G. Hanotaux, L’Energie francaise, p
pas sans tâtonnements et sans discussions. Nous pourrions citer de grands producteurs girondins qui, animés d’un esprit conservateur par trop exagéré, ne voulurent jamais accepter le greffage. Dans l’ensemble cependant, on s'arrêta à cette méthode; après quelques années d’une lutte opiniâtre et qui fait le plus grand honneur à nos viticulteurs, le vignoble bordelais était reconstitué et produisait des vins dont la quantité et la qualité ne laissaient rien à désirer et pouvaient facilement soutenir la comparaison avec les vins d'avant la crise phylloxérique.
A l'étranger, on n’a pas manqué de prétendre que les grands vins. français, ceux de Bordeaux surtout, avaient perdu par le fait du greffage les qualités spéciales qui leur avaient donné jadis une légitime réputation. Cette campagne de dénigrement était facile à prévoir de la part de gens intéressés à jeter le discrédit sur nos grands produits nationaux; nous en reparlerons d’ailleurs à propos de la protection internationale des vins d’origine. Mais elle a revêtu un caractère particulièrement pénible sous la plume de certains Français. et non des moindres.
Dans un article publié par le Times (25 avril 1008), M. Daniel, professeur à l’Université de Rennes, ancien chargé de mission en vue d'étudier les effets du greffage sur le vignoble français, s’éleva violemment contre ce que l’on a appelé « le crime de la reconsfitution ». Si l’on peut, jusqu’à un certain point, accepter quelquesunes des critiques faites par le savant professeur de Rennes, s’il est vrai, par exemple, que, dans certains cas, les viticulteurs, plus préoccupés d'obtenir la quantité que la qualité, ont, oubliant le mot de Virgile, vitis amat colles, planté des vignes dans les plaines comme sur les coteaux, s’ils ont cherché de préférence les cépages à grand rendement, il est exagéré de dire que partout la qualité du produit fut sacrifiée à son abondance. En ce qui concerne notre département de la Gironde, en particulier, cette affirmation est absolument inexacte : la recherche de la qualité a toujours été, dans le Bordelais, la préoccupation dominante des viticulteurs, qui non seulement ont voulu conserver mais améliorer la valeur de leurs produits. Partout, en Gironde, ce sont les cépages les plus fins que l’on cultive. Les vins de crus sont loin «d’avoir perdu par la greffe leurs caractères distinctifs »; nous n’en voulons pour preuve que les
deux exemples cités par MM. Viala et Pacottet dans leur brochure sur l'influence du greffage ! qui est une magistrale réponse à la thèse de M. Daniel. Les grands vins rouges ou blancs des « Hospices de Beaune » (Côte-d'Or), obtenus avec des vignes greffées, ont été parfois payés plus chers que les vins des vignes non greffées, et cela, aux enchères, par les grands restaurateurs parisiens. Notre grand premier cru des Graves, le « Haut-Brion », est entièrement établi sur porte-greffes américains depuis plusieurs années; malgré cela, il a maintenu le premier rang d’unique grand cru des Graves. Ces exemples, que l’on pourrait facilement multiplier, suffraient à montrer que le cri d'alarme a été lancé un peu inconsidérément par M. Daniel. En jetant le discrédit à l'étranger sur nos grands vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Champagne, il aurait pu nuire à nos viticulteurs déjà tant éprouvés, ‘si son accusation, détruite par les faits eux-mêmes, avait trouvé quelque crédit auprès des consommateurs.
Dans le Midi, beaucoup de propriétaires en reconstituant plantèrent des cépages d’abondance ou directs ou greffés... Ceci est certain. M. Granat, dans son livre sur la viticulture lot-et-garonnaise, déplore que certains producteurs de ce département aient imité le fâcheux exemple du Midi. Il cite les conseils que donnait M. Boiïsvert dans le Bulletin du Syndicat agricole de Marmande et qui ont été heureusement suivis dans quelques communes: «La façon dont nous allons reconstituer nos vignobles sera la confirmation ou la perte de la renommée de nos vins... Utilisons des cépages qui nous donnent à la fois la quantité qui nous est indispensable vu le prix de nos vins et la qualité qui nous permette de soutenir honorablement la concurrence contre la production étrangère. Quant à nos vieux cépages picard, sans-parcil, balthazar, malbec, piquepou, hère, picardon, ne les rejetons pas, mais sachons leur associer à la fois les cépages abondants et fins...
En Gironde, nous pouvons affirmer que par la reconstitution on a amélioré les vins blancs en substituant les cépages fins aux
cépages communs: on a diminué la quantité mais relevé la qualité.
1. P. Viala et Pacottet, Nofes et recherches sur l'influence du greffage, Paris, 1912:
M. Capus, le savant professeur d'agriculture, présenta, en 1907, au Congrès de viticulture d'Angers, une communication qui avait pour but de rechercher l'influence du greffage sur la qualité des vins rouges de la Gironde.
Il concluait en ces termes : « Chaque fois que le porte-greffe est bien adapté au sol, les variations sont, le plus souvent, favorables à la qualité des vins. Les résultats de l'analyse chimique sont conformes, à cet égard, à ceux de la dégustation nus
Si même nous suivions les savants dans leurs recherches sur la reconstitution par le greffage, nous relèverions des faits démontrant combien hâtive était la critique de M. Daniel. Il déclare, par exemple, que les vignes françaises greffées sur vignes américaines ont toujours une aquosité dans les tissus inférieure à la normale et qu'il en résulte une moïndre résistance aux maladies cryptogamiques et une qualité moindre des vins. On peut répondre facilement à M. Daniel que la grande invasion de pourriture grise sur les rameaux et les feuilles, si désastreuse dans le Haut-Médoc en 1804, fut surtout intense sur les vignes de palus franches de pied et bien moindre sur les vignes greffées. En outre, en 1806, avant les travaux de M. Daniel, MM. Gayon et Dubourg constatèrent que la greffe ne modifiait en rien pour la vigne la constitution chimique spéciale des fruits ; ils ont montré que le rapport pour les raisins mûrs du glucose au levulose, très voisin de l'unité dans les cépages français, est inférieur à l'unité dans les vignes américaines. C’est là un caractère spécifique aussi bien pour les cépages français que pour les cépages américains. Or, la greffe d'un, cépage français sur une vigne américaine ou la greffe inverse d’une vigne américaine sur une vigne française, ne modifient jamais les termes de ce rapport, « La qualité du vin des vignes franches de pied est sous la dépendance de plusieurs facteurs : le cépage, le sol, les circonstances,climatologiques du lieu et de l’année, les conditions culturales telles que la taille, la fumure, les soins de vendange et de vinification. Dans les vignes greffées, une nouvelle condition d'ordre agronomique s'ajoute: le choix d’un porte-greffe bien adapté et ayant de l’affinité pour le greffon; mais le cépage greffon