'impulsion de l'orgueil en voyant son fils si haut placé dans l'estime de ses concitoyens? Quel père s'aviserait de déplorer que cette honorable attitude n'ait pas un autre piédestal?
Au demeurant, si Ton veut se donner la peine d'énumérer les hommes de mérite, d'origine plus ou moins aristocratique, qui se sont voués à la pratique des arts, à l'industrie même, dont on laissait dédaigneusement, il fut un temps, l'exercice à la bourgeoisie et aux vilains, on pourra reconnaître que le préjugé a déjà reçu de rudes secousses, et que cet arbre parasite ne tient plus que par des racines sans vigueur, incapables de résister longtemps au vent de la civilisation: dès que commencera à poindre la moindre lueur de rinfluence que l'éducation parla société exercera sur les opinions, sa chute est inévitable.
En tout cas, le préjugé tombera de lui-même, lorsque se manifestera rinfériorilé professionnelle du sujet que les parents auront égaré dans une voie qu'il n'était pas destiné à parcourir, par la comparaison de l'habileté de celui-ci avec celle de nos élèves ; et, au surplus, nos élèves eux-mêmes se donneront le soin de faire justice de ces aberrations. Lorsque surviendra le jour des comices pour Téleclion de leurs magistrats; n'ayant pas à séparer leurs intérêts individuels des intérêts sociaux, ils sauront, sous l'inspiration des souvenirs de l'école, apprécier l'homme de mérite, et ils iront chercher, là où il se trouvera, l'esprit inteUigent, judicieux et avant tout pratique, si d'ailleurs
les qualités (lu candidat se montrent rehaussées par un caractère ferme et recommandées par une notable moralité.
Tels seront pour eux les titres à la faveur.
Mais avant que cette ère de raison ne resplendisse, faudrat-il s'arrêter devant des obstacles aussi puérils que ceux que pourrait élever, au détriment de l'ordre social, la susceptibilité des parents?
Comme une contrainte exercée avant l'effet des leçons de l'expérience pourrait inspirer des craintes pour ce qu'a de respectable le principe deTautorité paternelle ne dépassant pas le cercle de ses attributions , nous ferons une concession immense à l'arbitraire des familles. Qu'on leur abandonne donc la direction professionnelle de leurs enfants : seulement, il convient de soumettre le libre arbitre d'un père aux conditions suivantes, dont nous prenons à tache de justifier l'équité :
1° Impôt de cinq cents francs payé annuellement pendant les huit années correspondant aux huit années des études élémentaires ;
2° Refus de la gratuité de l'éducation préparatoire et définitive aux parents qui se réserveront arbitrairement le choix de la carrière professionnelle de leurs enfants, élevés ou non jusqu'à l'âge de quinze ans dans les écoles de l'État;
o^ Règlement qui établisse que les contingents de l'armée de terre, tout restreint qu'en doive être le personnel en hommes sous les drapeaux, et les contingents du service de la marine militaire, qui tendra tous les jours à acquérir plus d'extension, seront pris avant tout parmi les jeunes gens qui ne seront pas élevés, jusqu'à parfaite éducation, dans les écoles sociales. Qu'on laisse subsister la faculté de se rédimer de ces services moyennant uiie rétribution! L'Etat profitera du montant de ces sommes, qui seront appliquées au dégrèvement des frais de l'éducation universelle.
Cette dernière disposition, contre laquelle, de nos jours, on serait mal venu de récriminer, atteindrait ceux qui, par insuffisance de fortune, ne pourraient être contraints de payer la rétribution de cinq cents francs, et nous ne doutons pas qu'elle
ne lût (Vunc cnicacité décisive : en ellc-meinc, elle aurait pour effet d'assurer aux hommes dont la jeunesse a manqué d'une direction dans le sens social une éducation pratique et morale, en ce sens qu'elle incul(|uerait sévèrement dans l'esprit les principes de discipline, d'ordre par conséquent, et surtout d'honneur et de probité, tels qu'ils se pratiquent dans toutes les spécialités de nos armées. A ce point de vue seul, la mesure qui est indiquée par celte disposition serait parfaitement justifiée.
Quant à la seconde, elle trouve sa justification dans celte simple raison, que la société n'a point à faire les frais d'une éducation sur laquelle elle n'exerce aucun contrôle.
Pour faire sentir enfin l'esprit d'équité de la première, nous disons : l'intérêt qu'a la société de se réserver exclusivement l'éducation est d'une gravité telle qu'elle ne saurait sans danger, nous le voyons bien de nos jours, se reposer de ce soin sur qui que ce soit; donc à elle seule le droit d'y vaquer. L'abandon qu'elle fait de ce droit en faveur d'un père de famille constitue par conséquent un privilège immense. Or, si ce privilège n'est pas accordé à titre de faveur, s'il n'est pas accordé à titre de droit, il ne peut l'être à titre gratuit.
Au surplus, suivant l'importance qu'un père attachera à user du droit que la société lui abandonne, il payera ou ne payera pas la contribution. Son choix fait, il serait malvenu de crier à la contrainte, car on dirait à celui qui préférera payer l'impôt : « C'est un sacrifice que vous faites à votre vanité, et puisque vous mettez cette valeur au-dessus de l'argent, vous relirez du marché plus que la compensation du sacrifice qu'il vous est loisible de ne pas subir. »
A celui qui livrerait en récriminant l'éducation de son enfant à la direction des écoles sociales, on répondrait : « Si vous ne pouvez nier que le jeune sujet ne soit dirigé d'une manière profitable, vous tombez dans le ridicule; si, au contraire, selon votre appréciation, la voie dans laquelle on le conduit est pernicieuse, vous êtes un père dénaturé, car vous préférez votre or au bien-être moral de votre enfant. »
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La contribution que nous prescrivons, h ['encontre de la résistance des pères de famille, est donc bien évidemment une pierre de touche qui constatera le titre des scrupules paternels.
Enfin, si Ton reprochait à la mesure que nous proposons d'être acerbe en ce qui touche Tobligation du service militaire, nous répondrions que l'institution existe de nos jours, ([u'elle est imposée sans égard pour les goûts du jeune soldat ou du jeune marin S et que personne ne songe h récriminer.
Nous dirions encore qu'un père qui préfère, quand il le peut, payer l'impôt, a fait son choix, et qu'il prend la responsabilité de la préférence; que celui qui ne peut le payer a le moyen de soustraire ses enfants à la condition absolue du service militaire, et que s'il dédaigne ce moyen, son choix est fait aussi à charge de responsabilité.
Mais qu'est cette responsabilité d'un père, à rencontre de celle d'avoir dirigé son fils dans une voie qui peut n'aboutir à aucun but pratique, ou d'avoir enserré les actions professionnelles de celui-ci dans un cercle où il ne trouve que dégoût? Heureux si la piété filiale refoule le blâme dans le sein de la victime !