CHAPITRE DEUXIÈME
car il ne les a pas créées : il n'en compose môme qu'une seule par mélange, elles deux autres, ayec leur
nature propre, préexistent dans leur sujet d'inhérence à son intervention. Dieu dons les prend toutes trois, et les fond pour ainsi dire ensemble, par une seconde composition , de manière à les amener à Vunité, et des trois ne former quuu seul suj(^t, qu'une seule idée, tlç (jLiflcv iràvTa i^eov. Cette essence totale étant ainsi composée. Dieu la diyise en parties dont chacune renferme un mélange du même et de l'autre et de ressenc(^ , et cette di\isiou est opérée suivant une proportion harmonique, c'est à dire suivant une proportion qui établit entre la suite des parties les mêmes rapports numériques qui ordonnent la série des intervalles dans l'étendue de Toctave, telle qu'elle était c<mstituée au tèmps de Platon.
Quand tout le mélange fut épuisfé, et que toutes les parties se trouvèrent disposées suivant cette proportion qui eu fait, comme son nom l'indique, une harmonie,' Dieu coupa l'ess^ce totale en deux parties dans \e sens de la longueur, croisa les deux bandes ainsi obtenues l'une sur Vautre, en les courbant en cercle ; puis, unissant les deux extrémités de chacune d'dlei^,. entre elles et à celles de rantre,'au point opposé à leur intersection, il leur imprima à toutes deux le mouvement circulaire, mouvement de rotation sur soi-même, sans déplacement et toujours le même. L'un de ces mouvements oU cercles est extériew : c'est celui du même ; il est supérieur, cur il est indivisible ; le mouvement intérieur ou de l'autre est
inférieur» parce qu'il est divisible, et divisé en six parties, de sorte qu'il y a sept mouvements intérieurs.*
D'après ce que nous avons cherché à établir sur l'âme de la matière, il est facile de voir que cette composition de l'âme est entièrement symbolique, et n*eiiferme la création d'aucune substance réelle par la puissance de Dieu. La substance de l'âme, et tout son être, eùste avant l'intervention divine, et cet être, cette substance, c'est une puissance, une puissance à la fèis active et passive, * capable de fedreet capable de subir une action. Non seulement sa substance préexiste, mais encore aussi sa véritable essence; car son essence est d'être cause et principe du mouvement ; il y a plus : cette essence est déterminée et déjà qualifiée, et cela de toute éternité. En effet , d'un côté ce mouvement parvient à imprimer quelques formes à la matière , et par conséquent possède quelque raison, c'est à dire quel qu' ordre , puisqu'une raison seule peut contempler les Idées dont les formes des choses ne simt que les images ; et de l'autre, il est impuissant à y établir des formes fixes et constantes ; cette impuissance est une imperfection , un mal inhérent à sa nature et dont peut seule la guérir, encore pour un temps limité, la puissance de Diieu. Donc, comme le dit Plutarque, ' toute cette composition de ràme et toute l'action de Dieu doivent s'entendre d'un
1 Dtiii le X* livre des £ew« Platon conpto en tout dii monvements. 9 Phèir,, p. 946, «M^ w mI if^.
3 Bt gmrr. amm. , r. 9.
CHA?ITAE DÈinafcHB
acte par kqael Dieu ajoute à la fiiculté de seûtir, t$ oeî^MiMM, et de mouYoir, que Tème |K)ssède par eUe-
même, la raison , to voepov, et Tordre, to reTayii^^v Citt* aùToO iwtpatr/tàv.* Avant rinterventiou de Dieu, l'âme est une substance , qui a une.essence propre et déterminée, et de plus qualifiée.
Maintenant, quel est le mode de l'action divine sur ràme, et en quel sens peutron dire que Dieu y dépose une raison, et dans cette ftme, stupide et brutale, allume une intelligence, fait briller une sagesse, fait rayonner un esprit,* vouv év 4«>x?' Dieu, qui ne crée rien, aucune substance, et qui se borne à modifier l'àme,
qu'est-ce que persuader? C'est faire entrer dans une âme, non seulement notre pensée, mais encore notre tolonté ; et si notre âme est prédsém^t une pensée et une volonté, persuader est comme l'acte d'une pénétration intime d'un esprit par un esprit. On peut dcmc dire que l'âme de la matière flottait ^arée au
1 n me semble que Ricard dénature le sens dans sa traduction, et introduit dans cette composition et l'interprétation de Plutarque , une théorie qui n'y est pas contenue , du moins explicitement. Il dit, en effet, que Diou ajoute l'entendement à l'Ame en le tirant * de sa propre substance. » Pour obtenir ce sens , il faut construire 'j-' ovToO avec Kaftujjitt , auquel cas il me semble qu'il faudrait non incd. mais ini , et que le pronom devrait aécesiair»meut ttie réfléchi. La doctrine de Fémanalion n'est pas, miTant moi,, dans cette phrase du moins , attribnée à Platon par Flntarqne, qui se borne à dire que le Dieu de Platon est l'autour de l'ordre, ii «mniivw bu' «h«o, que tout ce qa'il y a d'ordonné dans le monde et dans l'âme a élé ordonné par lui.
3 Tim,t p. 30.
PUËMIERË PARTI 1%
sein de la fermentation universelle ; (jue Dieu la recueille, la concentre en elle-même et Tordonne, c*est à dire en débrouille les facultés confuses et les mouvements mêlés, et met la lumière dans l.i nuit épaisse de ce chaos intellectuel. Mais, pour cela même» il fallait que Vessence de Tàme existât déjà, que ses facultés et ses puissances ne fussent qu*endomiies ; car, selon Platon , connaître c'est se ressouvenir : il n'y a pas de connaissances acquises ; il y a des connaissances oubliées qu'on retrouve, des notions obscures qu'on éclaire, des pensées confuses qu'on distingue.
S'il en est ainsi, je ne puis pas admettre, avec Aristote, que Platon ait fait l'ème postérieure au mouvement et qu*il l'ait composée d'éléments; * je ne puis admettre que ces trois essences mentionnées dans la description symbolique que j'ai reproduite, puissent signifier trois substances, parmi lesquelles il faudraitcompter la substance corporelle ; car c'est ainsi qu'on traduit souvent, et peut-être un peu librement, les mots xal TTic ooj xepl rk câ\ta,ra fv(w\Urnç (lepiorvic. Pour justifier
Aristote d'une imputation qui ne va pas à moins qu'à accuser Platon d'avoir fait de fâme une grandeur
extensive, et partant divisible, d'excellents esprits' ont pensé qu'il fallait entendre par le mot éléments, ovoiytimy les éléments, principes logiques des choses
et qu'on retrouve en tout : ce sont les cinq genres énumérés par le Sophiste, et que l'analyse peut trouver
1 Arist. , de l'Ame. 1 . M, IJ.
2 MM. B. Saint-Hilairc; et T.- H. Marliii.
CHAPITRIî DRUXIKME.
en toute chose : l'être, le môme, raiiire, le mouvement et le repos. Il est dii&cile d'accepter cette ingénieuse apologie, qui d'ailleurs ne ferait qu'accabler Platon sous une critique non moins grave, la perpétuelle accusation d'Aristote , de composer rétre de pures notions logiques, ' et de confondre Yar&te logique arec Tordre de Vélre. Pour Aristote, l'élément est « ce en quoi se divise un corps, * et dans un autre passage du traité De tAme, où ce mot se reirotiye, ' la suite des idées conduit nécessairement encore à ce sens. En effet, Aristote vient de dire qu'Empédocle voulait que l'âme vînt de tous les éléments, que par la teire.nous vissions la terre, l'eau par Teau, etc. Un peu plus haut, il avait attribué à Démocrite Topinion que Tème est un ira. * C'est, suivant lui, de la même manière, c'est à dire comme Empédocle' et Démocrite, * que Platon a fait Tàme d'éléments et en a fiedt une grandeur. Âristote donne même la raison ftour laquelle, suivant lui, son maître aurait admis cette composition : c'est qu'il avait adopté le principe que c'est par le semblable que le semblable est connu. La réfùtation qu'il oppose à cette théorie, prouve bien encore le sens qu'il attachait au mot éléments et au
1 Arist., m., xm.
•2 Arist., de Cah, lll , 3. Mét., V, 3.
3 Arist., de l'Ame. 1 , 2, 7.
4 Arist. , de l'Ame .1,2,3.
5 Arist. , de l'Ame. 1,2,7.
6 Arist., de VAme, 1 , 3, 11.
PHKMlKKh rAHllE.
mol grandeur. L'âme ne peut pas Aire une grandeur, dit Arislûle à Platon ; ' « car si elle élail une grandeur, comment penserait-elle? Penserait-elle tout entière ou par une quelconque de ses parties? et ses parties seraient-elles de la grandeur ou seraient-elles réduites à un point, si toutefois Ton peut donner à un point le nom de partie 1 » ' Donc Aristote a bien entendu reprocher à Platon d*avoir fait de l'àme une grandeur sinon tout à fait corporelle , du moiiis exlensive , et toute la force de l'argumentation d' Aristote repose sur . cette compositimi de Tàme décrite dans le Tmée et entendue dans un sens propre. Je ne vois pas alors pourquoi Von ne chercherait pas à interpréter au sens propre, ce yase symbolique où Dieu yerse les essences et prépare la composition qui doit fonmr l'âme du inonde, et plus tard celles des Dieux et des hommes. Pour nous, après ce que nous avons dit, il est clair que la composition de l'àme est toute symbolique, et qu'elle ne peut s'entendre d'aucune création léritable. Xénucrate , disciple de Platon , et qui ayait ren^placé Speusippe , successeur immédiat de leur maître commun, et Grantor de Soli, avaient d^à nié que l'àme eût été faîte dans le temps ; suivant eux , elle n'était pas composée de substances diverses, et c'était seulement théoriquement que Platon avait dit qu'elle était un composé, le résidtat d'un mélange, tandis qu'elle était l'acte simple et indivisible de fa-
1 Arist., d^riiM, I, s, IS.
d Trad. de M. B. Saint-Hilaire, p. It».
CUAPiîHË DEUliÈMK.
cultés différentes. ' Plularque a réfuté cette interprétation bien vieille, comme on le voit, parce qu'eUe allait jusqu'à faire entendre, éyidenmient contre le texte du Timée, que l'âme avait toujours été telle qu'elle est aujourd'hui, et détruisait toute intervention divine dans sa formation et dans son état présent. Mais petttrétre Plutarque a-i*il, sans le vouloir, penché trop du côté crmlraire, et altéré une tradition considérable parce qu'elle sort de Técole de Platon, et qu'elle est peut-être contemporaine du maître.
Plutarque a parfaitement démontré qu*il fallait distinguer, dans la doctrine de Platon, entre créer de rien , et donner la perfection de la forme à une substance informe. « L*âme séparée de l'entendement, comme le corps privé de forme, ont toujours existé séparément, et ni l'un ni l'autre n'ont eu ni génération ni principe. » ' Mais de même qu'on peut dire, et que Platon a dit maintes fois, que Pâme est le principe du corps et la cause de sa génération , non pas en ce sens qu'elle l'ait tiré du néant ou de sa propre substance, mais en ce sens qu'elle Pa lait devenir tel qu'il est, qu'elle est donc le principe et la cause de ses fermes et de son état actuels, de même, suivant Platon interprété par Plutarque, Dieu a produit Pâme du monde ; mais la composition de cette âme n'est pas logi({ue , elle est réelle : les essences repré-
1 Cf. Plotin, Ennéad., U, IX, S « Notre âme cal une seule natunen plusieurs puissances. »
8 IMul. , Quesl. Plat., 3(4).
sentent des substances, et voici ce qu'il faut entendre par chacune d'elles.
La substance de Tàme est rftme motrice de la matière, douée delà faculté d'imaginer. Cette substance peut rire considérée coiniiip la matière de l'Âme; c'est l'élément indéterminé, to «neecptw, que le Philèbe appelle une infinité, une privation de nombre et de proportion, cjui n'a on soi ni mesure, ni terme, ni excès, ni défaut, ni différence, ni similitude : * c'est l'essence divisible.
A toute matière il faut ajouter, suivant l'analyse du Philèbe, une forme; cette forme, Plutarque la trouve pour l'âme dans l'intelligence, le Noùç, qui y est représenté par l'essence indivisible ; meâs ce NoCç n'est pas seulement une action opérée par Dieu sur l'âme, c'est une partie de sa substance. A la substance primitive de l'âme s'ajonle, comme forme, une partie de la substance de Dieu; car l'intelligence est non seulement faite par Dieu , mais elle est faite de Dieu. * Ici évidemment c'esl une émanation de la substance de Dieu pénétrant dans une substance étrangle, et y pénétrant, chose étrange, comme forme, &ç cUoç, pour se combiner avec elle. Dieu sait comment! Quant à l'essence mixte et intermédiaire, c'est l'instrument que Dieu emploie pour rendre les substances, et la substance de l'âme en particulier, fixes et stables, c'est à dire que c'est l'iiarmouie , la proportion et le
1 Plut , dê Gm» ÀtUrn.
9 Plut. , Otiest. Ploion., 11 , 3.
(mPlTRB DBUXlèBIB.
nombre. Plutarque ne nous apprend pas bien au juste
quelle est la nature de cette essence, comment elle se rapporte aux quatre genres énumérés par le Plulèbe, comment la proportion nali d'une partie de la substance de Dieu combinée ayec toute la puissance motrice. De plus , suivant lui , ce sont les puissances* du même et de l'autre, contraires et extrêmes, qui sonile fonds de Tàme ; Dieu les fond ensemble et les unit , non par ellés-mémes, mais en y intercalant deux essences intermédiaires, Tune, l'indivisible, placée avant k inêiM; la seconde, la divisible, placée avant l*mtre. C'est ainsi qu'il fit du tout une seule forme d'âme, autant que cela lui était possible, ayant tiré de la diversité une identité, et de la pluralité une
unité. Lù même est l'idée * des choses toujours identiques à elles-mêmes ; r autre, l'idée des choses qui
ne sont pas toujours identiques à elles-mêmes, qui contiennent de la différence. L'acte de celui-ci est de diviser, de différencier, de multiplier ; l'acte de celuilà est de fondre, de joindre, de donner à la pluralité,
par la ressemblance, une seule forme et une seule puissance.
Ce sont là les puissances de l'àme universelle. ' Il n'est pas facile de se rendre compte clairement de
l'interprétation de Plutarque. D'uu côté, l'entendement ajouté à.ràme est tiré de la substance de Dieu ; l'àme a
1 PlnL, dêGen, Anim,» c. XXV, ikMiUK Wm^.
9 Plut. , de Gm. Àmm»» c. XXVI , xHhl.
3 PlnU, lie Anim,, c. XXVI.