OBSERVATION IV
DEvVOUGESs. Annales médico-psycnologiques, 1885.
Intoxication saturnine. — Symptômes de paralysie générale. Autopsie.
Le nommé P... Gilles, âgé de 45 ans, peintre en bâtiment, est entré à l'asile de Bicêtre, le 5 mai 1855.
Le père du malade, qui a toujours joui d’une bonne santé, est mort d’un coup qu'il reçut dans le bas-ventre.
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. Sa mère, qui a eu 16 ou 17enfants, est morte sans présenter aucun signe d’aliénation mentale. Les grands parents, les frères et les sœurs du malade, se sont toujours bien portés, et ses enfants n’ont jamais eu de convulsions ni aucune maladie ayant quelque rapport avec l’aliénation mentale.
P... a toujours été d’un caractère vif et remuant ; c'était un bon ouvrier ; il buvait un peu sans être ce qu’on appelle un ivrogne.
Il à eu quelques coliques, mais sa femme nous affirme qu’elles étaient de courte durée, et se sont toujours bornées à des douleurs abdominales peu violentes. Il y a deux ans qu’elle s’aperçut d’un changement bien marqué dans le caractère de son mari ; il devint sombre, irritable, et pleurait souvent sans motifs. Il continua de travailler, mais pendant deux mois ses nuits se passèrent sans sommeil ; il se plaignait d’avoir mal partout, ressentait des faiblesses dans les membres, il avait la singulière manie de prendre tout ce qu'il trouvait.
Il n’avait encore, à cette époque, aucune idée de grandeur, et ce n’est que plus tard, huit jours avant son entrée à Bicêtre, qu'il commença à former beaucoup de projets ; avant cette époque, il était plutôt à se lamenter sur sa position et à se faire plus malheureux qu’il ne l’était réellement. Sa femme affirme qu’à cette époque elle ne s'était encore aperçue d'aucun embarras de la parole ; elle n’avait remarqué qu’un peu de tremblement des membres et de la maladresse. Tous ces symptômes étaient surtout marqués pendant les chaleurs de l'été. Jamais le malade n’a eu d’étourdissements.
Au mois d'octobre 1853, P... devint incapable de travailler ; il ne voulut pas aller à l’hospice, et se mit au lit chez lui ; il avait un frisson continuel, même élant couvert. Son caractère devint de plus en plus sombre et inquiet ; ses amis venaient-ils le visiter, il refusait de leur parler ; pendant six semaines, ilne voulut pas changer de linge, pour faire des économies ; il ne voulut prendre ni tisane ni nourriture, de peur de priver sa femme et ses enfants, qu’il craignait de voir mourir de faim. Il resta près de six mois sans quitter le lit, et dix mois sans travailler ; ce n’est qu’à force d’instances que le médecin le décida à sortir du lit et à prendre quelques bains.
Le 1er août 1854, il reprit son travail ; mais il était devenu insociable dans les ateliers, et son caractère intraitable le faisait à chaque instant renvoyer par ses patrons. Il revint chez lui et se mit à former une foule de projets : il clouait des planches contre tous les murs, faisait des constructions inutiles, dégradait son appartement, cassait les carreaux ; il mettait tant d'activité à ces travaux, qu'il y passa souvent des nuits entières.
Les voisins, incommodés par le bruit qu’il faisait jour et nuit et par les querelles qu'il leur cherchait à chaque instant, portèrent plainte contre lui, et on le fit arrêter.
Lorsqu'on l’amena à Bicèêtre, il était dans un état d’agitation extrème qui nécessita l'emploi de la camisole et du fauteuil. Si on le laisse libre, il détruit
tout ce qui lui tombe sous la main, arrache les fleurs du jardin, casse les vitres ; lorsqu'il est attaché, il pousse des vociférations continuelles, et n’est pas plus calme la nuit que le jour. Il veut qu’on le détache pour être libre de faire une foule de réparations, regratter et badigeonner les murs ; tous ceux qui l'entourent ont besoin de correction, et chaque jour il nous raconte que la veille il en a terrassé quelques-uns. Les bains sont impuissants à calmer son agitation et il fait si bien des pieds et des mains, qu’en un instant il a presque complètement vidé sa baignoire ; la douche froide, quoique lui produisant un effet très pénible, ne l’empêche pas de recommencer son tapage un instant après.
. Le délire des grandeurs est maintenant des plus marqués. Toutes les ré- ” parations imaginaires dans la maison lui rapportent chaque jour 500 francs ; ilest très fort, et personne ne peut lui résister ; il est le premier sabreur et batteur de canne de Paris: il doit aujourd'hui casser cinquante têtes au Champ-de-Mars, demain il nous donnera à chacun 100,000 francs ; personne ne mange plus que lui, et tous les jours il dévore vingt livres de viande; ilest très grand et très bien fait, et cependant il a formé le projet de se faire faire des échasses pour que personne ne puisse méconnaître sa supériorité ; il occupe un grade élevé dans la garde nationale, et il veut que désormais ce ne soit plus que noces et festins pour les officiers et sous-officiers ; il est alternativement Napoléon, Louis-Philippe, ete., enfin il acquiert chaque jour quelque richesse, quelque dignité nouvelle, qui doivent le relever à nos yeux.
La parole présente une modification bien manifeste ; elle est traînante et emphatique, surtout à la fin des phrases, souvent les mots sont prononcés difficilement et après un moment dhésitation ; les lèvres et toute la face sont en même temps le siège de contractions fibrillaires. Aucune partie ne paraît complètement paralysée, et le malade déploie dans tous ses mouvements une assez grande vigueur ; il retient ses urines et ses matières fécales; la seule altération du mouvement consiste dans un tremblement bien manifeste dans certains moments, mais non continuel. On peut le pincer et le piquer très vigoureusement sans qu’il manifeste la moindre douleur, Il répond, du reste, qu’il est très dur et qu'il nous met au défi de le faire crier. Tous les organes des sens nous paraissent complètement intacts.
Il n’y a dans la coloration de la face rien de spécial, et les gencives ne présentent pas de liséré bien marqué. ue
Le pouls est toujours resté très calme, même au plus fort de l'agitation.
25 mai. Nous le trouvons un peu moins bruyant, mais sa conversation est toujours la même, et il nous communique plusieurs inventions qu'il a faites ; il remue continuellement les mains comme pour se délivrer de la camisole.
Le 26. Il est pris d’une diarrhée très intense. Riz, sirop de coing; diète.
1er juin. Le malade laisse aller involontairement ses urines et ses matières fécales, et l’on est obligé de le laisser en chemise. L’agitation est toujours
se
très grande, et cependant le pouls se maintient à 56 pulsations. La diarrhée a cessé, la langue est nette ; 200 gr. de vin de quinquina; 2 portions.
Le 2. On le laisse se promener dans le jardin ; sa marche est d’abord chancelante, puis elle devient plus assurée.
: Le 12, Il se plaint de manquer de tout, il n’a pas de tabac; il meurt de faim et cependant il est toujours riche, et n’a qu'à aller chez son banquier chercher 100,000 fr. pour diner.
Nous remarquons, le 10 juillet, un amaigrissement très marqué, suite d'alimentation insuffisante, le malade refusant souvent de manger ; cependant l'agitation est la même, et le malade chante continuellement,
Pendant le mois d'août, l’amaigrissement fait des progrès ; le malade, toujours agité, semble être dans une démence complète, et ne sait plus que mettre à la suite les uns des autres des millions ou des mots qui n’ont entre eux aucun rapport.
Il alla s’affaiblissant jusqu'au mois de septembre, et succomba, le 11 de ce mois, avec des symptômes de congestion cérébrale.
L'autopsie, pratiquée le 12, trente-sept heures après la mort, fit découvrir les lésions suivantes : à l'ouverture du crâne, les méninges apparaissent épaissies et infiltrées d’une grande quantité de sérosité sanguinolente ; dans certains points, elles sont plus dures et présentent un aspect blanchâtre, Si Pon cherche à les détacher de la surface du cerveau, elles emportent avec elles des lambeaux de la substance grise ramollie. Les cavités centrales n’offrent rien de particulier ; quant à la substance du cerveau, elle est seulement plus foncée que dans l’état normal et présente un piqueté assez abondant.
Dans ce cas, la coloration de la peau et le liséré des gencives ont manqué pendant que le malade était soumis à notre observation ; mais les coliques antérieures ne permettent pas de douter de l’empoisonnement saturnin.
Les membres ont été peu affaiblis et le tremblement seul a été observé, mais les sphincters ont été complètement paralysés.
Le délire des grandeurs s’est montré ici aussi complet que possible.
Enfin l’autopsie nous a révélé les lésions que nous avons trouvées à peu près constamment chez les paralytiques généraux pendant notre année d’internat à Bicêtre.
OBSERVATION V DEVOSES Annales médico-psychologiques, 1857.
Pseudo-paralysie générale saturnine. — Guérison.
Le nommé Foucart (Désiré), âgé de 55 ans, peintre en bâtiments, est entré, le 26 juin 1855, à l’asile de Bicêtre.
Le Me suivant lui avait été délivré par M. Étoue à la préfecture de police : « Foucart, déjà traité à Bicêtre, arrêté la nuit criant dans la rue ; manie dite VIF ».
Il avait exercé pendant longtemps la profession de peintre en bâtiments sans éprouver aucun accident ; mais, depuis plusieurs années, il avait ressenti des coliques et des accidents cérébraux qui avaient nécessité plusieurs fois sa réclusion à Bicêtre : une première fois en juillet 1848, une deuxième fois en décembre de la même année, une troisième fois en janvier 1850.
Chaque fois ils s'étaient bornés à une excitation maniaque passagère, après laquelle il pouvait être rendu à la liberté. Cette fois des symptômes plus alarmants se manifestêrent.
La peau de la face présente bien manifestement la teinte spéciale aux intoxications saturnines ; un liséré bleu très foncé s'étend sur les gencives et sur les dents jusqu'à une assez grande distance de leur ligne d’implantation.
Le malade est très agité et attaché sur un fauteuil ; il remue continuellement et se plaint d’être ainsi maintenu. On le prie de tirer la langue, il la sort d’une longueur démesurée, et répète cette manœuvre pendant plusieurs minutes. ‘
Le délire des grandeurs est très prononcé ; il possède au moins 30 millions, et les tient dans sa poche ou sur ses genoux ; il se plaint même qu'on cherche à les lui prendre à chaque instant. Il est très fort, dit-il, et capable de battre tout le monde ; il a été le’meilleur professeur d'escrime de Paris ; ilest alternativement empereur et roi; d’une sensibilité extrême et d’un caractère très changeant, il menace et cherche à frapper, pour devenir ensuite suppliant et demander pardon en pleurant.
La mémoire paraît tres affaiblie. Sion lui demande son âge, il répond qu’il est né du temps de Louis XIV, puis sous le Consulat ; il aflirme n'avoir jamais été marié, ce qui est faux. Les sens sont intacts ; les pupilles sont égales, de moyenne dimension, contractiles.
En l’écoutant parler, on remarque une altération bien manifeste de la paies il commence ses réponses avec beaucoup de précipitation, de sorte qu’on pourrait croire qu’elles seront faites très rapidement ; mais, après avoir
Ar
prononcé deux ou trois mots, il s'arrête un instant, hésite, en prononce deux ou trois autres, et ainsi de suite jusqu’à la fin de la phrase, qui devient une succession de saccades ; on peut noter aussi, de temps en temps, l'oubli d’une ou de deux syllabes. En même temps, les lèvres sont agitées convulsivement et projetées en avant ; les muscles de la face participent à ces mouvements convulsifs, el tout le corps est le siège d’un tremblement très marqué même dans les membres inférieurs, dans l'intervalle des grands mouvements ; la tête est continuellement tournée de côté et d’autre.
La sensibilité paraît modifiée, mais non abolie ; le malade sent très bien les piqûres d’épingles très légères, mais il faut le pincer très vigoureusement pour qu'il manifeste de la douleur.
Ces symptômes continuèrent sans modification notable jusqu’au 12 juillet. Ce jour-là nous lui trouvons une fièvre assez intense ; la langue est sèche; il fait beaucoup de difficultés pour prendre sa tisane et ses potages : il a peur d’être empoisonné ; il n’aime pas avaler, dit-il, ce qu'on lui donne de droite et de gauche ; on a de la haine contre lui, et plusieurs fois déjà on a attenté à sa vie. Il est toujours riche, du reste ; il possede 100 millions, et a de plus gagné le gros lot de la loterie du Lingot d’or. On lui prescrit un purgatif huileux et de la tisane de chiendent; mais ces médicaments ne sont pris qu’imparfaitement.
16 juillet. Depuis deux jours, le malade vomit tout ce qu’il prend ; la fièvre est très intense, la langue sèche, très sale, noirâtre ; il a une constipation opiniâtre. Lavement purgatif.
Le 17. Il va beaucoup mieux ; le lavement a produit plusieurs selles, la fièvre a diminué, la langue est moins sale ; il n’y a pas eu denouveaux vomissements. Cette amélioration continua, et quelques jours après, il demandait à manger. Bientôt il reprit de l’embanpoint, et les accidents gastriques semblèrent avoir été une crise qui avait modifié très heureusement son état mental ; en effet, il fut désormais très calme et répondit avec beaucoup de sens aux questions qu'on lui posait. Il se souvint parfaitement qu'il avait un instant perdu la raison ; il nous dit exactement son âge et la date de sa naissance ; il n’était plus riche, la parole était très libre, le tremblement et les autres accidents de la paralysie avaient disparu; en un mot, il était guéri, et, quinze jours après, il put être rendu à la liberté.
Pt 070