ALTÉRATION DE LA VOIX
Comme l'avait déjà remarqué Parent-Duchâtelet, on observe chez certaines filles publiques d'Alger cette raucité singulière de la voix, qui a un cachet tout particulier. Mais cet effet se produit surtout pour nous en entendant parler des filles françaises , espagnoles ou italiennes. Le son guttural des langues allemandes et arabes avec lesquelles nous ne sommes pas familiarisés, ne nous a pas permis de décider si le timbre de voix des filles de ce pays était profondément altéré.
PARTICULARITÉS SOUS LES RAPPORTS DES CHEVEUX, DES CILS, DES SOURCILS ET DES POILS.
Les courtisanes anciennes avaient souvent l'habitude de teindre leurs cheveux. Ainsi, outre les fleurs dont elles ornaient leurs robes et leurs chevelures, une des modes qui caractéri-
sait le mieux les courtisanes grecques, quoique cette mode ne fût pas prescrite par les lois somptuaires, c'était de donner une couleur jaune à leurs cheveux. Elles les teignaient avec du safran ou bien avec d'autres plantes qui, de noirs qu'ils étaient ordinairement, les rendaient blonds. Elles les teignaient encore tantôt en rouge avec du jus de betterave, tantôt en bleu avec du pastel; quelquefois elles affaiblissaient seulement l'éclat de leurs cheveux d'ébène, en les frottant avec de la cendre parfumée; puis les courtisanes trônèrent vis-à-vis des Césars dans les fêtes publiques et les jeux solennels, le front ceint d'une couleur dorée, comme les déesses dans les temples. Mais leur divinité ne dura pas longtemps, et la poudre d'or leur fut interdite ; elles remplacèrent cette poudre par une autre, faite avec de la gaude, qui brillait moins au soleil, mais qui était plus douce à l'œil. Celles que la couleur bleue avait séduites, se poudrèrent avec du lapis-lazuli pulvérisé.
Il nous a paru curieux de donner ces indications, parce que nous trouvons chez quelques prostituées d'Alger cette habitude de se teindre les cheveux. Ce sont surtout les Juives qui tei-
gnent leurs cheveux en blond-rouge, et l'on voit continuellement dans les rues d'Alger de jeunes enfants juifs qui ont les cheveux teints dans cette nuance, mais nous ignorons quel est le procédé employé pour leur donner cette nuance; nous pensons que c'est avec le henné. Les Espagnoles gardent leurs cheveux noirs, et nous ne croyons pas que les mauresques recherchent cette coloration particulière.
Ces dernières ont très-soin de leurs chevelures, comme je l'ai indiqué lorsque j'ai parlé de leurs coiffures ; mais elles se teignent en noii les sourcils, les cils et même les cheveux.
Les sourcils doivent être dessinés en croissant et très-gros. Pour qu'ils paraissent beaux, ils doivent se joindre en équerre sur la racine du nez.
Les Mauresques se noircissent le tour des paupières , et , arrangées de cette manière , elles croient avoir des yeux de gazelle ; genre de beauté que ces femmes recherchent avec le plus d'ardeur.
Les femmes arabes emploient différents procédés pour obtenir ces résultats. Les unes prennent de la noix de galle, qu'elles font bouillir dans l'eau, puis sécher et réduire en poudre. Elles en font ensuite une pâte liquide qu'elles
appliquent sur les sourcils en l'étendant avec un peigne de plomb , et sur les paupières avec une aiguille d'argent; d'autres, en plus grand nombre, se servent de koheul.
Pour obtenir la préparation complète, on combine en proportions égales du sulfure d'antimoine , du sulfate de cuivre et quelques clous de girofle, le tout réduit en poudre fine dans un mortier. Comme matière colorante, on y joint du noir de fumée, recueilli sur un vase en terre, un moment exposé à la flamme d'une bougie ou d'une lampe.
On passe au tamis fin cette première préparation pour en former un mélange intime que l'on enferme dans une petite fiole [mekhralel] en plomb , en argent , en vermeil et même en or ; car pour les riches Mauresques le mekhralel est un meuble de luxe.
Pour user du koheul ou kohol, on plonge dans le mekhralel une petite baguette en bois effilée , polie, de la grosseur d'une plume à écrire, ou même une épine de porc-épic ; quelquefois aussi c'est une aiguille d'or ou d'argent.
Elle en ressort poudreuse ; on l'applique avec précaution dans sa longueur sur la paupière in-
férieure ; on la presse entre les deux paupières, en la faisant glisser légèrement du grand angle de l'œil à l'autre angle, et, sur son passage elle colore en noir la partie nue qui donne naissance aux cils.
Dans certains pays , aux substances que nous avons nommées on ajoute d'autres substances qui sont douées de vertus merveilleuses; du musc qui arrête l'écoulement des larmes ; du safran et du benjoin qui rendent la vue plus active.
Les indigènes pauvres usent tout simplement du koheul pur, sans même le colorer avec du noir de fumée. Il donne alors une teinte d'un noir bleuâtre.
Les mekhralel du Soudan sont de petites fioles en peau de mouton à poil, moulées sur un moule , d'argile et très-artistement travaillées.
On retrouve l'usage du koheul chez tous les peuples musulmans, arabes, indiens, persans, turcs, nègres, chez tous ceux enfin qui sont exposés aux rayons éclatants du soleil et à la réverbération de la lumière sur le sable.
Les filles mauresques mettent encore sur leur visage du rouge et des mouches.
Mais il est chez les Mauresques un singulier usage dont nous donnerons plus loin Texplica-
tion. Elles se font raser ou épiler au bain les poils des parties sexuelles et ne les laissent jamais pousser ; elles font tomber les poils des membres avec une pâte épilatoire composée , dit-on , en grande partie avec l'orpiment (sulfure jaune d'arsenic). Cette pâte est si corrosive, que les parties les plus saines qui le reçoivent s'enflent et s'enflamment prodigieusement, si l'on néglige de l'enlever aussitôt qu'elle a produit son efî'et.
Toutes les Mauresques et beaucoup de Juives qui sont passées sous nos yeux, à la visite du dispensaire, étaient ainsi épilées.
Nous n'avons jamais pu savoir si les femmes honnêtes ont aussi cet usage. Quelques questions que nous avons faites, à ce sujet, à des Maures, sont restées sans réponse. On sait, au reste, combien il est difficile d'obtenir d'eux des renseignements concernant leurs femmes, et qu'on ne peut toucher cette corde sans encourir leur réprobation.
Après cette opération , on leur enduit tout le corps d'une sorte de terre savonneuse qui a la propriété de nettoyer et d'adoucir la peau.
Les indigènes seulement se teignent les ongles des pieds et des mains en noir; mais beaucoup
plus souvent elles se teignent en rouge-orangé les ongles, le bout des doigts, les mains jusqu'aux poignets et les pieds jusqu'à la cheville.
Pour obtenir cette couleur, on prend les feuilles desséchées du henné ou henna, nommé encore alcana, racine à farder, troène d'Egypte, qui proviennent daLawsoniaalba.Ldimk; Lawsoniainer- ,mis, Linné. ^
On les réduit en poudre fine, on les mêle avec du suc de limon, et on en fait une pâte qui reste appliquée, pendant plusieurs heures, sur les parties que l'on désire colorer. Cette teinture dure très-longtemps et résiste à tous les détersifs ordinaires. Les Mauresques emploient ce genre singulier de parure , surtout les jours de fête et de réjouissances.
Il faut que cette préparation soit d'une bien bonne tenue, car les Arabes l'emploient pour teindre la crinière , le dos et les jambes de leurs chevaux, surtout lorsqu'ils sont de couleur blanche, parfois aussi les crins des ânes.
Quelques filles indigènes se servent des écorces de noix fraîches [souak) pour colorer en rouge l'intérieur des lèvres, de la bouche et des gencives.
Nous savons que certaines filles mauresques mâchent l'écorce de la racine de noyer pour blanchir leurs dents et raffermir leurs gencives. Il y en a qui préfèrent la pyrèthre comme masticatoire.
Quoique nous n'ayons pu savoir si toutes les femmes mauresques ont aussi ces différentes habitudes, nous serions très-porté à y croire, si nous réfléchissons qu'elles font partie des prescriptions obligatoires imposées aux musulmans.
Sur les dix prescriptions, cinq sont obligatoires :
1° De se couper les ongles ;
2° De s'arracher les poils des aisselles;
3° De se raser toutes les autres parties que la nature a voilées;
4° De pratiquer la circoncision ;
5° De se couper les moustaches à la hauteur de la lèvre inférieure.
Cinq sont facultatives :
6° De faire usage du koheul ;
7° — du henné ;
8° — du souak';
9° De faire les grandes ablutions de l'homme et de la femme ;
1 0° Quand une femme s'est ornée les yeux de koheul, paré les doigs de henné et qu'elle a mâché le souak qui parfume l'haleine, fait les dents blanches et les lèvres pourpres, elle est, dit-on, plus agréable aux hommes; aussi vient- elle à perdre son mari, ou à être répudiée, elle doit, en signe de deuil, s'abstenir pendant quatre mois et dix jours de koheul, de henné et de souak.