‹ De la psychologie de PlatonChapitre 20 sur 115 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

superstition des ncmis les plus glorieux, les noms tels que celui d'Aristote méritent, sinon une confiance absolue, du moins une considération respectueuse; mais je crois aussi que Platon porte un de ces noms qui se recommandent au respect, et pour juger et connaître le Pythagorisme de Platon, je me permets de penser que ce nest pas encore assez de la Métaphysique d'Aristote^ et qu'il y faut absolument des textes de Platon. Si ces textes font défaut, la mtique comme rhistoire manque de bases, et l'accusation se réduit à une imputation sans preuve, suspecte, et à laquelle manque Télément indispensidble , le corps du délit. On ne se contente pas de juger Platon sur des textes non écrits et absolument ignorés , il faut rejeter l'autorité des textes écrits qui nous restent, le Timée, par exemple, sous le prétexte ic quil n*est pas posstt^ d*en prendre au sérieux les allégories et les symboles , )) * comme s'il n'y avait rien dans le Timée que des symboles , comme s'il fallait refuser toute valeur scientifique aux dialogues où Platon a mflé le mythe et l'allégorie. M. de Schelling témoignait peut-être encore plus de respect pour cet ouvrage considérable , qui est un résumé rapide mais complet de toute la philosophie platonicienne, en en niant nettement Tauthenticité. Il la niait par cette raison, qu'avec des théories idéalistes et platomcieunes, le Timée présentait des doctrines cosmogoniques qoi devaient être purement

1 M. Ravaisson. E$»aisurUt UéU d'Àrut., 1.1.

CHAPITBB PRBMllR.

tradUiomieUes et qui ne poument pas èire de Platon, parce qu'elles ne sont pas conformes à son pur intellectualisme. Il me semble que c'est toujouris juger la question par la question.

Ceux qui ne veulent Toir dans le système platonicien qu*un idéalisme absolu , qui continue on répète Tancienne école d'Elée, et précède, en l'autorisant de sou exemple el en Venrichissant d'une tradition glorieuse, le panthéisme des Eléatos modernes, sont obligés de fermer les yeux à ce caractère si clair et si certain df». la doctrine de Platon, je tcux dire à son sens si profondément moral, à sa portée si évidemment pratique. Au lieu de conclure au dégoût et au dédain de la vîe réelle, au lieu de placer l'essence du bien suprême dans la contemplation pure, dans l'extase, el de perdre rindividuaUté humaine au sein de cette unité incompréhensible et absolue, dont on veut qu'il ait fait le vrai Dieu , c'est à la vie pratique , à la vie morale qu'il porte toutes les forces de l'àme. Dans le petit dialogue des Àmantêf* Platon reconnaît è k philosophie un but plus élevé que celui de satisfaire à la curiosité toujours un peu vaine de l'esprit : apprendre à l'homme à se coimaltre, pour qu'Û sache se gouverner lui-même, et au besoin gouverner les autres hommes, telle est la fin dernière, l'œuvre par excellence de la Philosophie. La Science n'est autre que la Sagesse; ' c'est la science

l L'anthenticité de ce dialogue est très douleate, mais Tesprit en est vraiment plaloaiden.

S ilmaf., p. 130.

PHBMl&RE PARTIE

du gouvernement de soi-m^me et des autres. ' La Politique est un art applicable à Vàme comme aux états , et la Politique , c'est la Justice. La Philosophie

n'est point une reclierche purement spéculative et tliéorétique, sans rapport à Faction; ce n'est point un frivole discours, un vain jeu de paroles, un pur badinage ; * c'est un apprentissage de la vie, un enseignement de la vertu et du devoir, une éducation, une purification de Tâme. La contemplation même, la plus excellente des opérations de Vintelligence, est morale, contribue à rendre l'âme meilleure et aboutit à sou perfectionnement. * Ne voir dans mm telle doctrine, si éminemment, si manifestement pratique, qu'une dialectique, une science des conditions formelles et des lois abstraites de la pensée, c'est en supprimer la plus grande partie, et ne s'attacher qu'à quelques pages de la République, du Parmémde et du SophisU. Quelqu'importants que soient ces deux derniers ouvrages, on ne peut pas y voir tout le système, et c'est peutrètre une assertion téméraire que de conclurov sans le démontrer, que le mouvement général qui emporte le Platonisme est la dialecti([ue ; « que, né de la considération des formes logiques, le système n'est pas sorti des formes, et que de la vérité il n'aura que Tappa-rence. » ^ J'essaierai de montrer ailleurs commefit la

t t riton , p. 46 , wJià Ml fXMfk.

•A Apol.. p. -29.

4 iM. Kavaisson, Essai sur la Uét. d'Arist,, toni 1, p. 289.

OUPHAB PREMIER,

eonclusîon évidemment absurde du PamUmde, contredite non seulement par la raison, mms par le caractère

tout pratique de rensemble des idées platoniciennes, ne lui laisse qu'une valeur et une sigiiificatiou purement logiques; voyons dès maintenant ce qu*on prétend tirer du Sophiste sur la question de la réalité de

la matière.

£t d'abord le mot matière est ou peut être la cause d'une méprise : il n'est question dans le Sophiste, que du genre de F antre, et du genre non-être. Ces genres logiques no sont nulle part identifiés à la matière réelle que Platon appelle le lieu, Vespace, le réceptacle, la nourrice, la matrice du devenir. L'analyse des formes pures de l'entendement que contient le Sophiste, est amenée pour vaincre la Sophistique qui se réfugiait dans ce dilemme du non-étre absolu* Le sophiste ne peut, disidt-on, tromper personne; car ou him ce qu'il dit, est, et alors est vrai, ou ce qu'il dit n'est pas absolument, et il est encore impossible de tromper personne avec ee qui n'est absolument pas : par coi»équent Verreur n'est pas. Voilà le sophisme captieux que Platon veut réfuter dans ce dialogue, et s'étomier de l'importance qu'il attache à une réfutation de cette nature, et les développements considérables où il entre à propos de cette question, c'est oublier Viinpurtance qu'avait usurpée la philosophie du plaisir, de F intérêt et du mensonge ; c'est oublier que presque toute la vie de Socrate et son enseignement n'avaient été qu'une guerre aux sophistes. La conclusion du dialogue c'est que l'être, le mouvement, le repos, le même et F autre

PABMIÀ&E PÀATIB.

sont de purs caiégorémes : il on est d'eux comme des mots, qui s'allient ou ne s*allient pas entr*eux. * Le discours peut donc dir» d'une chose qu'elle n'est pas, sans en nier l'être réel : en disant le charbon n'est pas blanc, on ne nie pas Teustence réelle du charbon. Ces genres sont des attributs, des catégories du discours, des formes logiques , que Platon n'a nulle part érigés en principes des êtres ; et dans le Sophiste, moins que partout ailleurs, il ne pèut guère ôtre accusé d'anrir fondé la nature sur une ondure , que dSs-je? sur un néant absolu d'existence.

Le non-être logique n'est pas le contraire de l'être ; c'est seulement quelque chose d'autre : * il existe donc en tant que non-étre. Ce n'est pas l'élément de difiérence que contiennent réellement les choses ; c'est la différence des points de vue ou des rapports sous lesquels on les peut considérer. Tout est donc nonêtre, l'être lui-même, l'être pur et parfait, en ce sens que toute chose qui est, est ce qu'elle est, et n'est pas toute autre chose. Le non-être n'existe donc qu'à la fliTenr de l'être : lorsque la p^sée nie une diose, elle en affirme une autre ; et en affirmant quelque chose qui n'est pas, elle.con(;oit nécessairement et affirme quelque chose qui est. Le non-être, ainsi entendu, se dit de toutes choses ; c'est une catégorie uniyerselle, uu genre qui s'allie, comme l'être lui-même, à tous les

1 Sophist., p. 2r)7, 'i37.

i Sophist., p. 257.

GHiPITRK PR£SUBR

genres, et qui se dit même de Têtr^ pariait puisqu'a»soiément il n'est pas imparfait.

Le non-étre da Sophiste, ou le genre de l'autre, n'est donc nullement une définition ou une explication destinée à concilier la coexistence de la matière avec runité et l'immutabililé de Dieu. U y a une matière logique et abstraite qui a*existe que dans notre esprit , et n'a ni aucun rapport au devenir, ni aucune réalité objective. On l'obtient en détruisant logiquement dans toutes les réalités la forme : alors il reste un élément vague et indéterminé. En ce sens purement logique, il y a de la matière, de l'infini dans les choses les plus finies eties plus immatérielles, dans l'âme, dans les Idées, dans Dieu, c'est à dire qu'il est possible , par la pensée, et que l'on est même obligé par la faiblesse de l'esprit humain, d'analyser ces êtres» qui se dérobent à toute analyse, d'établir des parties dans ces êtres âiinemment simples, et d'y distinguer une substance et une forme. Mais lorsque Platon parle de la matière concrète, c'est tout autrement qu'il s'exprime, et on peut eki juger par ce dialogue même, où il donne de l'être cette profonde et fameuse définition que Leibnitz lui a empruntée , et dont il semble lui avoir ravi la ^ire. La théorie du Sophûte sur ce point est tout à ftdt semblable à celle du Timée. Nous sommes, par le corps et au moyen de la sensation , mis en communication avec le monde extérieur, le devenir ; mais qu'est-ce que être mis en communication? c'est un état actif ou passif, résultat d'une puissance de dem

(iO

âtrcs mis en rapport l'im avec l'autre. ' Or, l'âme mise en rapport avec la yi^tMtç, c'est à dire qui la connaît, connaît une matière réelle, car la communication et le rapport supposent deux Aires : donc la matière est concrète ; le devenir est une {)uissance et un être ; car faire ou subir une action, être le sujet ou l'objet d'un mouvement, connaître et être connu, c*est de l'être. L'être n'est autre chose qu'une |)uissance , et la matière est tellemc nt de l'être, qu'il semble même tout d'abord que ce soit le seul être, la seule puissance. U me parait évident que cette définition profonde et sensée de l'être, la puissance de faire, et; to -outv r^ivapiiv, est aussi éloignée que possible de cette interprétation qui veut faire de la matière Vindétermination même et l'identifier avec le non-être absolu.

En résumé, le Sophiste est uue réfutation de la Sophistique et de rÉristique. On ne peut pas légitimement tirer de la théorie dialectique sur la(|uelle cette réfutation se fonde, une défiiiilion de la matière qui la résoudrait en un pur néant; car dans ce même dialc^ue l'existence d' une matière concrète, du devenir, est non seulement affirmée, mais encore démontrée par ce fait seul qu'ellt; est connue. L'être y est défini de telle manière que la définition s'applique évidemment à la matière, puis({ue Vêtre est ce qui est susceptible d*être l'objet ou le sujet d'une action quelconque ; le mouvement réel y est démontré par la connaissance,

1 Sophist. , p. 248.

Digiti^ca by

GHÀPITRB PRJSinBli

qui est un mouTement ; Veidsteiice de rftme y est démontrée par le motiTement, dont elle est le principe.

« Qui croira que la connaissance peut avoir place ailleurs que dans une âme? )> ' L'existence d'un Dieu qui vit; qm aime, qui pense, qui meut le monde et qui lè gouverne, est hautement affirmée contre la doctrine absurde d'une immobilité absolue attribuée par les £léates au principe suprême. U est impossible de comprendre que ce qui. a une âme soit absolument immuable. Je ne peux pas voir dans ce dialogue même ce mouvement général de dialectique pure, qui emporte, dit-on, le système platonicien et le précipite dans Tabime d*un idéalisme absolu. À côté â*ime logique subtile , ' destinée à ruiner les pernicieuses subtilités des Sophistes , comme préservatif et pour ainsi dire comme lin contre-poison pour Tàme , Platon a placé les vérités de fait d'une psychologie sensée et profonde , fondement d'une métaphysique sérieuse et d'une ontologie véritable.

Je les résume ainsi :

Connaître est une réalité; connaître c'est être ; être connu est également une réalité, c'est encore de l'être; car connaître, c'est être mis en rapport par la force d'une puissance : or, un tel rapport implique r existence des deux êtres mis en rapport. Tout ce que

1 Sapkùt.» p. S49.

3 Proclus nous apprend que cette méthode, où il veut voir toute la pliilosophic de Platon, avait été inventée par les Eléatea. {Corn, Parm., V. 355, S

l'homme connaît est , et est tel qu'il le connaît. Conoaitre est un mouveoient ; le principe de tout mouyement est une âme: donc Vhonune a une Ame ; maie d'où tiendrait -il cette âme imparfaite , s'il n'y en avait mie parfaite ou au moins infiniment meilleure et plue belle que la rienne? ^ £a eifet, il connaît genres d*Atres : l'un absolu, immatériel, unifersel» cause des perfections que nous rencontrons en ce monde; Tautre sensible, contingent, particulier, mobile ; la cause première du mouvement et à la fois de rimperfection, dont la présence n'est que trop visible en ce monde , est une âme universelle , qui diffère de Dieu, en ce qu'elle est cause de l'imperfection et du mal, qui ne peuvent atteindre Vauguste et sainte Providence. L'action première de Dieu est de convertir en bien tout le mal qui déshonore l'univers ; et c'es:t après qu'il a été transformé par sa puissance et sa sagesse, que le chaos informe devient le monde, c'est à dire l'ordre, l'harmonie et la beauté, dont il est appelé justement le Père.

1 Pfttm., p. 30.

GUÂPHaË DËHXIÊMË.

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