CHAPITRE UNIQUE
ne doit pas, par conséquent, ayoir un but différent;
c*est l'art de persuader aux hommes ce qui est beau et bien , la vérité et la justice; c'est une discipline réglée de la parole qui leur apprend à faire quelque chose qui soit utile à les rendre meilleurs qu'ils ne sont. ' Toute science véritable ne peut avoir le mal pour objet et pour but; c'est donc le bien que Téloquence dût persuader aux hommes; mais, pour persuader le bien , il faut le connaître, et pour persuader les hommes , il faut connaître les hommes , leur destinée, leurs vrais intérêts ; « de quoi ils sont composés, c'est à dire d'esprit et de corps, la véritable manière de les rendre heureux ; quelles sont leurs passions , les excès qu elles peuvent avoir, la manière de les régler, comment on peut les exciter utilement pour inspirer l'amour du bien. » ' £n un mot, tout Tart de l'orateur repose sur une connaissance approfondie de Tàme et du cœur humain. Ceux-mêmcs qui pervertissent cet art admirable, les sophistes, usent encore des mêmes moyens pour flatter, corrompre, et à la fin perdre les dtés comme les ftmes : eux aussi étudient les hommes, non pour les servir, mais pour s'en servir et les asservir. On dirait un homme qui a observé les mouvements instinctifs et les appétits d*un animal grand et robuste, par où il faut l'approcher et le toucher, quand et pour- (juoi il s'irrite et s'apaise, quels cris il a coutume de pousser eu chaque occasion , quels tons de voix en-
1 Kéiicloii, Duiiotj. sur l'Eloif. , 1
3 Le Phèdre, analyse de FMeion, ilial. I.
TEOISIÈMK PARTIE
tlammeat sa fureur, quels le oalment? * Le sophiste parvient ainsi à exercer sur ces âmes ignorantes une
puissance souvent très grande et toujours funeste, parce qu'il flatte leurs habitudes et leurs appétits, sans 8*inquiéter de les rendre justes, honnêtes et sages. On le Toit : tout a rapport, dans la philosophie de Platon, tout aboutit à la morale, jusqu'à l'éloquence; et dans la morale, tout a rapport au citoyen; car Platon, comme Tantiquité tout entière, ne comprenait que dans ce rôle la grandeur et la dignité de l'homme. * L'éloquence ne se purifiera pas, comme il le désire ; elle ne parviendra même pas à sauver ni la liberté, ni la Grèce ; mais, ravivant par sa chaleur et sa flamme le patriotisme expirant, elle répandra, sur cette grande chute, l(*s reflets de sa [)ropre gloire. Celte voix, qui va bientôt se taire, fait. entendre des cris si pathétiques et de si magnifiques accents, qu'à la distance de vingt siècles nous sentons encore, en les écoutant, frémir nos cœurs et tressaillir nos âmes. Celui qui, dans cette apostrophe sublime, faisait lever de leur tombeau les morts de Marathon pour attester devant la [)ostérité c[u*en accomplissant son devoir on ne peut pas l'aillir, et qu'il est des défaites glorieuses à l'eini des plus triomphantes victoires ; celui-là n'était pas étranger à la morale et à la philosophie platoniciennes.
1 Réf., VI,p. 4&a, B.
2 L'homme ne se suffit pas à lui-m^me , dira plus tard Aristofe , et la famille ne lui suffît pas : l'homme e^t un èire né et organisé pour la vie politique, ««tfWRo; fi«ti ««Xkmv Caov iPoliliq. .1,1 }•