Cocks et Ed. Féret, Bordeaux et ses vins, p
3. Cazeaux-Cazalet, Rapport de l'enquête sur la situation critique de la viticuliure, n° 1023, p. 24.
ques exemples significatifs empruntés au Crédit Foncier et pris : dans les différents arrondissements du département 1. M. O. Audebert, président de la Société d'agriculture de la Gironde, estime que, pour les deux exercices I910-I9I1 et 1011-1912, alors que, dans l'Hérault, la vigne a donné un bénéfice net de 328 millions, soit 940 francs par hectare et par an, elle a laissé, dans la Gironde, un déficit de 25 millions, soit une perte de 100 francs par hectare et par an. Étant donné le glimat très capricieux de la Gironde, la culture de la vigne y est à peu près impossible si le propriétaire ne réalise pas des bénéfices importants dans les bonnes années.
À Bordeaux même, la baisse de la propriété immobilière a été très sensible, et pourtant notre vieille capitale du Sud-Ouest occupe une situation géographique de premier ordre tant au point de vue international qu’au point de vue régional : elle est un point attractif. De l’Agenais et du Périgord, le Lot, le Dropt, la Garonne, la Dordogne, l'Isle, la Dronne font confluer les produits de leurs bois, de leurs vignes, de leurs arbres fruitiers, etc... Parallèlement à la crise de la viticulture, le commerce des vins qui occupe une place prépondérante dans l’activité bordelaise, a connu pour des raisons diverses des heures très difficiles.
D'une façon générale, le rôle du commerce en gros tend à diminuer dans la société économique actuelle. Le commerce des vins de Bordeaux apporte à cette règle une importante dérogation.
Si dans certaines régions viticoles, 1l semble facile de se priver des services de l'intermédiaire, courtier ou négociant, il n’en est pas de même dans le Bordelais. I existe à Bordeaux une collaboration étroite et nécessaire entre le producteur et le commerçant : celui-ci achève ce que celui-là a commencé. Le viticulteur a une tâche très lourde”: les soins à donner à la vigne l’occupent suffisamment pour qu’il n'ait «ni le temps ni les moyens, ni les aptitudes voulues pour rechercher les débouchés, présenter les marchandises sous la forme la plus propice à satisfaire les goûts si divers, si changeants de la consommation de tous les pays 2... »
1. Béchade, La marque « Bordeaux », p. +03, 2. Exposition de Paris 1900. Rapport du Jury international, Vins et eaux
de-vie.
\ j 30 DE LA PROJECTION DES APPELLATIONS D ORIGINE
« Le négociant, digne de ce nom, déclarait M. Robin, président de la Fédération des Associations viticoles de la Bourgogne, est autre chose qu’un homme qui vend et qui achète; son rôle nous apparaît comme beaucoup plus élevé : il surveille le développement de nos vins, cultive leurs qualités, corrige leurs défauts ; il complète et améliore notre œuvre; ilest notre véritable collaborateur. » (Extrait d’un, discours prononcé, le 7 janvier 1914, à l'hôtel de ville de Chalon.)
Cette réflexion revêt un intérêt particulier pour le commerce des vins de Bordeaux en raison de l'extrême variété de ses produits et des goûts très divers de la nombreuse clientèle étrangère.
Pour les meilleurs des vins de la Gironde, les crus classés et les grands vins, ce que nous pourrions appeler les «articles de luxe », l'intermédiaire du négociant est indispensable. La plupart de ces grands vins ne sont livrés à la consommation qu'après un séjour de plusieurs années en fûts ou en bouteilles, séjour nécessaire pour le développement complet de leur arome et des qualités spéciales qui en font le prix. Le bouquet, l’«âme du vin », comme l'appelle André Theuriet 1, n'arrive à sa formule définitive qu'après un certain temps, plus ou moins long suivant la nature des vins; ses principes les plus importants sont les « éthers » et les «essences » du raisin.
« Les éthers, écrit M. le professeur Carles ?, résultent de l’élaboration de la race de levure qui a fait fermenter le moût du raisin, de la constitution chimique du moût, de la dose de son acidité initiale, de la ternpérature de la cuvée, de la durée de cette cuvée, des soins donnés au vin et enfin de la combinaison lente qui s'opère entre les essences, les acides et les alcools de diverses natures existant en proportion variable dans tous les vins.
» Ces dernières combinaisons éthérées, du moins quelques-unes d'entre elles, ne se forment qu'avec le contact des composants prolongé pendant des années et aussi à l’aide d’une oxydation très lente et érès modérée. Celle-ci est sous l'influence directe des soutirages à l'air, des méchages, et même, le croirait-on, de la capacité des fûts où sont logés les vins 8. » |
1. À. Theuriet, La vie rustique, p. 150. Edit. Th. Tallandier.
2. Dr Carles, Le vin et les eaux-de-vie de France. Bordeaux, 1907, pr3:
3. Pline l'Ancien (Hist. natur., livre XIV) observait déjà que les vins d'une même cuvée ont des qualités différentes tenant soit aux amphores soit à quelques circonstances fortuites |
PRODUCTION ET COMMERCE DES VINS DANS LE BORDELAIS 3i
Il faut la science consommée du commerce bordelais pour donner aux vins tout leur « fini »; il faut une installation, un matériel et un | personnel que seul le négociant peut avoir à sa disposition.
Outre lés connaissances techniques, ce dernier doit être pourvu de Capitaux abondants, car il immobilise dans ses chais des sommes souvent considérables. M. Kehrig évalue à environ 3 millions d'hectolitres la moyenne constante du stock des vins existant dans les chais du commerce de la Gironde; ce chiffre représente une valeur considérable si l’on tient compte de ce fait que les vins fins sont à peu près tous achetés par les négociants, soit mis en bouteilles au lieu de provenance, soit expédiés en fûts. Même dans le premier cas, le nom du négociant apparaît presque toujours, car l’usage général est d'inscrire ce nom sur l'étiquette de la bouteille.
Quand il s’agit des vins de consommation courante, l'intermédiaire du commerçant n'est pas moins indispensable. On a dit que la sophistication des vins est en raison directe de la multiplication des intermédiaires : c’est, nous semble-t-il, déplacer un peu la question. Il est de toute évidence que la multiplication exagérée des intermédiaires n’est pas à souhaiter : elle peut certainement entraîner des abus regrettables. Mais nous touchons là à une règle générale, d'ordre économique, qui n’a rien de spécial au commerce des vins. La seule question qui se pose, en l’espèce, est de savoir si le viticulteur girondin peut se passer, pour l'écoulement de ses vins ordinaires, de l'intermédiaire du négociant. Nous ne le pensons pas; nous le pensons d'autant moins que le-commerce bordelais a besoin lui-même d’un autre intermédiaire, le courtier en vins, dont le rôle est très important et ne paraît nullement en voie de diminution.
Le négociant en gros n’a pas le temps de se rendre auprès des viticulteurs pour acheter leurs récoltes : c'est le courtier qui jouera entre eux le rôle d’intermédiaire. En raison de la très grande variété des vins de la région bordelaise, chaque courtier se spécialise dans la connaissance de telle ou telle sous-région, quelquefois de plusieurs où il fait de fréquentes tournées. C’est une science très délicate et qui nécessite un long apprentissage. Dans le Médoc, il arrive fréquemment que, dans certaines communes, on trouve autant de variétés de vins que de propriétaires.
Quand le négociant a besoin de tel ou tel vin, il s'adresse à un
courtier de la région correspondante. D'autre part, le courtier joue le rôle d’arbitre entre le producteur et le négociant pour certifier que le vin livré est bien conforme aux échantillons sur lesquels la commande est faite 1.
Autrefois, les courtiers étaient des officiers ministériels et leur nombre était limité. Aujourd’hui, le courtage est libre; ainsi s’est fait sentir la nécessité de créer une catégorie de courtiers, dits courtiers assermentés, qui ont seuls le droit de procéder aux ventes publiques. Ils doivent justifier de connaissances approfondies et verser une sorte de cautionnement.
Une partie de la récolte de la Gironde — la moitié, au dire des producteurs — est livrée directement soit au consommateur, soit au commerce extérieur ?. L'autre moitié reste dans les chais du négociant bordelais : les vins fins en sortiront sous leur propre nom; mais les vins ordinaires seront presque toujours « corrigés », «améliorés », par le négociant avant d’être livrés au consommateur. C'est l'opération connue sous le nom de «coupage ». |
Les vins de la Gironde seront coupés avec des vins étrangers au département, avec des vins du Midi, d'Algérie, d'Espagne. pour corriger leurs imperfections avec les qualités des autres ». C’est là un ‘art véritable pour le négociant que de fournir à la clientèle des mélanges de qualité et de valeur constantes. La qualité d’un vin varie très profondément d’une cuvée à l’autre Or, le consommateur exige qu'on lui fournisse toujours le même vin: la plupart du temps, fort ignorant des questions viticoles et vinicoles, il s’imaginerait que le vin livré n’est pas conforme à celui qu'il a demandé, si le négociant, par d’habiles coupages, ne lui donnait pas le bouquet, le degré alcoolique, la couleur... auxquels il est habitué.
Cette question des coupages a divisé et divise encore la viticulture et le commerce bordelais. La viticulture dit : «Les vins de la Gironde se suffisent à eux-mêmes, à cause de leur grande variété et ils n’ont besoin d'aucun mélange avec les vins étrangers au département avant d'être livrés au consommateur... Même les vins de palus,
1. Sauvaire-Jourdan, Cours d'économie politique, Faculté de droit de Bordeaux. -
2. Bulletin de l'Association syndicale des Viticulteurs-bropriétaires de la Gironde, novembre 1911, p. 6.
récoltés sur les sols d’alluvion de formation ancienne qui bordent la Garonne et la Dordogne, ne sont nullement des vins incomplets et de qualité inférieure. » Le commerce répond : « Vous ne pouvez fournir au client un vin uniforme: or, le client n'aime pas à changer de vin : il lui faut une qualité constante... D'autre part, sans les coupages, la propriété n’arriverait pas à se débarrasser de vins, auxquels manquent certaines qualités marchandes indispensables ».
Les viticulteurs ont pu souffrir d'abus regrettables, il est vrai, commis par tels ou tels négociants peu scrupuleux; mais ils ont certainement dépassé leur propre pensée en condamnant sans restriction la pratique des coupages. M. Cazeaux-Cazalet, dans le rapport précité, reconnaît qu’on ne peut faire un type de vin quelque peu fixe à Bordeaux qu’en coupant les vins de la Gironde avec des vins du Midi, d'Algérie et d'Espagne, mais il ajoute : «On ne pourrait donner à ces coupages le nom de Bordeaux sans porter atteinte aux droits des producteurs girondins. »
Voilà la question nettement posée. Le coupage est indispensable ; la loi ne le défend pas. Mais cette pratique reconnue nécessaire faitelle perdre à un vin le bénéfice de son appellation d’origine? Problème complexe, délicat que nous étudierons dans un autre chapitre.
Le commerce bordelais reçoit une grande quantité de vins étrangers qui ne servent pas aux coupages et qui sont revendus sous leur nom d’origine. Les vins d’Espagne, d'Algérie et du Midi entrent pour une part importante dans le mouvement des affaires. Aussi, les négociants girondins ont-ils été profondément atteints par le relèvement des droits d'entrée. Pour cette raison et surtout par suite de la suppression des entrepôts spéciaux, certains d’entre eux n'ont pas hésité à aller s'installer à Pasajes, en Espagne, où leurs produits continuent à alimenter des pays comme la République Argentine et l'Uruguay.
On serait injuste envers le commerce bordelais si l’on ne signalait pas le rôle très important qu’il a joué pendant la période phylloxérique. Grâce aux stocks qui existaient dans ses chais et grâce à y habileté des coupages et des préparations qu'il a fait subir à nos vins girondins, le commerce local a su conserver à Bordeaux, visà-vis de ses acheteurs étrangers, son antique réputation. Après avoir rendu justice aux viticulteurs, il était bon de ne pas oublier
les négociants qui ont eux aussi puissamment contribué à diminuer l'étendue du mal.
Ces pénibles circonstances ont montré que les intérêts des uns et des autres étaient les mêmes et que, de l’union complète entre la viticulture et le commerce girondins, naîtra une ère de prospérité pour notre région bordelaise.
La guerre, qui a été si funeste pour certaines branches de l’activité nationale, a plutôt amélioré la situation de nos départements viticoles du Midi et du Sud-Ouest. L'augmentation de la consommation des vins, les réquisitions pour les troupes, les prohibitions d'entrée des vins d’Espagne ont relevé considérablement le cours des vins. La propriété en a bénéficié sans être atteinte dans la ‘plupart des cas par l'impôt sur les bénéfices de guerre; mais elle a eu à souffrir d’une récolte exceptionnellement mauvaise en 1015. Le commerce bordelais a vu lui-même sa situation s'améliorer : il a passé de très importants marchés avec la Guerre. Pour les vins fins (vins en bouteilles), l'interdiction de l'exportation ne s'applique heureusement pas; même pour les vins en fûts, des dérogations nombreuses permettent aux négociants d’expédier à la clientèle étrangère les vins qui, en raison de leur valeur, ne sont pas atteints par la réquisition, la décision prise sur ce point a été d'autant plus sage que la Gironde a perdu une partie de sa meilleure clientèle par le fait de la guerre. La propriété a trouvé, une fois de plus, dans le commerce un auxiliaire précieux. Celui-ci a cherché, dans des circonstances très difficiles, des débouchés nouveaux et a débarrassé de ses vins le producteur qui n’a pas à craindre l'insolvabilité du consommateur et à supporter des crédits plus ou moins longs.
Il n'est pas inutile de rappeler à la fin de ce chapitre, et ce, pour montrer l'importance de la question viticole à Bordeaux, que le commerce des vins fait vivre d'importantes industries annexes, la tonnellerie pour la préparation des futailles, des cuves pour vendanges, des foudres.., la verrerie, qui n'arrive pas à suffire d’ailleurs aux besoins du commerce, la fabrication des bouchons, des capsules, des éliqueles, la préparation des enveloppes de paille où paillons… Dans l’activité bordelaise et girondine, le problème vinicole tient de loin la place prépondérante. À