CHAPITRE PREMIER
lion, de beauté, d'ordre, mais où persistent nécessairement les formes d'essence; mi mot, la raison admet et comprend le chaos : il hsi impossible de conce* voir la matit^re sans forme aucune. L'idée même de la matière enveloppe et enferme l'idée d'une limite, d'une forme, d'un mouyement, sans lesquels elle ne peut pas être, qui cependant ne lui appartiennent pas, qu'elle ne se donne pas à elle-même, et qui attestent la dépendance de son être d'un autre être. La matière donc, la matière réelle, ne peut pas être conçue dans la privation absolue de toutes formes ; ses germes tourbillonnent comme uni- lie on fermentation, comme une écume agitée dans le bouillonnement informe du chaos; mais si les éléments ne méritaient pas encore de porter leurs noms, ils offraient cependant déjà quelques traces d'eux-mêmes ; * ainsi la matière réelle diilère peu du devenir, si ce n'est aux yeux de la logique et pour les besoins du raisonnement.
Ces trois choses, l'être pur et absolu, le devenir et la matière, sont de toute éternité, parce qu'elles sont pensées, et nécessairement pensées; mais puisque le devenir lui-même est étemel et préexiste à la formation du monde , le mouvement lui-même est éternel , et ce n'est pas, comme le prétend Aristote, * sans raison que Platon l'affirme, et en affirme l'existence éternelle ; car le devenir, objet nécessairement existant de la pensée, qui ne peut pas connaître ce qui n'est pas,
1 Tim. . p. 53.
a Mét., XI ( XII), c.O.
PHËMIÈKE i'AKilK.
le devenir ne nous est connu que sous la condition même du changement, c'est à dire du mouyement ; d'ailleurs la réalité du tnouyenmt dans Tètre est dé«montrée par l'acte même de la connaissance, qui, nous Tavons vu, Vimplique ; et enfin ce n'est pas seulement pour Aristote qu'est bonne la maxime : ^ que le mouvement est une de ces choses évidentes par ellesmêmes, qui s*aflirraent et ne se démontrent pas. *
Le mouvement donc existe éternellement au sein du devenir, et il en affecte la nourrice même, le réceptacle de toutes les formes particulières : le chaos n'est m sans mouvement ni sans corps par conséquent. La matière est humectée, enflammée; elle prend les formes tantôt de la terre, tantôt de l'air, subit toutes sortes de modifications, passe par toutes sortes d'états, * présente à la vue * mille aspects d'une diversité infinie.
1 Arisl., Phytiq.. VIII, 6.
S Ârist, Physiq., Il, 1. Platon roconoatt trois sortes de mouvements :
!• Let moiivMMiits de truisUtion que 1a TMi éniuière (trad. M. V. Cousin, p. 1S4, 135, 141} et qui sont aa nombre de sept.
Let moaTements d'altération (Thiiu, H. Et, p. 181, Farmétid,, urad. de H. V. Coesin, p. 39), tels qoe génération el.destriKtieii (iom» X, p. 893), passage de l'être an non-être on dn non-être à l'être, du chaud au froid ou réciproquement.
30 Les mouvemeots d'accroissement et de diminution, d'aggrëgation et de séparation ( Lois , X , p. 897).
Aristolc rt'iiùtc dussi cette tliéorie, et, suivant lui, ronime suivant Platon , il n'y a que trois espèces de mouvomonts, suivant qu'ils se produisent dans la quantité, dans la qualité ou dans le lieu : ee sont les seules eatégwries oh les contraires peurent se présenter, et où par conséquent le mouTement est possible.
4 Mot très signifieatif , i».t».
CBÂPITRB FREHIBR
Le mott?emeai «gite ainsi éternellement les germes et les ferments de la matière qui s*aggrègent et se dé-
saggrègent sans cesse; de même que dans un van qu'on agite pour monder le blé, les parties secouées se rendent, les plus lourdes d*un côté, les plus légères de l'autre; de même les quatre genres agités par celle qui les avait reçus et qui leur communique le mouvement qu'elle subit elle-même , se séparent ou se réunissent suivant des lois d*a£Bnité ou de répulsion, et les éléments semblables, en s'aggrégeant, ébauchent quelque embryon des corps.
Dès Vétemité donc le monde des corps est m yoie de formation ; les forces de l'affinité corpusculaire et de kl pesanteur exercent éternellement leur empire, souvent disputé, il est vrai, et détruit par des mouvements contraires; la proportion, la raison, Tordre, manquent dans la formation de ces choses , et dans leur constitution propre, et dans leurs rapports avec les autres corps; elles ne possèdent pas ces harmonies intérieures et extérieures qu'on y voit respl^dir aujour- . d'hui ; mais il ne faut pas croirè que cette privation soit absolue ; l'absolu désordre serait le néant absolu, et Ton rencontre dans l'agitation étemelle et désordonnée de la matière, des éléments d'ordre et de beauté qu'y a semés la main du hasard : ^ mot par lequel je crois qu'il faut entendre que par eux-mêmes et par les mouvements dont ils sont pleins, la matière
i Tim. , p. 69 , S«oy ^ t%.
PRKTMiÈHE PARTIE.
et le devenir ne sont pas absolument incapables d' arriver à des formes de distinction et de beauté. *
Tout ce qui devient, devient nécessairement par une cause ; car rien ne peut posséder le devenir sans une cause, et comme le devenir et la matière sont étemels, étemelles sont les causes motrices qui les agitent» et qui en préparent, en ébauchent Tordre à venir et la future splendeur.
Parmi les dix espèces de mouvements, on en distingue deux principales : un mouvement pouvant mou* voir d'autres choses, mais ne pouvant jamais se mouvoir lui-même; un second mouvement éternellement capable de mouvoir lui-même et d'autres choses ; ce dernier est évidemment le plus puissant, le plus actif, et au lieu de dire qu'il est le dernier, il faut reconnaître qu'il est le premier dans l'ordre de l'existence et de la dignité. * Le mouvement communiqué suppose et implique un autre être qui se meut de lui-mtoie et dont l'essence est de se mouvoir, qui est un principe et .le principe ^e l'activité motrice. Si l'on suppose par la pensée le mouvement détruit et Tunivers immobile,
1 s. Thomas (Somm. Tft^lojr., part. I, quest. LXVI, art 1} retnarqoc qa*on peut entendre le mot fotmcs de deux maai^s : Tone exprime la constance, la netteté, la précision, la proportion, et aboutit à l'idée de beauté; l'aulrn nst la forme par laquelle VHrc est rp qu'il est ot se distingue de co qu'il n'est pa.«, c Diro quo la malii a existé sans oettr dernière forme, c'est poser un tHie en acte sans qu'il soit en acte, im l'acte est la nil^me chose que la forme, ce qui implique dans les termes; ■- Or, la matière peut bien être conçue comme dépouillée des formes de dis- Moetion , maiB elle rerét néceasairement les ftMines d'essence.
9 Plat., £ow, X, p. 894.