‹ De la prospérité publique, ou, Décentralisation du capital, et influence de cette opération sur l'ordre socialChapitre 40 sur 62 · ACTUEL · texte numérisé non relu

ACTUEL

CHAPITKE PKEMII:K.

LE SYSTKMK AGRICOLE AOTIEL ENTRETIENT LE MALAISE DANS l'oUDRE SOCIAL.

>ions naissons Ions libres, nous naissons lous avec des droits égaux à la vie (I), nous naissons lous i'rères; car la vie de chacun sort d'un principe coniniun : la vie universelle.

Noire admirable révolution n'a donc pas créé la Liberté, V Egalité, la Fraternité, Elle n'a fait que proclamer les droits et les devoirs qui se traduisent par ces mots , et en étendre l'application à la vie sociale.

La liberté est donc un bien commun, auquel chacun a une part égale.

(1) En société , on ne peut concevoir la vie que sous le double point «Je vue de matérielle et morale.

Si quelqu'un touchait à ce bien de manière à empiéter sur la part des autres , il s'arrogerait un privilège : il n'y aurait plus alors égalité.

Or, si la liberté constitue le droit d'action, l'égalité constitue le droit d'empêcher que l'action ne s'étende au-delà des limites hors desquelles elle serait fâcheuse à celui qui a les mômes latitudes dans ce droit.

Le droit qui résulte du principe d'égalité est donc modificatif de l'exercice du droit de liberté.

Ainsi, il pourrait arriver que, dans une prétention commune à l'exercice instantané du droit de liberté dans un cas déterminé , le principe d'égalité, déterminant un équilibre dans la pratique de l'action, neutralisât ce droit ou fût une cause de désordre.

Exemple (1) : Une planche étroite sert de pont pour traverser un ruisseau : yous et moi, nous avons le droit , à un moment donné , de pratiquer ce passage. Or, toutes conditions égales, si nous ne nous faisons aucune concession , nous n'exerçons pas notre droit commun , ou , si nous nous obstinons à l'exercer simultanément, l'un de nous tombe dans le précipice.

Si l'un de nous, inspiré par les sentiments de

(1) Le choii de l'exemple est , nous le reconnaissons, d'un effet un peu trivial; mais l'exemple est simple et rend notre pensée.

~ 3 — fraternité , fait , en faveur de Fantre, le sacrifice momentané de son droit d'égalité , nous exerçons sans inconvénient notre droit de liberté.

Les droits sont la propriété de celui qui les exerce; lui seul en profite. Ils constituent la jouissance. Liberté, Egalité; voilà les droits.

Les devoirs sont la propriété de ceux envers lesquels on les pratique ou de ceux en vue desquels on les pratique: ils profitent à ceux-ci seulement. Ils constituent un sacrifice.

Ainsi, fraternité; sacrifice.

Mais le sacrifice n'est pas facultatif quand il intéresse le maintien de l'ordre. iVlors, comme dans beaucoup d'autres cas , il devient un devoir.

Il a donc été indispensable , pour le maintien de l'ordre social, de placer le principe des devoirs sur la même ligne que ceux des droits. Peut-être eût-il mieux valu le placer plus favo* rablement : rarement il est besoin de rappeler à quelqu'un ses droits; souvent il faut lui rappeler ses devoirs.

Il serait d'autant plus convenable de faire prédominer le principe de fraternité, que, dans la nature, l'égalité est une abstraction, et que, si le principe des devoirs ne modifie la jouissance des droits , le plus fort doit dominer le plus faible.

Le principe de fraternité est donc le principe éminemment social.

Voyoïis-cn la praliqui; :

Le seul fait de la naissance d'ui] individu lui donne droit ii la vie commune , aux éléments matériels de celte vie; or ces éléments constituent la richesse publique : Tindividu qui naît a donc droit à la richesse publique en raison des besoins attachés à son existence.

Mais, pour obtenir cette richesse qui vient du sol, il faut du travail , car le sol ne donne pas spontanément les éléments de la richesse publique; il ne rend qu'en proportion du tiavail.

Ce n'est donc qu'en travaillant qu'on a droit aux éléments matériels de la vie*

Mais en travaillant quoi?

Le sol?

Cela ne suffit pas dans Tordre social : le champ du travail y est extrêmement varié; il faut des travailleurs cultivateurs, des travailleurs artistes, des travailleurs penseurs, des trav-ùlleurs soldats, etc.

Or, le travail peut être plus productif, suivant les degrés de force; il l'est plus dans une spécialité que dans une autre : c'est la conséquence de Vinégalilé naturelle.

Mais les êtres faibles, les enfants, les vieillards qui ne peuvent travadier? —

Il faut y pourvoir. Y pourvoir, c'est pratiquer le principe de fraternité. Ce principe implique la prévoyance.

l.e (ils, pour faire vivre ses vieux paienls; le père, pour Caire vivre ses enfants et leur procurer les instruinenls de travail; l'iiounnc jeune , en prévision de la faiblesse des vieux jours, travail lent d'avantage et ne consomment pas tout le fruit de leur travail.

Prévoyance : autre cause de l'inégalité des fortunes.

Cette inégalité est donc fondée sur un droit naturel : l'inégalité de force, d'intelligence, d aniour, de penchants, etc.; elle en est, avons-nous dit, la conséquence. Elle est protégée par le droit de liberté : liberté de travail, de sacrifices; elle est protégée par le droit d'égalité naturelle, qui modifie l'exercice du droit de liberté et empêche cet exercice de s'étendre au-delà des limites hors desquelles il y aurait empiétement sur la fortune d'autrui ; elle est protégée par le principe de fraternité : elle est le résultat des sacrifices, qui doivent profiter à ceux en faveur desquels ils sont faits.

Sous ce premier point de vue, l'inégalité ne tournerait qu'au profit ne l'individu; de lui ou dc-s siens.

Mais ce n'est pas par prédiieclion pour Tindividu que le créateur a établi l'inégalité; c'est eu vue d'y attacher une plus grande somme d'obligations , de devoirs , de services h rendre. Les saerifices sont donc imposés en raison des avan^

lagcs delà snpcriorilé niilinrllo. (los avantages i!iîl)li(juent donc uno plus grande étendue dans la pratKjue du principe de Iraternité.

Il méconnaîtrait donc le principe de fraternité, celui-là qui rapporterait à lui seul tous ces avantages.

Que serait-ce donc si la pratique du devoir ne lui imposait aucune privation essentielle?

C'est alors surtout que cette pratique pourrait être rigoureusement exigée par ceux a qui elle doit profiter.

Or, refus obstiné de pratiquer un devoir facile; exigence énergique de ceux à qui il est dû : c'est relatif.

De là tiraillement, désordre social.

Mais il y aurait désordre aussi , dans le cas où celui qui a droit à la pratique d'un devoir refuserait de reconnaître aux autres le droit d'exiger de lui les sacrifices qu'il leur demande à l'appui du principe de fraternité.

Ainsi, de même que les travailleurs ont droit à une part dans la jouissance de la richesse publique, de même ceux qui possèdent cette richesse ont droit aux services des travailleurs. C'est entre eux un échange de sacrifices, l'application la plus complète du principe de fraternité.

Mais quand cet échange sera-t-il dans des proportions équitables? Lorsque le travailleur aura une part suffisante pour satisfaire au droit in-

contestable qu'il a de vivre, convenablement, lui et sa Ihmille.

Or, si cette condition n'est pas remplie, à qui la faut^?

Aux capitalistes? Mais les capitalistes ne gardent pas leurs capitaux : il les livrent à Tindustrie, et il ne leur revient qu'une faible partie du profit de la circulation.

A l'industrie? Mais l'industrie produit tout ce qu'elle peut et reste encombrée de ses produits.

Aux propriétaires du sol? Mais ces propriétaires sont eux-mêmes dans de mauvaises conditions : la propriété est grevée d'une dette énorme (1).

La faute?

C'est que la richesse publique n'est pas à la hauteur des besoins.

Mais la terre est féconde, et cette fécondité doit suffire à tous les besoins.

D'accord ; mais avec le système actuel d'exploitation du sol, cette fécondité restera toujours relativement stérile.

La faute est donc au système d'exploitation du sol pratiqué de nos jours , si la richesse publique n'est pas à la hauteur des besoins.

C'est une vérité reconnue.

11 faut donc que le système change de manière

(1) La propriété rurale est grevée d'hypothèques pour plus du tiers de sa valeur.

à extraire de la terre toute raboiulaiiee qu'elle peut produire, sinon, le malaise persistera, s'accroîtra ; et le malaise est turbulent, il est perturbateur Le désordre n'a plus de loi, parlant plus de frein, et alors tout est à craindre.

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